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Didier Daeninckx et la littérature jeunesse. Une écriture plus métaphorique, Gérard Streiff

Didier Daeninckx accède à la littérature jeunesse un peu par hasard, et un peu aussi grâce à Charles Pasqua.

 

C’est toujours un peu difficile de repérer le début d’une histoire mais on dira que si Didier Daeninckx est devenu écrivain, c’est à cause de Charonne. En 1962, il a treize ans, habite Aubervilliers ; et une des victimes de Charonne, une militante communiste, est une voisine et amie de sa mère.

Adolescent, il prend l’actualité politique, la guerre d’Algérie, en pleine figure.

Plus de vingt ans plus tard, en 1984, le polar (adulte) qui assure durablement sa notoriété s’intitule Meurtres pour mémoire. Il y évoque, en arrière-plan d’une histoire romanesque criminelle, la manifestation réprimée dans le sang des Algériens d’Île-de-France, un soir d’octobre 1961, à Paris.

Le livre, outre son écriture efficace et l’intrigue précise, a le culot et le mérite de parler de l’histoire de France avant les historiens français. Car le sujet jusque-là était tabou. À sa manière, Daeninckx relance ainsi et redynamise le néopolar des premiers maîtres des années 1970, les Manchette, Vautrin et compagnie.

Or donc, j’en arrive au sujet de notre article, un jour, sur un marché d’Aubervilliers, une institutrice reconnaît l’auteur, lui demande s’il voudrait bien venir plancher devant ses élèves. Comment refuser d’autant qu’il s’agit de l’école où il fit ses classes ! Le voici embarqué pour ce qui sera probablement son premier atelier d’écriture. Le contact est bon, les élèves écoutent puis racontent à leur tour une histoire. Ils se mettent à écrire. Tout cela se fait de manière pragmatique. Un livre prend corps ; il s’intitulera La Fête des mères et fera scandale.

Il s’agit d’un hold-up dont un enfant est témoin ; celui-ci reconnaît un objet familier sur le voleur et il réalise que le gangster est son père ! Lequel, avec l’argent mal acquis, pourra enfin réaliser les rêves de la famille.

Une petite histoire dont la prétention morale est limitée. Mais elle déclenche quasiment un scandale d’État. On était au temps où Charles Pasqua jouait les pères fouettards, les redresseurs de torts, les gardiens de l’ordre. L’ouvrage de Daeninckx est montré du doigt par le ministre de l’Intérieur de l’époque, il est exposé dans des lieux publics comme preuve de l’état de dépravation sociale, des ligues de bonne vertu s’agitent, etc. Daeninckx connaît soudain cent fois plus de problèmes, et de polémiques, avec ce petit opus pour enfants qu’avec ses livres pour adultes, pourtant sulfureux.

Une manière inattendue de mesurer la force de la littérature jeunesse, les batailles dont elle est l’enjeu. Résultat : Daeninckx va devenir, désormais, un fervent pratiquant de ce mode d’écriture.

 

Une production « Jeunesse » imposante

On comptabilise plus d’une vingtaine de récits qui lui vaudront, à l’égal de ses polars adultes, la reconnaissance des lecteurs, petits et grands, enseignants et parents, et des institutions aussi, puisqu’il a été moult fois primé dans cette discipline (le Goncourt jeunesse entre autres).

Les sujets abordés sont nombreux, variés, avec toujours le même souci de placer au centre de l’histoire, quels que soient l’époque ou le contexte, la figure d’un ou d’une ado – il s’agit, je crois, le plus souvent d’une jeune héroïne – , auquel (à laquelle) le lecteur (la lectrice) s’identifiera.

Les guerres, et les moments de crise qu’elles suscitent, les choix immédiats à faire dans ces circonstances exceptionnelles (résister ? se résigner ? obéir ? désobéir ?) sont un des premiers thèmes de ces récits.

On pense par exemple à Il faut désobéir (la France de Vichy), Un violon dans la nuit (les camps), Missak, l’enfant de l’affiche rouge, Avec le groupe Manouchian, Maudite soit la guerre ou encore Papa, pourquoi t’as voté Hitler ? Le temps de la Commune – et de la guerre de 1871 – entre aussi dans cette catégorie : Louise du temps des cerises.

Mais les plaies des guerres coloniales sont aussi largement traitées tout comme la persistance du colonialisme – avec un intérêt particulier pour la Nouvelle-Calédonie : Nos ancêtres les Pygmées, L’Enfant du zoo, Mortel smartphone, La Couleur du noir, L’Esclave du lagon ou La Vengeance de Reama.

On retrouve ici la problématique du début de notre article, le traumatisme de la guerre d’Algérie. C’est un des sujets majeurs mis en scène par l’auteur. C’est le cas par exemple de Le Chat de Tigali, un grand classique du genre, Mon maître est un clandestin ou La Prisonnière du djebel.

Avec la guerre, les colonies, c’est l’étranger, la figure de l’étranger, de l’Autre – donc le racisme ou l’accueil, les discriminations ou la solidarité – qui est l’objet de plusieurs romans : Viva la liberté, À louer sans commission ou Galadio. Mentionnons encore un récit difficile à classer, Une oasis dans la ville sur trois jeunes, un jardin, des dealers et une utopie urbaine en gestation. Enfin, à venir, en septembre prochain, Une ombre dans la jungle ou les aventures d’une ado dans le bidonville de Calais.

 

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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