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L’émancipation des femmes, Florian Gulli et Aurélien Aramini

L’hostilité au combat des femmes ne se retrouve pas seulement dans les milieux réactionnaires ; il concerne aussi une partie des mouvements ouvriers et socialistes. La lutte pour l’émancipation des femmes a souvent été perçue comme secondaire ou, pire, comme une diversion susceptible de faire oublier le combat contre le capital. Pour Lénine, il n’en est rien. Contre les conceptions bourgeoises du féminisme ou une vision étroite de la lutte des classes, il considère que l’émancipation des femmes, « la moitié de l’espèce humaine », est un combat à part entière qui doit nécessairement s’inscrire dans la perspective d’un dépassement du capitalisme qui surexploite les femmes. 
 

En régime capitaliste, les femmes, la moitié de l’espèce humaine, sont doublement exploitées. L’ouvrière et la paysanne sont opprimées par le capital, et par surcroît, même dans les républiques bourgeoises les plus démocratiques, premièrement, elles ne jouissent pas de tous les droits, car la loi ne leur confère pas l’égalité avec les hommes ; deuxièmement, et c’est là l’essentiel, elles restent confinées dans l’« esclavage domestique », elles sont des « esclaves du foyer » accablées par les travaux ménagers, les plus mesquins, ingrats, durs et abrutissants, et en général par les tâches domestiques et familiales individuelles.

La révolution bolchevique, soviétique, coupe les racines de l’oppression et de l’inégalité des femmes de façon extrêmement profonde, comme aucun parti et aucune révolution du monde n’ont osé les couper. Chez nous, en Russie soviétique, il ne subsiste pas trace de l’inégalité des femmes par rapport aux hommes, au regard de la loi. Le régime des Soviets a totalement aboli l’inégalité odieuse, basse, hypocrite dans le droit matrimonial et familial, l’inégalité touchant l’enfant.

Ce n’est là que le premier pas vers l’émancipation de la femme. Aucun des pays bourgeois, même parmi les républiques les plus démocratiques, n’a osé faire ce premier pas. On n’a pas osé, par crainte de la « sacro-sainte propriété privée ».

Le deuxième pas et le principal a été l’abolition de la propriété privée de la terre, des fabriques et des usines. C’est cela et cela seul qui fraye la voie de l’émancipation complète et véritable de la femme, l’abolition de l’« esclavage domestique » grâce à la substitution de la grande économie collective à l’économie domestique individuelle.

Cette transition est difficile ; il s’agit de refondre l’« ordre de choses » le plus enraciné, coutumier, routinier, endurci (à la vérité, c’est plutôt une monstruosité, une barbarie). Mais cette transition est entreprise, l’impulsion est donnée, nous sommes engagés dans la nouvelle voie.

En cette journée internationale des ouvrières, on entendra dans les innombrables réunions des ouvrières de tous les pays du monde, saluer la Russie soviétique qui a amorcé une œuvre incroyablement dure et difficile, une grande œuvre universelle de libération véritable
 

Lénine, « La journée internationale des travailleuses », 8 mars 1921,
Œuvres complètes, tome 32, Éditions sociales, Paris,
Éditions du progrès, Moscou, 1960, p. 168-169.

 

L’ouvrière opprimée par le capital

La Révolution russe visait à donner le pouvoir politique aux masses travailleuses et exploitées. Cette perspective d’émancipation, constitutive de la lutte contre le capitalisme, concerne au plus haut point les femmes. Parmi les opprimés, les femmes sont en effet victimes d’une double oppression.

Elles sont d’abord exploitées en tant que travailleuses dans le système capitaliste. Mais elles le sont davantage que les hommes. Dans un texte de 1893, la militante socialiste Clara Zetkin compare les salaires des ouvriers et des ouvrières de Leipzig. Le salaire des femmes représente la moitié et souvent même le tiers du salaire des hommes.

Malgré ce surcroît d’exploitation, la salarisation des femmes constitue dans l’ensemble un progrès historique. Ceux qui le nient et demandent l’interdiction du travail féminin, et, parmi eux, nombre de socialistes, ceux-là oublient le sort que l’époque féodale réservait aux femmes. Dans La Femme et le socialisme (1891), August Bebel le rappelle aux nostalgiques : la femme « n’avait pas alors à accomplir seulement les travaux domestiques de chaque jour auxquels la maîtresse de maison bourgeoise a encore à vaquer aujourd’hui, mais une foule d’autres encore dont la femme est complètement débarrassée de nos jours, grâce au développement moderne de l’industrie et du commerce. Il lui fallait filer, tisser et blanchir la toile, faire la lessive et confectionner elle-même tous les vêtements sans exception, fondre le savon, plonger la chandelle et brasser la bière. À côté de cela, là où la situation le permettait, il lui incombait encore les travaux d’agriculture, le jardinage, le soin des bestiaux et de la volaille. Bref, elle était une simple Cendrillon, et sa seule distraction consistait à aller à l’église le dimanche ».

Le développement de l’industrie commence à alléger le travail domestique de la femme, même si, en ce début de XXe, siècle les biens d’équipement sont encore peu nombreux. Mais surtout, le salaire perçu donne aux femmes un début d’indépendance économique. Il faut donc être capable de reconnaître à la fois la dureté de la condition des femmes dans le capitalisme et le progrès que ce travail constitue malgré tout par rapport à l’époque féodale.
 

