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Ce cauchemar qui n’en finit pas.Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Pierre Dardot, Christian Laval

La Découverte, 2016

Par Jean-Michel Galano

Ce livre enjoué malgré la gravité de son objet a un but très politique : comprendre pourquoi la crise du capitalisme ne se traduit pas par un affaiblissement des forces et des idéologies qui le soutiennent. Pourquoi à ce cauchemar qui dure depuis quarante ans nul réveil ne semble avoir succédé ? La réponse des auteurs est claire : les forces du capital ont su produire une idéologie, le « néolibéralisme », qui se révèle d’une extrême plasticité. Les cercles vicieux de la crise sont abordés d’une manière originale : l’affaiblissement des syndicats, la part décroissante des salaires dans la valeur ajoutée sont un facteur de stagnation économique et de régression sociale, mais ce marasme permet à une « oligarchie » de maintenir les peuples sous sa férule, à l’aide d’une gouvernance d’« experts » supposée au-dessus des choix politiques.

Les auteurs déclinent, de façon très suggestive, les diverses modalités de ce néolibéralisme idéologique et politique : comment il impose la suprématie du droit privé sur le droit public aux gouvernements et aux États, ses responsabilités dans la crise écologique… L’étude la plus détaillée concerne les mécanismes européens. La crise grecque peut de ce point de vue servir à la fois de révélateur et d’exemple. Le néolibéralisme s’y est révélé être un carcan irrespectueux des États et de la démocratie. La vérité du libéralisme, c’est la contrainte la plus féroce et la plus cynique.

La principale originalité de cet essai, qui abonde en formules brillantes, me semble résider dans l’idée que le néolibéralisme s’efforce de créer un « imaginaire entrepreneurial ». Il est en effet nécessaire au capital de faire intérioriser par tout un chacun que la vie est une entreprise dans laquelle chacun met en jeu sa force de travail (terme bizarrement absent) comme un capital propre et fait l’épreuve de risques à calculer et à assumer, de concurrence, etc. La responsabilisation des travailleurs est toujours pour le capital de l’ordre de la culpabilisation, et va contre la démocratie.

Les conclusions, fort riches, appellent discussion : de la démocratie antique, les auteurs dégagent l’importance de « l’en-commun » qu’ils opposent à l’expertise. Ils font preuve d’une vigilance lucide à l’égard des tentations étatistes. Pour autant, l’idée d’un « espace oppositionnel » à l’échelle de l’Europe et même du monde gagnerait à être approfondie, et mise en articulation avec les luttes de classes sur le terrain, qui ne sont ni inexistantes ni vaines. 
 

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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