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Les transformations de la région frontalière Turquie/Syrie, Benoît Montabone

Entre 2008 et 2016, la frontière qui sépare la Turquie de la Syrie a connu de profondes transformations. En l’espace de six ans, elle a symbolisé des périodes d’espoir et des temps de guerre.

Les postes frontières ont été ouverts, fermés, rouverts, refermés, et leur contrôle a été un enjeu majeur de la guerre entre les différents groupes armés en Syrie. Celle-ci a connu des affrontements sanglants et des drames collectifs liés au terrorisme. Ces évolutions nous permettent de saisir les recompositions d’un territoire transfrontalier influencé par la guerre.

Le sujet n’est pas nouveau : la géographie a depuis longtemps cherché à montrer que les situations transfrontalières sont des supports propices à l’émergence de pratiques spatiales particulières. Les conflits armés ont, en effet, une influence territoriale importante. La maîtrise du terrain, le contrôle des flux de populations et de marchandises, la destruction des infrastructures, et surtout la domination effective et symbolique de l’espace sont au cœur des stratégies militaires. Mais ce qui est en jeu ici est plus large, car la guerre en Syrie a entraîné de profondes mutations au-delà des frontières du pays lui-même.
 

Marginalisation, ouverture et fermeture de la frontière

Cette frontière n’a jamais été l’objet d’une forte intégration régionale, car les régions qui la bordent ont pendant longtemps été considérées comme des zones marginales dans les constructions territoriales de leurs propres pays. Tracée tardivement dans l’histoire, elle n’est pas unanimement reconnue, la Syrie réclamant toujours le Sandjak d’Alexandrette attribuée à la Turquie par la puissance mandataire française en 1939. De plus, la région d’Anatolie du sud-est est une région périphérique en Turquie. Éloignée des principaux centres productifs du pays, elle est tenue à l’écart dans les plans de développement nationaux du fait de son caractère rural et de la méfiance très forte des élites traditionnelles kémalistes avec les régions dites « du sud-est », à majorité kurde. La rébellion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à partir de 1984 et sa sévère répression contribuent à cette marginalisation.

Entre 2008 et 2011, dans le contexte plus global de la politique extérieure post-ottomane du gouvernement turc, la frontière a été mise au cœur d’un processus de rapprochement avec la Syrie. Des projets de coopération sont lancés par les autorités nationales et locales, et un assouplissement des régimes de visa entre les deux pays permet un accroissement presque immédiat des mobilités transfrontalières. Gaziantep et Alep sont les deux villes qui bénéficient le plus de cette ouverture. Les chambres de commerce favorisent les investissements croisés et développent des partenariats industriels, commerciaux et touristiques.

Cette dynamique est subitement interrompue par la guerre civile en Syrie, notamment du fait du divorce diplomatique entre Bachar el-Assad et Recep Tayip Erdogan. Les postes frontières ont très tôt fait l’objet d’intenses combats entre les belligérants syriens pour la maîtrise des points de passage stratégiques vers la Turquie. La bataille de Kobâné/Aïn-al-Islam (2014-2015), fortement médiatisée et emblématique du soutien transnational aux forces combattantes kurdes, illustre les enjeux de ces combats. Il s’agit d’un verrou stratégique pour assurer des relations matérielles avec la Turquie. Les circulations transfrontalières sont ainsi fortement dépendantes des victoires et des défaites militaires, chaque poste frontière devenant autonome dans sa gestion des périodes d’ouverture et de fermeture.

Benoît Montabone, « The wartime emergence of a transnational region between Turkey and Syria (2008-2015) », in Leila Vignal ed., The transnational Middle East, people, places, borders, Routledge, New York, 2017,  p. 181-198.

Benoît Montabone, « The wartime emergence of a transnational region between Turkey and Syria (2008-2015) », in Leila Vignal ed., The transnational Middle East, people, places, borders, Routledge, New York, 2017, p. 181-198.

Trafics transfrontaliers et transformations de l’espace régional

La militarisation du conflit en Syrie entraîne la mise en place d’une économie de guerre, en Syrie comme en Turquie. Les flux de la Syrie vers la Turquie sont constitués essentiellement de réfugiés, de combattants blessés et de pétrole de contrebande. Les flux de la Turquie vers la Syrie sont constitués de combattants valides, d’armes, d’argent liquide et surtout du ravitaillement civil et militaire. Les petites villes frontalières turques, comme Kiliç, deviennent des comptoirs de produits de première nécessité, où viennent s’approvisionner commerçants, combattants et trafiquants. L’État turc, conscient de l’enjeu de l’approvisionnement pour la population syrienne, adopte une politique plutôt souple dans la gestion de ces trafics. Cela entraîne aussi la création de véritables filières transfrontalières de profiteurs de guerre, largement tolérées du fait de l’implication d’une partie de la bourgeoisie commerçante de Gaziantep et d’Alep en leur sein.

Le deuxième effet marquant de cette situation de guerre est la recomposition des routes commerciales à destination du Proche et du Moyen-Orient.

Entre 2005 et 2011, le commerce entre la Turquie et ses partenaires (Jordanie, Arabie Saoudite, Égypte, Libye) s’effectuait essentiellement par les routes terrestres syriennes. La fermeture de la frontière a reporté ce trafic vers l’Irak dans un premier temps, puis rapidement vers le trafic maritime au départ des ports turcs de Mersin et d’Iskenderun. De là, les camions chargés sur bateaux ou les conteneurs sont acheminés vers Port-Saïd en Égypte, vers Djeddah en Jordanie et vers Haïfa en Israël. Le gouvernement turc a d’ailleurs décidé de renforcer les liaisons terrestres entre Gaziantep et Iskenderun pour établir un contournement maritime durable de la Syrie.

Le troisième effet concerne les villes turques. L’exil des Syriens est avant tout urbain, que cette condition urbaine soit choisie ou subie. La ville apparaît comme un espace refuge et comme un espace ressource, où tous les réfugiés doivent passer, tant pour les démarches administratives que pour les rencontres informelles. Une grande partie des réfugiés syriens ne sont pas logés dans des camps officiels mais dans le parc privé, ce qui a pour conséquence une hausse très forte des loyers, pour les Syriens comme pour les Turcs. Cette forte présence syrienne entraîne des transformations de l’offre commerciale et de l’espace public, avec pour effet le plus visible la place importante prise par l’arabe dans la signalétique publicitaire.

Pour conclure, on voit que le conflit syrien n’apparaît pas seulement comme un facteur de destruction des territoires, mais qu’il est aussi un facteur de recomposition des espaces voisins. La région transfrontalière devient ainsi une zone de circulation transnationale, entre stratégies d’utilisation directe de l’espace pour les nécessités de la guerre et contournement des zones de guerre par les acteurs économiques de la région. 
 

*Benoît Montabone est géographe. Il est maître de conférences à l’université Rennes-II.

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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