La femme opprimée par l’homme

Mais les femmes ne sont pas seulement opprimées en tant que travailleuses par le capitalisme, elles le sont aussi en tant que femmes par les hommes. Et ce, de deux manières.

Lénine rappelle d’abord qu’à la même époque, « dans les plus démocratiques des républiques bourgeoises, [les femmes] restent devant la loi des êtres inférieurs à l’homme ». Elles n’ont pas les mêmes droits que les hommes, et partout où l’on trouve l’égalité, il a fallu l’arracher de haute lutte. En France, le suffrage « universel » proclamé en 1848 ne concerne toujours pas les femmes. Elles ont encore moins le droit d’être élues. De nombreuses positions leur étaient fermées : des échelons de l’enseignement, des professions, etc. En France, jusqu’en 1907, elles ne disposent pas librement de leur salaire, etc.

À cette discrimination légale, s’ajoute « l’esclavage domestique ». La femme supporte l’essentiel du « travail mesquin, ingrat, dur, abrutissant de la cuisine et du ménage ». « Labeur extrêmement mesquin qui n’a rien qui puisse contribuer à l’évolution intellectuelle de la femme1. »
 

Conditions objectives de l’émancipation

La Révolution d’Octobre a changé radicalement la condition des femmes en Russie. Et indirectement, comme défi lancé aux autres pays, elle a contribué à améliorer le sort des femmes à travers le monde.

Ce processus d’émancipation est d’abord passé par la loi. Dès le 18 décembre 1917, un décret modifie totalement le code de la famille qui perpétuait l’inégalité au sein du couple et de la famille. Ce décret, signé par Lénine, introduit d’abord la laïcisation du mariage, le libérant ainsi du poids de l’institution et des traditions religieuses. Il modifie le droit familial en garantissant l’égalité des droits entre l’époux et l’épouse. Enfin, il abolit la distinction entre enfants légitimes et enfants illégitimes. Le 19 décembre 1917, un second décret autorise le divorce.

L’abolition de la discrimination légale est un premier pas. Mais il ne suffit pas. Demeure, en effet, le problème de l’exploitation capitaliste des femmes, qui est toujours une surexploitation. Ce problème ne peut se résoudre que par le dépassement du capitalisme, que par « la suppression de la propriété privée sur la terre et les usines ».

Demeure aussi le problème de l’esclavage domestique. Tant que la femme reste opprimée dans le ménage, en étant soumise aux tâches ménagères – cuisine, repassage, nettoyage – ou à l’éducation des enfants, elle ne peut pas être réellement émancipée. Il faut donc permettre aux femmes de se libérer de l’économie domestique afin qu’elles puissent participer au travail productif commun, condition fondamentale pour « qu’elle soit vraiment l’égale de l’homme » (Lénine, « Les objectifs généraux du mouvement féminin », 1919). D’où la nécessité de créer des cantines, des crèches, des maternités, des écoles et des blanchisseries prenant en charge collectivement ce qui était autrefois imposé à la femme au sein du ménage.

Le pouvoir des soviets s’attachera ainsi à réaliser les conditions juridiques et économiques de l’émancipation intégrale des femmes. L’égalité des droits, la fin de l’exploitation capitaliste et la mise en place d’institutions supprimant l’esclavage domestique sont des conditions nécessaires à l’émancipation des femmes, mais elles ne sont pas suffisantes. Si l’émancipation a des conditions objectives, elle a aussi ses conditions subjectives.
 

Conditions subjectives de l’émancipation

Lénine a parfaitement conscience que les mentalités n’évoluent que très lentement en raison du poids des mœurs hérités de siècles – voire de millénaires – de domination patriarcale. Les transformations juridiques et économiques, pour importantes qu’elles soient, n’impliquent pas que l’homme se mette à considérer la femme comme son égal.

C’est dans les campagnes que le poids des traditions se fait le plus sentir. « On mesure l’hostilité des paysans à l’émancipation politique et sociale des femmes aux deux incidents suivants, parmi bien d’autres rapportés par la presse de l’époque. Ayant appris que sa femme venait d’être proposée par les autorités pour siéger au soviet, son mari l’enferma dans une bania2 pendant deux semaines, afin qu’elle ne pût assister aux réunions et fût rayée de la liste pour ’’absentéisme et passivité’’. Lorsque les femmes siégeaient au soviet, les hommes leur faisaient laver le plancher de la salle de réunion, puis les congédiaient et commençaient, entre eux, les délibérations3. »

Lénine est parfaitement conscient de la persistance des vieilles coutumes qui n’épargnent personne, y compris les communistes. Il n’a jamais prétendu que le dépassement du capitalisme libérerait du même coup les femmes. L’oppression économique est la source principale de l’oppression des femmes, dans une société capitaliste, mais elle n’explique pas tout. Néanmoins et malgré tout, proclamer partout l’égalité, mettre en œuvre des politiques en ce sens, ne pouvait manquer de produire des effets positifs, y compris dans les consciences. 
 

1. Lénine, « Les tâches du mouvement ouvrier féminin dans la république des soviets », 23 septembre 1919.
2. Une sorte de sauna, souvent public, parfois intégré aux maisons.
3. Nicolas Werth, La Vie quotidienne des paysans russes de la révolution à la collectivisation (1917-1939), Hachette, 1984, p. 106.

 

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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