La revue du projet

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Pour André Tosel (1941-2017), Jean-Pierre Cotten

Le philosophe André Tosel, qui fut notamment un spécialiste éminent de Spinoza, de Marx et de Gramsci, nous a quittés le mois dernier. La Revue du projet rend hommage à ce grand penseur de la praxis et de l'émancipation qui nous avait fait plusieurs fois l’honneur de publier dans nos colonnes. Nous donnons la parole à Jean-Pierre Cotten, qui fut son collègue à l'université de Besançon et qui revient sur quelques points majeurs de son œuvre.
 

C’est, d’abord, la perte d’un ami, très proche, même si nous étions, maintenant, éloignés par les lieux où nous vivions, Nice-Paris – jamais par les préoccupations théoriques et pratiques/politiques. C’est aussi, et peut-être avant tout, la disparition  de celui qui, par ses écrits et ses activités multiples,  était, dans sa personne, un  carrefour de ce qu’il y a de plus vivant dans le champ des recherches se référant à la doctrine marxiste, en France – et pas qu’en France. Celui qui prenait en compte, dans sa pensée, les formes les plus diverses des avancées théoriques, tout en développant  les conceptions qui lui étaient propres. Sans éclectisme, sans narcissisme. André Tosel, c’était également un style d’intervention, ne versant jamais dans la spéculation qui oublie ou dénie le « moment actuel ». Et encore, une volonté, sans « populisme » aucun, de ne pas couper les élaborations intellectuelles exigeantes des préoccupations, des revendications et des luttes populaires.

Je ne retracerai pas, ici, sa  biographie, je ne reprendrai pas sa bibliographie, immense, des livres aux multiples publications : un journaliste de L’Humanité

a fait le travail, et l’a bien fait, dans l’entrée que l’on peut lire à son nom, dans  Wikipedia. Je ne répéterai pas, non plus, les pages parues dans La Pensée, en 1994, qui tentaient de faire le point sur les positions, les avancées et les questions d’André Tosel au terme de ce premier cycle de son parcours intellectuel,  depuis, au moins, la publication de ses deux premiers livres, en 1984, la reprise de son travail de thèse sur le Traité théologico-politique de Spinoza et Praxis. Vers une refondation en philosophie marxiste.

Pour rendre effectivement hommage à André Tosel, le plus important c’est d’essayer, en quelques pages, de montrer en quel sens les analyses de la dernière période (qui ne sont d’ailleurs nullement en rupture pure et simple avec celles de la période précédente) ouvrent, sans les épuiser, sur des questions qui sont, encore, à élaborer et à approfondir tant dans leurs dimensions spécifiquement théoriques que dans leurs prolongements pratico-politiques.
 

Le devenir-monde 

André Tosel, comme les intellectuels de sa génération, aura, au cours de son existence, pris la mesure du « devenir-monde » de la doctrine marxiste dans la descendance de la révolution russe, en réinscrivant l’apparent désastre final du « socialisme actuellement réalisé » dans la longue durée de la recherche d’une hégémonie des « classes subalternes » (Gramsci), depuis les luttes dans l’Europe d’après les révolutions de 1830, jusqu’à la disparition de l’URSS, au début des années 1990 et les contre-révolutions « libérales ». Le diagnostic, pour l’essentiel, est posé, pour ce qui le concerne, dès les années 1980-90. Et cela ne le conduit nullement à identifier ce   « devenir-monde », justiciable, aujourd’hui, d’une analyse historique avec les ressources critiques  d’une doctrine dont l’horizon dernier demeure bien la construction d’une société communiste (par exemple, Le Marxisme du XXe siècle, Syllepse, 2009, où l’on pourra lire un intéressant essai introductif de Vincent Charbonnier, ainsi que l’entrée « Kommunismus », Berlin, 2010, parmi tant d’autres textes). Ressources critiques et points aveugles, tout à la fois, ou, encore, questions peu ou pas abordées, tant théoriquement que politiquement.

