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Y a-t-il (eu) une « guerre des civilisations » en sciences ? Entretien avec Marion Cousin et Sabine Rabourdin

La Revue du Projet (n° 49, septembre 2015) a consacré son dossier au prétendu « choc des civilisations », théorie à la mode depuis vingt ans. Voici un nouveau pas de côté, via les sciences et l'Asie.

 

On dit que « la » science est née en Grèce et a ensuite essaimé dans le monde entier

S. R. L’activité scientifique commence en Inde vers le milieu du second millénaire avant J.-C., autour de l’astronomie, des mathématiques, de la médecine et de la grammaire. Les savants indiens (tels que Aryabatha ou Brahmagupta au VIe siècle) ont créé notre système numéral actuel, précisé les techniques de calcul, amélioré la trigonométrie et la théorie des nombres. Il y a donc au moins deux traditions scientifiques dans l’Antiquité, la grecque et l’indienne. Elles n’ont pas seulement dominé la plus grande partie de l’Eurasie, en se la partageant, elles ont eu entre elles des contacts importants et répétés. La science grecque a été en présence des traditions de l’Orient classique, la science indienne les a rencontrées aussi, ainsi que celle de la Chine, moins largement répandue, mais dominant massivement l’Asie Extrême-orientale.

 

Une civilisation dominante impose-t-elle aux peuples dominés sa façon de pratiquer les sciences ?

M. C. En sciences, l’image d’une culture « dominante » qui aurait « diffusé » sa connaissance aux peuples « conquis » doit être relativisée à plusieurs niveaux.

Les premières rencontres entre savants asiatiques et européens, en dehors d’un contexte de colonisation, n’ont pas débouché sur une importation massive des connaissances occidentales.

Lorsque les missionnaires européens essayent de convaincre « intellectuellement » les savants asiatiques (afin de les convertir au christianisme), on assiste plutôt à des importations ponctuelles, qui ne modifient que certaines pratiques ou certains enseignements. Ce fut le cas en Chine à la fin des Ming et au début des Qing, ou au Japon de l’époque d’Edo (1603-1868). Certaines connaissances donnent lieu à une nouvelle tradition de recherche : l’importation des études anatomiques au Japon. Toutefois, elles peuvent être presque ignorées par les savants : les mathématiques jésuites intéressent par exemple peu les mathé­maticiens japonais de l’époque d’Edo.

De toute façon, il s’agit rarement d’un transfert (imposé ou non) pur et simple. Les scientifiques, les éducateurs et les traducteurs (étrangers ou non) modifient les connaissances importées, les adaptent aux cultures et aux langues du pays. Parfois même, certaines pratiques des « colonisateurs » sont modifiées à leur tour au contact des sciences asiatiques.

 

Peut-on alors parler de « révolutions scientifiques » manquées ?

S. R. Les « révolutions  » scientifiques sont perçues en Europe comme des ruptures, des sauts liés à des blocages dans la progression du savoir. Or une civilisation comme celle de l’Inde fonctionne de manière plus continue et ne peut rentrer dans le concept de « révolution », les innovations s’insèrent dans un renouvellement de la tradition.

Cela a certes pu freiner le désir d’innovation et la curiosité pour les découvertes étrangères, mais la pensée indienne n’est pas pour autant « statique ». C’est une tradition savante de débats, de pluralisme, de diversité, où l’hétérodoxie est valorisée : il ne s’agit pas de mettre un savoir en avant au détriment des autres. Il n’y a donc pas eu besoin, comme en Europe au moment des Lumières, de se démarquer du passé. Il n’y a pas eu besoin non plus de séparer la science de la religion, car les deux ne s’opposent pas en Inde.

Par ailleurs, la révolution scientifique européenne s’est appuyée sur une révolution des techniques. Or, en Inde, il existe peu de traités de techniques et de sciences appliquées, même si celles-ci existent en particulier pour les techniques artistiques, mais sous forme d’un savoir transmis oralement. Il y a aussi la valorisation sous-jacente d’une maîtrise intérieure plus qu’extérieure : connaître le monde et transformer son esprit plutôt que transformer le monde.

M. C. Les critères utilisés pour juger les textes scientifiques diffèrent selon la culture dans laquelle ils sont considérés. Par exemple, en mathématiques, c’est la qualité et la validité des démonstrations qui sont mises en avant en Europe, alors qu’en Chine, c’est l’efficacité et la longueur des procédures de résolution qui prévalent.

Durant l’Antiquité ou les dynasties des Song et des Yuan (960-1368), en Chine, plusieurs travaux originaux que nous classerions aujourd’hui en géométrie, en arithmétique ou en algèbre auraient intéressé les mathématiciens européens de l’époque, comme les Neuf chapitres pour l’Antiquité ou les ouvrages de Zhu Shijie (1270-1330) pour l’algèbre. Mais les mathématiques des Ming (1368-1644), qui sont notamment reconnues pour le développement de l’outil du bou­lier, intéressent peu les missionnaires européens qui arrivent en Chine.

