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Svetlana Alexievitch ou l’histoire de l’âme rouge, Laélia Veron

« De nos jours, il est difficile de parler d’amour. »

La Grande Guerre patriotique. La dictature stalinienne. Tchernobyl. La « sale guerre » d’Afghanistan. Les bouleversements des années 1990. L’effondrement de l’empire soviétique. Autant de faits qu’on peut retrouver dans des manuels scolaires. Mais sous la plume de Svetlana Alexievitch, les événements laissent place à des récits d’expériences à la fois personnelles et collectives, autant de voix d’un chœur tragique. Les noms, les dates, les faits ne forment plus que l’arrière-plan d’une autre histoire, l’histoire d’un peuple et d’un idéal. Celle de l’âme rouge.

Une telle démarche ne peut que faire polémique. L’histoire intime s’oppose à l’histoire officielle et héroïque. La guerre n’a pas un visage de femme et Derniers témoins (Presses de la Renaissance, 2004 et 2005) mettent à mal le mythe de la Grande Guerre patriotique qui veut faire de chaque Soviétique un héros. Si Alexievitch met bien en scène, dans La guerre n’a pas un visage de femme, l’enthousiasme de ces jeunes filles prêtes à mourir pour leur patrie et pour Staline, elle les montre aussi comme étant tout simplement des femmes lorsqu’elles se précipitent dans un cours d’eau, alors qu’elles risquent de s’exposer aux tirs de l’ennemi, pour nettoyer leurs règles. Ce livre n’est publié qu’à la faveur de la perestroïka en 1985. De main en main, il parvient jusqu’à Gorbatchev, qui en fait l’éloge. Le succès est immédiat. Derniers témoins choque davantage. Les témoignages sont ceux d’enfants victimes de l’absurdité monstrueuse et traumatique de la guerre. Mais c’est la parution, en 1990, et l’adaptation au théâtre, en 1992, des Cercueils de zinc (Christian Bourgois), sur la guerre d’Afghanistan, qui déchaîne les passions contre Alexievitch. Elle est menacée de mort, le livre lui vaut un procès. Alexievitch dénonce une manipulation politique et n’hésite pas à déclarer : « Derrière les mères [des soldats tués], je vois les épaulettes des officiers. » La Supplication, livre paru en 1997 (Jean-Claude Lattès, 1999), évoque la catastrophe de Tchernobyl et fait connaître son auteure dans le monde entier. La Fin de l’homme rouge (Actes-Sud, 2013) consacre la reconnaissance officielle de l’écrivaine. Son opposition à Poutine et Loukachenko (actuel président de la République de Biélorussie), son obtention du Nobel la situent, pour certains, dans un camp occidental qui serait unilatéralement antirusse et généralement antisoviétique. D’autres l’accusent au contraire de colporter une image pro-stalinienne de la société russe. Autant d’accusations qui témoignent paradoxalement de la richesse de son œuvre.

L’œuvre d’Alexievitch a également été au centre de polémiques plus internes au champ littéraire. Cette littérature des voix ou des témoignages, est-ce vraiment de la littérature ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un travail d’historienne (fût-ce d’histoire de l’intime) ou de journaliste ? Galia Ackerman, ancienne traductrice d’Alexievitch, et Frédérick Lemarchand, professeur de littérature, ont interrogé la mise en scène qu’Alexevitch fait d’elle-même dans ses livres, celle d’une « femme-oreille » qui se contente d’enregistrer et de retranscrire (Galia Ackerman et Frédérick Lemarchand, « Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch », Tumultes, 1/2009, n° 32-33, p. 29-55). En fait, les témoignages sont choisis, retravaillés, stylisés. S’agit-il alors de manipulation, d’un manque d’honnêteté ? Ou d’une recherche esthétique nécessaire au travail de l’écrivain ?

Mais quelle est la limite entre le destin individuel d’une personne et celui d’un peuple ? Ce qui fait d’Alexievitch une grande écrivaine, c’est qu’elle dépasse l’intimité et la subjectivité du simple témoignage. Son œuvre transcende les expériences et les émotions individuelles et permet d’approcher une expérience totale. L’expérience rouge est grandiose et tragique parce qu’elle est tout à la fois immense et unique, absolue et éphémère. C’est l’expérience d’un peuple qui revêt désormais des noms différents, mais qui conserve encore la mémoire d’une identité, celle de l’homo sovieticus, difficilement compré­hensible de l’extérieur. Quoi d’autre alors que la littérature pour dire une vérité aussi complexe, puissante et étrange ? « Le contenu fait exploser la forme », disait Alexievitch (« À propos d’une bataille perdue », discours de Stockholm). Son œuvre ne cesse de s’étendre. Si La guerre n’a pas un visage de femme ou Derniers témoins se concentrent sur une partie ou une histoire de la population soviétique, La Supplication ou Les Cercueils de zinc sur des événements particuliers,

La Fin de l’homme rouge est une œuvre totale, l’apothéose de la fin d’un monde.
 