D’où la sensibilité de plus en plus grande aux transformations que connaissent les « sociétés bourgeoises modernes », dans les années 1980, plus nettement, cela va sans dire, après 1990, transformations que l’on symbolise, souvent, par les noms de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher : ce que l’on va appeler la « mondialisation ». Plus exactement : la mondialisation tout à la fois du procès de production et des flux financiers, différente, évidemment, de celle que l’on a connue avant la Première Guerre mondiale. Ce sera tout un pan des travaux de Tosel, plus nettement à partir des années 2000, voire un peu avant. Une butte-témoin : Un monde en abîme. Essai sur la mondialisation capitaliste, 2008. Il s’intéressera, en particulier, aux transformations des formes étatiques, des formes politiques mais aussi de ce que l’on pourrait nommer les formes culturelles (par exemple, la théorie politique à l’âge de cette nouvelle étape de la   « mondialisation » capitaliste, ainsi dans le chapitre 5 du dernier ouvrage cité, « Du droit international, de l’éthique et de la guerre à l’époque de la mondialisation »).
 

Quelle démocratie entre conflit social et identitaire ? 

Mais ces transformations, affectant, chaque fois de manière spécifique, toutes les sociétés bouleversées par cette mondialisation hégémonique d’un type nouveau, dans le même temps qu’elles modifient, à moyen et à long terme, les rapports de forces au plan international, modifient la nature des conflits, en particulier des conflits armés, mais aussi des conflits au sein des sociétés (« Mettre un terme à la guerre infinie du monde fini. La guerre au carré », 10 avril 2010, texte accessible sur le site lafauteadiderot.net). Elles font entrer, de façon brutale, dans « l’ histoire mondiale » des formations sociales qu’elles désorganisent et transforment profondément. Où l’on s’aperçoit que toutes les différences, voire toutes les manières d’être et de vivre « autres »  qui n’entrent pas nécessairement en contradiction, une contradiction qui pourrait être « sursumée », affleurent, dans le champ politique, comme des contradictions. Surdétermination ? Tel est le propos, en un sens nouveau, d’André Tosel dans une contribution assez récente, « Quelle démocratie entre conflit social et identitaire ? », 17 juin 2012 (texte accessible sur le site lafauteadiderot.net) : « a) le conflit social naît dans un champ historico-matériel où il s’affronte directement à un bloc unissant pouvoir politique et pouvoir économique[...] b) […] Le conflit identitaire  n’a pas pour objet le partage d’un même monde en commun, mais la définition et la qualification de ce qui est vraiment humain et pose les sujets, membres du “nous” comme vraiment humains en tant que  français, chrétiens, blancs, buveurs de vin et mangeurs de porc, les différenciant des autres. » Il faudrait, ici, suivre Tosel dans ses analyses déliées, subtiles, complexes, tant il est vrai que « [dans] la réalité historique, aujourd’hui comme hier, ces deux conflits s’interpénètrent  et n’existent pas à l’état pur. La logique de la coexistence des deux conflits est impure ». C’est le plus vif du dernier état de la recherche et des réflexions d’André Tosel. On prélèvera, peut-être avec un peu d’arbitraire, deux illustrations de ce propos.
 

L’Europe

Ce qu’il dit, d’abord, assez récemment, sur l’Europe et les perspectives qui s’ouvrent à elle  (« L’Union européenne ou un hybride à vocation sub-impériale dans le capitalisme mondialisé », colloque L’Europe en question, mai 2016) : ni la juxtaposition de nationalismes identitaires, ni la fuite en avant vers un fédéralisme supra-national qui tenterait de faire disparaître l’existence tout historique, mais bien réelle, d’États-nations . Ni, évidemment, l’Europe elle-même repliée sur un nationalisme identitaire à plus grande échelle (d’où les analyses, esquissées, sur les immigrations, leur nature, leur signification, les positions politiques qu’elles appellent). André Tosel, sans méconnaître naturellement la nécessité du renforcement des courants politiques s’opposant pratiquement à l’ordo-libéralisme dominant, appelle de ses vœux  une sorte de   « refondation » : «  L’idée européenne doit être refondée dans la perspective d’une autre mondialisation réarticulant, en les transformant dans une perspective de coopération, les niveaux du local, du régional, du national – qui n’a de sens que populaire et interculturel –, et du transnational dé­sormais irréductible. » Transnational, et non pas supra-national. On eût aimé que le temps soit laissé à André Tosel pour développer et approfondir  toutes les implications théoriques et politiques de l’une de ses dernières analyses.
 