Au Japon, durant l’époque d’Edo, (XVIIe siècle), les mathématiciens du Shogun, qui travaillent notamment aux côtés des spécialistes du calendrier, établissent des méthodes qui auraient pu séduire les algébristes européens. Mais les travaux du wasan seront diffusés en Occident bien plus tard, lorsque les mathématiques occidentales auront été imposées au Japon, dans un contexte général de modernisation du pays. En médecine, les hôpitaux français importent l’acupuncture et la moxibustion (technique de stimulation par la chaleur de points d’acupuncture) à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, même si l’utilisation de ces techniques reste peu diffusée.

Quoi qu’il en soit, il faut replacer les pratiques dans leur contexte, décrire leur nature complexe, et non juger de niveaux sur une « échelle absolue » de la science, à partir de « valeurs » abstraites ou « établies » aujourd’hui. En considérant les pratiques en place on arrive bien mieux à comprendre les mouvements de modernisation qu’en décrivant comment la science européenne (ou occidentale) aurait été diffusée sur des « terrains vierges ».

 

Au XIXe siècle, c’est l’ère des colonisations.

M. C. Oui. Les colonisateurs peuvent imposer les sciences de leur pays et leur enseignement (par exemple en Inde) ; mais cela peut se passer autrement, certains pays souhaitent prendre une position forte dans la configuration internationale (et éviter ainsi la colonisation), en modernisant leur armement, leurs sciences et leur enseignement (c’est le cas de l’Empire ottoman des Tanzimat [1839-1876] ou du Japon de l’ère Meiji [1868-1912]). Ils prennent alors les devants. C’est rarement la « dominance », ou la « supériorité » des sciences occidentales en elles-mêmes qui a impliqué leur importation dans les pays conquis (ou menacés par la colonisation). C’est plutôt le contexte politique qui a conduit ces pays d’Asie à importer de manière massive les connaissances occidentales.

 

Et dans la période contemporaine, les sciences occidentales n’ont-elles pas submergé toutes les autres ?

S. R. Il ne faut pas voir les choses ainsi. L’Inde a développé des enseignements de « science moderne » dans des universités, certes de type « occidental », dès la fin du XIXe siècle ; elle a participé elle-même à la recherche scientifique internationale avec de grands savants tels Bose, Ramanujan, Chandrasekhar, Chatterjee. Ce n’est pas de l’importation. La vie de certains d’entre eux est d’ailleurs passionnante : elle illustre l’ambivalence entre le modèle du savoir issu de leur propre culture et la science prescrite par les élites britanniques (voir Alternatives Sciences, l’ouvrage d’Ashis Nandy sur la vie de Bose et Ramanujan, 1995). Après l’indépendance, l’Inde accorde une grande priorité à la science moderne et à l’enseignement supérieur, avec

J. Nehru, Premier ministre. Enfin, aujour­d’hui, elle produit le plus grand réservoir de scientifiques qualifiés dans le monde (10 000 thésards en sciences par an, 370 universités, 1 500 institutions de recherche, 10 428 instituts d’éducation supérieure. N’est-ce pas même un signe que ce serait à son tour de prendre l’ « ascendant » à cet égard ?

D’ailleurs, en comptant les expatriés, les Indiens représentent la plus grande population de scientifiques de la planète : près d’un tiers des scientifiques travaillant aux États-Unis sont indiens ou d’origine indienne. L’Inde, quant à elle, est classée au 9e rang en nombre de publications. Le pays propose des salaires plus attractifs pour les chercheurs, afin de faire revenir ou de garder ses scientifiques de pointe et augmente les fonds alloués pour la recherche (environ 20 % chaque année depuis 2009). Pourtant, les métiers de la recherche restent encore peu valorisés, peu lucratifs, et souvent les meilleurs élèves ne s’orientent pas vers eux.

Les méthodes, les publications, sont totalement mondialisées, les expériences sont souvent menées par des laboratoires de plusieurs pays en collaboration. Mais des différences subsistent en ce qui concerne l’organisation du travail. Par ailleurs, les Indiens préfèrent souvent les disciplines théoriques aux expérimentales, même si cela change maintenant. C’est dû à des raisons autant culturelles que pratiques (ils n’ont pas toujours le budget nécessaire, par exemple au déploiement d’accélérateurs de particules). Malheureusement, le développement des établissements d’enseignement supérieur, qui ouvrent la voie à l’ascension sociale, se fait souvent aux dépens de l’éducation primaire et secondaire. Enfin, la colonisation marque encore certains scientifiques quant à la confiance en leurs compétences, mais la jeune génération montre un renversement de cette tendance. Pour les visions du monde, les interprétations des théories, j’ai montré dans ma thèse que les rapports au réel restent différents. Les physiciens indiens sont notamment plus attirés que les physiciens français par le déterminisme, la subjectivité, le systémisme, le discontinu. Cela a une influence notable, non sur leur manière de faire de la recherche, mais sur la représentation du monde issu de cette recherche.

 

M. C. et S. R. Bien sûr, nous n’avons donné que quelques exemples tirés de l’Inde, de la Chine et du Japon, ils nous semblent cependant suffire pour inciter le lecteur à relativiser et à mettre fortement en doute les apparences sur la supériorité et la domination d’un esprit « occidental » dans les sciences. n

 

*Marion Cousin est historienne des mathématiques. Elle est postdoctorante à l’ENS de Lyon.

**Sabine Rabourdin est historienne des sciences. Elle est docteure en histoire de la physique de l’université Claude-Bernard Lyon-1.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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