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Le Parti communiste de Grèce (KKE) de 1949 à 2017*, Nikos Papadatos

L’histoire d’un parti marqué par des relations privilégiées avec l’URSS qui tient son XXe congrès en mars 2017.

Les péripéties historiques du KKE étaient d’abord dues aux défaites politico-militaires du passé : les accords de Plaka, du Liban, de Caserte, de Varkiza et enfin la défaite définitive de l’Armée démocratique de Grèce (AD) en 1949. En 1945, l’arrivée de Nikos Zachariadis, secrétaire général du parti, libéré de Dachau en avril 1945, ne changea pas l’état des forces. Sa politique ambivalente, en apparence même contradictoire, était basée sur deux axes : l’axe soviétique qu’il privilégiait et les intérêts du mouvement communiste grec. Zachariadis échoua dans sa lutte entre l’interne et l’externe, c’est-à-dire dans son effort d’associer les intérêts de l’URSS à ceux de la Grèce, pris qu’il était par les priorités de la politique soviétique et par sa certitude d’un progrès inéluctable. Cette politique se solda par la défaite de 1949. La « dézachariadisation » de 1956 aboutit à la dépendance absolue du KKE à l’égard des Soviétiques.
 

La suprématie « naturelle » de l’URSS

Après la défaite militaire au mont Grammos en août 1949, les communistes grecs furent divisés en deux groupes principaux : les civils dans les démocraties populaires ; les divisions militaires de l’AD en URSS, à Tachkent. Les événements sanglants qui eurent lieu dans la nuit du 10 au 11 septembre 1955 dans la capitale de l’Ouzbékistan entre les ex-combattants de l’Armée démocratique n’éclatèrent pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Quant aux origines internes de ce conflit, nous pouvons dire que le cauchemar de la guerre civile, le vécu de l’expatriation forcée des membres de l’AD et de leurs familles, les difficultés endurées par les réfugiés grecs pendant les premières années de leur installation sur le sol soviétique et les perturbations psychiques qui s’ensuivirent peuvent en partie expliquer une série de défaillances vis-à-vis de la direction du KKE. L’intervention de Moscou y joua également un rôle prépondérant.

Pendant la période 1956-1962, la seule stratégie approuvée par le KKE fut celle qui avait acquis le consentement explicite du Kremlin. Les cadres supérieurs du KKE, dont l’autorité s’étendait théoriquement à tous les domaines relatifs à la Grèce, voyaient leur fonction découpée en plusieurs parties et leur influence réduite par une série de décisions des instances de Moscou. Leur rôle principal consistait plutôt en une fonction administrative qu’à un travail politique réel. Il en résultait parfois un rassemblement hétéroclite des forces du KKE sans aucune homogénéité politique entre elles. Les cadres qui se disputaient le pouvoir au sein de la direction du KKE (par exemple les zachariadistes contre les antizachariadistes) étaient perpétuellement encouragés par les divers groupes antagoniques au sein du PCUS. Ainsi, tout comme dans certaines démocraties populaires, les clivages historiques du PCUS se répercutaient directement dans les rangs du KKE. Dès lors, le KKE était divisé en plusieurs factions antagoniques, qui se référaient sans cesse à la suprématie « naturelle » de l’URSS.

La stratégie khrouchtchévienne, qui combinait les revendications démocratiques et un projet politique visant à favoriser l’influence de l’URSS sur la Grèce, ne pouvait résoudre les problèmes politiques des communistes grecs. Après l’éviction de Zachariadis en 1956, le KKE se transforma en une courroie de transmission des décisions soviétiques conduisant à sa dépendance politique absolue. La mise en place de cette politique imposait nécessairement l’identification de fait du KKE à l’EDA (Gauche démocratique unifiée) créée en août 1951 suite à la défaite militaire du parti […] L’affaire de Chypre, à savoir la volonté des communistes grecs de défendre la lutte du peuple chypriote grec pour l’Enosis, sonna l’alarme pour la diplomatie soviétique. Gromyko désapprouva ces revendications car cette union aurait signifié une « OTANisation » de Chypre, repoussée catégoriquement par l’administration soviétique. La question de Chypre et celle de l’EDA étaient deux sujets étroitement liés.
 