La laïcité

Sur la  laïcité, ses fondements théoriques, ses usages, les problèmes historico-politiques qu’elle soulève : tel est l’objet de l’un de ses derniers ouvrages, Nous citoyens, laïques et fraternels ?, 2015. Son propos est excellemment repris et ramassé dans une conférence devant un public principalement composé d’enseignants, La laïcité : principes et problèmes (Assises départementales de la mobilisation de l’école et de ses partenaires pour les valeurs de la république, Valbonne-Sophia-Antipolis, 17 avril 2015).

André Tosel rappelle ce qu’a, tout à la fois, de spécifique et de portée tendanciellement universelle, la conception, qui est au fondement de la loi de 1905, d’une laïcité qui, dans sa radicalité, « affirme la nécessité de penser le lien social sans prendre pour modèle le lien religieux ». « La forme religion ne définit pas le lien politique comme tel ». Mais que « la laïcité consiste à s’abstenir dans l’indifférence et l’abstention de toute prise en compte du lien religieux », cela n’implique nullement une relégation de « toute expression des communautés religieuses dans la sphère privée de la croyance religieuse intime [...]. Bien au contraire, les confessions et leurs organismes directeurs [...] ont le droit absolu de se manifester dans un espace public de communication relevant de la société civile ». Mais dans la sphère politique « les Églises ne sont pas admises comme législateurs et comme gouvernants ». La laïcité n’est ni autoritaire ni antireligieuse, elle n’est pas plus une laïcité d’accommodement, la toleration à l’anglo-saxonne, elle n’est pas, enfin, cette  « laïcité de  religion  civile ou de  foi civique » pour tenter « d’unifier les citoyens dans une morale laïque et dans le culte de la république ». André Tosel aborde donc les tensions, inévitables, qu’il faut reconnaître comme telles, pour, sinon toutes les dénouer, du moins les affronter en toute lucidité, en prenant en compte les transformations profondes que nous connaissons à l’heure de la « mondialisation néolibérale ». Comment formuler la question ? «  Les appartenances sociales neutralisées pour identifier le degré zéro de rapport social auquel il faut se placer pour penser la laïcité ont fait retour. » En un  mot : comment trouver une solution au «  problème de la coexistence de la pluralité humaine » ? Comment reconnaître cette diversité, savoir «  la défense du respect réciproque dans le cadre de lois respectées » ? Évidemment, on ne saurait tolérer une « représentation essentialiste, négative, porteuse de régression et de violence », on ne saurait pas plus tolérer  « toute volonté d’imposer et de faire la loi au nom d’une vérité théologico-politique révélée et monopolisée ». La voie est étroite pour prendre en compte, dans ces conditions, « les identités nationales et régionales, les différences religieuses ». Mais, pour André Tosel, qui ne sous-estime pas les difficultés, c’est cependant la seule voie praticable : «  Il s’agit de constituer partout – y compris dans l’école – des espaces réellement interculturels, et non pas multiculturels de débats et de propositions. » On eut aimé, là aussi, qu’André Tosel puisse donner toute sa mesure pour développer «  un relationnisme éthiquement et politiquement orienté sur la recherche de notions communes pratiques et de pratiques d’émancipation humaine communes ». 
 

*Jean-Pierre Cotten est philosophe. Il est professeur honoraire de l’université de Franche-Comté.

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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