La Guerre n’a pas un visage de femme

« Tout ce que nous savons, cependant, de la guerre, nous a été conté par des hommes. Nous sommes prisonniers d’images “masculines” et de sensations “masculines” de la guerre. »

Elles furent près d’un million dans les rangs de l’armée soviétique, de très jeunes femmes, la plupart volontaires, tireuses d’élite, docteures, partisanes, infirmières. En leur donnant la parole, Alexievitch réhabilite le courage de ces femmes qui furent doublement « humiliées et offensées », déconsidérées au front, regardées comme des anormales lors de leur retour à la vie civile. Contrairement aux hommes soviétiques, dont l’identité fut construite en grande partie sur la victoire contre les nazis et pour qui l’exigence sociale est partiellement homologue à leur expérience personnelle, elles furent confrontées à une injonction contradictoire : redevenir des femmes dans les contours tracés par la société, elles que l’expérience avait transformées à jamais. Une femme qui a fait la guerre n’est plus une « vraie » femme. Leurs exploits, leurs sacrifices ? Des histoires de bonnes femmes…
 

Derniers Témoins

« Je protège ma tête des bombes… et ma poupée. »

Des voix qui disent la souffrance de millions d’enfants soviétiques – Russes, Biélorusses, Ukrainiens, Juifs, Tatares, Lettons, Tsiganes, Kazakhs, Ouzbekhs, Arméniens, Tadjiks… Qu’est-ce que la guerre vue par des enfants ? Une catastrophe qui surgit brusquement au milieu du cours normal des événements, des vacances ou de l’achat d’un cartable. Un monde de couleurs qui devient gris et noir. C’est l’épouvante, le traumatisme, mais aussi un étrange mélange d’horreur et de beauté, celle du feu quand les villages brûlent, l’étonnement naïf qu’un nazi puisse avoir des lunettes comme un instituteur, que le bruit des bottes se mêle à l’odeur des lilas et des cerisiers en fleur, apprendre à compter avec la chute des bombes. Des enfants pleins de haine qui font de la luge sur les cadavres des soldats nazis morts mais qui apprennent la pitié en voyant des prisonniers souffrir de la faim. Des enfants devenus adultes, toujours déchirés par ce manque d’amour : « J’ai aujourd’hui cinquante et un ans, je suis mère de famille. Il n’empêche que je veux toujours ma maman. »
 

La Supplication

« Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience. Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. »

Tchernobyl, c’est une autre guerre, imperceptible, qui s’infiltre insidieusement et frappe on ne sait quand. Une guerre qui s’incarne horriblement dans les corps défigurés, rétrécis, gonflés, éclatés, noircis. Une guerre incompréhensible. Pourquoi ne peut-on pas vaincre Tchernobyl comme on a vaincu les Allemands ? Pourquoi ne peut-on pas manger des fruits et légumes qui ne font pas mal au ventre ? Les femmes et les hommes de Tchernobyl racontent. Les vieux, qui sont restés malgré tout dans leur village. Les réfugiés, parias, nouveaux hibakusha (nom donné aux rescapés d’Hiroshima), pour lesquels enfanter est un péché. Ceux qui ont nettoyé la centrale, mi-héros, mi-fous, avec pour seule protection une blouse et un masque à gaz. Les veuves qui ont vu leurs maris pourrir. Tous les maudits de la Biélorussie qui, après avoir été privés de leur territoire, sont privés du temps. Les chroniques d’un futur (kronika buduchevo) sans avenir.
 

Les Cercueils de Zinc

« Mais je n’y étais pas allé pour tuer… Ce n’est pas ça que je voulais… Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Tsinkovye malchiki : littéralement, les garçons de zinc. Les soldats morts en Afghanistan à qui sont réservés ces cercueils. Comment pourraient-ils avoir été tués au combat alors qu’ils étaient censés être partis pour porter la fraternité entre les peuples et aider à l’édification du socialisme ? Les Cercueils de zinc, c’est encore l’histoire d’une guerre, mais d’une sale guerre, où les Soviétiques sont occupants. Des héros, des assassins ? « Je suis la seule à avoir perdu mon mari à la guerre, une guerre que les autres ne connaissent que par les journaux. Quand j’ai entendu pour la première fois la télévision expliquer que l’Afghanistan était une guerre honteuse, j’ai failli casser le poste. Ce jour-là, j’ai enterré mon mari pour la deuxième fois… »
 

La Fin de l’homme rouge

« Je suis dépassée… Je fais partie de ceux qui restent sur le bord de la route. Tout le monde s’empresse de descendre du train qui fonçait vers le socialisme pour monter dans celui qui fonce vers le capitalisme. Moi, je l’ai raté ce train… »

Vremia second hand dit le titre original : une époque de seconde main, dépassée, alors qu’elle existe encore. La fin de l’homme rouge c’est la survivance absurde, dans un monde qui n’est plus le sien, de cet homo sovieticus tragique ou ridiculisé, le sovok (appellation méprisante pour désigner une personne qui se définit toujours « à la soviétique »), qu’il soit russe ou biélorusse, turkmène, ukrainien, kazakh. L’homo sovieticus agonisant est à Moscou mais aussi au Kazakhstan, c’est le riche entrepreneur mais aussi le travailleur immigré, on le reconnaît durant la Grande Guerre, dans les camps de déportés, mais aussi pendant la guerre d’Afghanistan. C’est tout un peuple fantôme, des figures historiques comme celles de Sergueï Akhromeïev ( ce haut militaire russe  s’était suicidé après le putsch de 1991) ou de Timérian Khaboulovitch  Zinatov  (ce défenseur de Brest-Litovsk en 1941, s’est suicidé en 1992 et a demandé à être enterré dans la forteresse), aussi bien la « femme ordinaire » dont les quelques mots closent le livre. n
 

*Laélia Veron est agrégée de lettres modernes. Elle est docteure en littérature et langues françaises de l'ENS de Lyon.

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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