La scission du KKE en 1968

Kostas Koligiannis, le nouveau dirigeant du parti, même s’il avait pris une initiative outrecuidante qui irrita les chefs du Kremlin, fut le premier à accepter, peut-être après coup, les orientations principales voulues par Moscou. De plus, la lutte des deux lignes politiques (Kostas Koligiannis contre Dimitri Partsalidis, un des membres du secrétariat du KKE, l’autre étant Panos Dimitriou) était liée aux arrière-pensées de deux groupes antagoniques dont l’objectif était le contrôle bureaucratique du KKE. Ces problèmes objectifs et l’intervention du Parti communiste roumain, car Bucarest devint le siège du parti grec après la guerre civile et jusqu’à sa scission en 1968, furent aussi conditionnés par le contexte international. La scission du KKE en 1968 eut comme résultat la création de deux partis : le KKE et le KKE-es (de l’intérieur). […]

Cette crise interne créait des problèmes insolubles pour les Soviétiques qui décidèrent de promouvoir au poste de premier secrétaire du KKE un zachariadiste convaincu, vétéran de la guerre civile grecque : Charilaos Florakis (capitaine Yotis). En pleine dictature, ce dernier s’efforça de réorganiser le parti conformément aux ordres soviétiques. Or, en octobre 1981, Andréas Papandréou, le leader du PASOK (Mouvement socialiste panhellénique), devint Premier ministre. À partir de ce moment, la politique extérieure de Moscou visa à promouvoir la coopération entre les socialistes et les communistes à l’instar de ce qui s’est passé au Portugal. […] Pendant cette période, le KKE suivit de près la politique des socialistes sans revendiquer sa propre autonomie politique.
 

Un compromis historique

À partir de 1988 « la nouvelle pensée » soviétique à l’égard de la politique étrangère […] permit la mise en place d’un compromis historique entre les deux tendances principales du mouvement communiste grec : la création d’une coalition électorale (1989) entre le KKE et l’EAR (la Gauche hellénique, le Parti qui succéda au KKE-es). Cet accord aboutit à la « Coalition de la gauche et du progrès » (Synaspismos). En juillet 1989, le Synaspismos, après avoir conclu un accord avec les conservateurs de la « Nouvelle Démocratie », participa au gouvernement d’union nationale de Tzanis Tzanetakis. L’objectif primordial fut la neutralisation des socialistes d’Andréas Papandréou qui était accusé de corruption en raison de l’apparition du scandale Koskotas (un magnat de la presse). Ce gouvernement instable passa le flambeau au gouvernement de coalition nationale de Xénophon Zolotas (novembre 1989-avril 1990) qui, en réalité, facilita le retour de la Nouvelle Démocratie (le parti conservateur) au pouvoir. Face à ces événements, le KKE a connu deux crises majeures : la scission de la Jeunesse communiste de Grèce (KNE) en 1989, laquelle désapprouvait les orientations stratégiques de l’URSS et du KKE, et la scission définitive du parti en 1991, une scission marquant de jure la fin politique de Synaspismos sous sa forme unitaire précédente – un processus qui commença à l’ouverture du XIIIe congrès du KKE en février 1991 et se termina en juillet 1991, juste quelques mois avant la dissolution définitive de l’URSS.

Du XIVe au XVIIIe congrès de février 2009, les dirigeants du KKE tentent de reconstruire le Parti communiste de Grèce : son « rôle révolutionnaire de direction », dit le comité central, « est garanti par l’effort constant de l’assimilation profonde et du développement de la théorie marxiste-léniniste ». En mars 2017, a lieu le XXe congrès du parti qui continue à se référer au « marxisme-léninisme » et « aux acquis du socialisme réellement existant ». Enfin, la politique actuelle du KKE est tracée par les concepts suivants : « L’année où se réalise le XXe congrès », écrit le comité central à l’occasion de ses thèses publiées à la veille du congrès, « c’est l’anniversaire de cent ans depuis la Grande Révolution socialiste d’octobre 1917 en Russie, dirigée par le parti de Lénine qui a ouvert la voie à la classe ouvrière, aux peuples de tout le monde afin de revendiquer et saisir eux-mêmes le pouvoir. En dehors des erreurs, des faiblesses, des lacunes, de l’aboutissement contre-révolutionnaire et de la déroute historique, la glace est brisée, la ligne est tracée, la route est ouverte »… n
 

*Voir Christophe Chiclet, « L’histoire du Parti communiste grec de 1918 à 1950 », La Revue du projet, mars 2017.
 

**Nikos Papadatos est historien. Il est docteur en histoire de l’université de Genève 2.
 

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017  

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