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L’agir féministe de Françoise Collin, Nadine Plateau

Aujourd’hui, le dialogue pluriel que prônait Françoise Collin, initiatrice des Cahiers du groupe de recherche et d’information féministes (GRIF) semble plus que jamais nécessaire, en premier lieu au sein même du mouvement des femmes.
 

Lors d’un séjour aux États-Unis à la fin des années 1960, la romancière et philosophe Françoise Collin découvre l’activisme des féministes américaines  : elles ouvrent des librairies, publient des magazines, créent des galeries, inventent de nouveaux modes de réunion et de manifestation. L’énergie, l’enthousiasme, la puissance de ces femmes la galvanisent : il n’y a plus de destin féminin, plus d’invariant de la domination masculine, l’agir féministe pulvérise la fatalité. De retour en Belgique et forte de son expérience américaine, Françoise Collin sera à l’initiative des Cahiers du Grif, première revue féministe francophone. Avec quelques amies et connaissances rencontrées dans le milieu de la toute récente vague féministe, elle sort, à l’occasion de la deuxième journée des femmes à Bruxelles en novembre 1973, un premier numéro sur le thème « Le féminisme pour quoi faire ?». Tirée à mille cinq cents exemplaires, cette publication sera épuisée en quelques jours. L’aventure des Cahiers du Grif continue en Belgique jusqu’en 1978 sans qu’il soit besoin de recourir à certaines formes de division du travail ou de spécialisation ni même à une organisation administrative. Elle se poursuivra à Paris sous une forme plus académique et institutionnelle de 1982 à 1997. Au cours de la période bruxelloise, dont il sera question ici, les Cahiers du Grif fonctionnent comme un véritable laboratoire de l’agir transformateur féministe. L’aventure n’est pas seulement intellectuelle, elle s’incarne dans une pratique éditoriale originale, qui bouleverse aussi bien les hiérarchies sociales que les codes esthétiques de la profession.
 

Un « dialogue pluriel »

Animée d’une volonté obstinée de ce qu’elle appellera plus tard avec Hannah Arendt un « dialogue pluriel », Françoise Collin réunit autour d’elle aussi bien des femmes appartenant à des associations féministes existant depuis plusieurs décennies que des femmes engagées dans de petits groupes féministes nés après 1968. Ce noyau dur est majoritairement composé d’intellectuelles appartenant à des milieux favorisés mais la formule des Cahiers du Grif qui fonctionnent de manière thématique inclura la parole de nombreuses collaboratrices issues d’autres horizons : étudiantes et travailleuses, chômeuses et femmes au foyer, enseignantes, employées et ouvrières, belges et immigrées. Si l’équipe porteuse est relativement homogène, les personnes invitées à intervenir sont donc très diverses quant à leurs « engagements philosophiques et politiques : catholiques et libres-penseuses, féministes radicales ou modérées, femmes engagées politiquement ou non, se rencontrent lors de réunions préparatoires » (Vanessa D’Hooghe, Penser/agir la différence des sexes. Avec et autour de Françoise Collin). L’hétérogénéité des contributrices est voulue et considérée comme une richesse pour la réflexion et l’action féministe. Il n’y a pas de savoir prérequis, le savoir s’élabore collectivement avec les femmes présentes, qui s’engagent fût-ce pour le temps d’un numéro. Chaque publication est alors le résultat du travail individuel et collectif de femmes positionnées différemment dans la société mais qui, réunies autour de cette production commune, se reconnaissent comme toutes capables de penser et d’écrire. À cet égard, les Cahiers du Grif participent à la construction de savoirs féministes encore inexistants au sein des universités belges de cette époque.
 

L’originalité des Cahiers du Grif

Le féminisme tel qu’il apparaît dans les dix-neuf premiers Cahiers est essentiellement questionnant. Un questionnement inhabituel car il porte sur des sujets jusque-là dépourvus de légitimité éditoriale et qui émergent des échanges des femmes entre elles : le corps, l’avortement, la menstruation, le travail ménager, le lesbianisme, les violences… Il suffit de consulter les sommaires des numéros des Cahiers du Grif pour se rendre compte de l’originalité de la réflexion qui inclut des thématiques rarement abordées dans la littérature féministe comme celle de la création féminine. En incluant à chaque fois un ou des articles sur les productions culturelles et artistiques des femmes, les Cahiers du Grif non seulement donnaient de la visibilité à leurs œuvres mais surtout faisait participer les femmes à l’élaboration d’une « culture commune ». Françoise Collin était en effet intimement convaincue qu’ « il ne peut y avoir de transformation des rapports sociaux  sans une transformation du champ symbolique » car il faut que les progrès toujours fragiles « s’inscrivent dans la profondeur de la constitution de la conscience et du langage » (Je partirais d’un mot).

Enfin, les Cahiers du Grif ont mis au point une formule tout à fait originale de mise en page qui fait écho à l’hétérogénéité des contributrices et de leurs idées. Les textes à plusieurs mains (ou plusieurs voix) sont restés célèbres. Ces articles de fond qui articulent divers aspects d’une thématique sont annotés en marge par différentes lectrices. Celles-ci, en manifestant leur accord ou désaccord, attestent la complexité de la question, les notes en marge prenant parfois autant d’espace que le texte lui-même. Comme pour rappeler la polyphonie des voix des femmes, la pluralité de leurs discours, et tenter d’éradiquer toute tentative d’appropriation de la parole des autres et toute volonté d’imposer une pensée unique. De là la grande variété de genres littéraires qui nous fait passer du témoignage à la théorie en passant par le poème, le récit ou l’analyse. Contrairement aux publications féministes de l’époque qui omettent les noms de famille pour ne garder que les prénoms, mettant ainsi l’accent sur le collectif plutôt que sur l’individuel, chaque article est signé par son ou ses auteure(s). Déjà à cette période, les Cahiers du Grif incarnent un féminisme qui reconnaît la singularité de chacune, sa capacité d’être auteure et productrice de sens. Tel est le sens de ce mouvement : avoir pour objectif le « je » et pour stratégie le « nous », vouloir la liberté de chaque femme à travers un combat collectif.

L’expérience bruxelloise des Cahiers du Grif est fondatrice pour le féminisme de Françoise Collin. Elle reviendra d’ailleurs souvent sur cette période pour la repenser, la relire à l’épreuve de conjonctures nouvelles et à la lumière de ses travaux philosophiques ultérieurs. En produisant les cahiers, l’équipe du Grif a créé un espace propre au féminisme des années 1970, à savoir un espace non mixte de rencontre des femmes : « Nous naissions de nous-mêmes, hors de leur regard » (« Au revoir », Cahiers du Grif, vol. 23, N°1, 1978). La non-mixité voulue et choisie se démarquait de la non-mixité des institutions patriarcales du pouvoir qui avaient séculairement exclu les femmes de l’école, du monde politique, de la culture. Plus tard, Françoise Collin insistera sur la dimension politique de cet espace de rencontre où « des positions diverses et des personnes diverses se confrontent – ou même s’affrontent – sans porter atteinte à cet objectif fondamental qu’on désigne sous le terme de féminisme » (Parcours féministe). Désormais à l’abri du regard masculin, des femmes de toutes conditions, de tous âges et de toutes origines, peuvent se faire assez confiance pour s’interpeller mutuellement et entamer un dialogue pluriel. Si quelques-unes ont rêvé de « sororité » dans un premier temps, la pratique des Cahiers les ramenait bien vite à la réalité car la pluralité autorisait, sinon encourageait, les divergences. L’expérience des Cahiers du Grif et plus généralement celle du féminisme a, selon Françoise Collin, profondément changé le lien entre les femmes, les faisant précisément passer de la fusion à la pluralité, du « même » à la singularité, de l’assignation sociale au silence à une culture du débat. Comme pour les hommes, la filiation entre les femmes est désormais non plus naturelle mais symbolique.

Aujourd’hui, le dialogue pluriel que prônait Françoise Collin semble plus que jamais nécessaire et en premier lieu au sein même du mouvement des femmes. Nous avons connu trop d’anathèmes, d’exclusions et de mises à l’écart alors même que nous avions en commun ce refus de la fatalité qu’exprime l’agir féministe. Il est temps que nous puissions accéder à une culture du débat, et même du conflit. Des femmes, souvent plus jeunes, se revendiquant du féminisme, remettent en question nos évidences, critiquent nos biais classistes et racistes. Elles sont nos nouvelles interlocutrices, quelles que soient nos divergences. C’est avec elles que nous pouvons construire un mouvement, une « action qui formule et reformule au fur et à mesure ses problématiques, mais qui n’a pas de représentation a priori ni de la société idéale, ni des chemins à suivre pour y parvenir » (Parcours féministe). Nous savons ce que nous ne voulons pas et nous pouvons à partir de là, de nos expériences et de notre vécu, commencer à « faire ensemble ». Le féminisme n’a pas de modèle historique, c’est donc un laboratoire qu’il nous faut aujourd’hui, encore et peut-être plus que jamais dans le contexte d’institutionnalisation de l’égalité et d’instrumentalisation du féminisme. Un laboratoire de résistance où maintenir l’esprit d’insurrection face à tous les conservatismes qui semblent gagner les pays occidentaux. Un lieu en marge où continuer ce que Françoise Collin appelait la « révolution des termites » (Déconstruction/destruction des rapports de sexe).  n
 

*Nadine Plateau est présidente de la commission enseignement du Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB).

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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