La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Une conception naturaliste de la liberté, Miguel Espinoza

Le fondement philosophique de cette méditation sur la liberté est le naturalisme intégral. La doctrine est illustrée ici par l’idée selon laquelle le comportement humain dit libre, comme celui de tout ce qui existe, est causalement déterminé. La liberté est déterminée par la satisfaction du conatus et par la recherche d’optimisation de tous les moyens dont on dispose en vue de cette satisfaction.

 

Le naturalisme intégral

J’appelle mon naturalisme « intégral » parce que je pense, contrairement au naturalisme scientiste et réductionniste, que la vie, la conscience, l’histoire, la société et la culture sont, elles aussi, naturelles et intrinsèquement intelligibles, même si leur émergence et leurs relations mutuelles renferment des énigmes. Par exemple, nous n’avons pas les concepts appropriés pour décrire et expliquer comment les particules ultimes de la physique basculent pour composer une matière vivante et consciente qui pense, et comment elles basculent ensuite à nouveau pour redevenir, avec le cadavre, matière inanimée. Mais les énigmes ne sont pas une raison pour affirmer que ce que nous ne comprenons pas n’existe pas ou n’est pas intelligible en soi ; elles ne justifient pas qu’on se précipite à postuler un monde supranaturel qui produirait plus de problèmes que de solutions (pour commencer, le non-naturel n’est dicible que par la négation).

D’après le naturalisme intégral, la réalité se compose de plusieurs strates qui émergent causalement de la dynamique de la matière continue, puissance universelle, ultime, présente dans tout ce qui existe. Autrement, il faudrait admettre l’invraisemblable, à savoir que la nature naît du néant par hasard, spontanément, ce qui voudrait dire aussi que, spontanément et par hasard, elle peut disparaître à tout moment. Les strates d’émergence les plus aisément distinguables par notre perception sont celles de la physicochimie, de laquelle émerge la matière vivante, laquelle à son tour donne naissance, chez les animaux, aux consciences individuelles qui forment une société. Il y a à chaque stade à la fois une discontinuité, car la vie n’est pas n’importe quel arrangement physico-chimique, et une continuité causale, étant donné qu’il y a une énergie ou une information qui transite de la cause à l’effet. L’eau présente des propriétés, des comportements et des lois différents de ceux de ses composants. Mais il y a aussi une continuité car les composants ne disparaissent pas au moment de former l’eau (on peut les récupérer) : ce qui a changé, ce sont les relations entre eux, car toute chose est un ensemble de composants et de relations, ces dernières étant aussi substantielles que les éléments. Maintenant voici ce que le naturalisme permet de concevoir : étant donné que l’être humain est une unité dans une multiplicité de strates, il faut s’attendre à ce que son comportement ne soit pas fondamentalement très différent de celui des autres animaux supérieurs ; il faut s’attendre à ce qu’en tant qu’être vivant il soit partiellement comme les végétaux, et qu’en tant que système dynamique matériel et énergétique, il soit soumis partiellement aux mêmes contraintes mécaniques et physiques qui structurent et guident tout système physique.

 

Idée de la liberté

Je serais reconnaissant au lecteur de bien vouloir développer ces brèves lignes sur la liberté en faisant appel à sa propre intuition et à sa connaissance de la multiplicité de sens de ce concept. Pour ma part, je pense que si tout ce qui existe est conditionné par la matière, l’espace, le temps ; si tout est déterminé par une série de causes multiples et variées, alors la liberté, en aucun sens, en aucun cas, ne peut être l’état d’un esprit libre affranchi des contraintes naturelles. Le libre arbitre, le choix et les autres concepts plus ou moins proches de la même famille (la contingence, le hasard, etc.) ne peuvent être des événements spontanés. Puisque rien n’échappe à la nécessité de la relation causale et que nous sommes doués d’une subjectivité, je définis le libre arbitre comme l’intériorisation de la nécessité. J’aimerais contribuer à la compréhension de cette idée en analysant cette double thèse : primo, l’objectif final de tous nos actes, aussi bien conscients qu’inconscients, est la satisfaction du conatus ; secundo, au moment d’agir nous essayons toujours, comme tous les corps sujets aux principes variationnels de la mécanique, d’optimiser un critère ou une valeur.

 

La satisfaction du conatus, cause finale suprême

Depuis des temps immémoriaux, les humains ont dû s’émouvoir devant l’effort de tout être vivant pour survivre, ou bien, moins dramatiquement, devant l’impulsion naturelle — conatus — vers un objet représenté comme un but (Aristote, les stoïciens). À l’époque moderne, après Hobbes et Leibniz, Spinoza généralise le conatus : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » M’écartant maintenant de Spinoza, car il a rejeté de façon erronée la cause finale, je pense que la satisfaction du conatus est la cause finale suprême de notre comportement. Dans des conditions normales, nous faisons tout ce qui est à notre portée pour continuer à vivre, et ce de la meilleure façon. Une fois en vie, on n’a pas le choix, mais, dans l’absolu, rien n’est plus mystérieux que cette impulsion : on ne comprend pas qu’exister soit préférable à ne pas exister. Je partage l’avis de ceux qui pensent que le sentiment de responsabilité lié au libre arbitre — la fierté et la honte, le mérite et le démérite, etc. — est une astuce de l’évolution en vue de préserver la vie de la société. Affirmer que la satisfaction du conatus est la cause finale suprême de l’action implique que les autres objectifs choisis sont en même temps, mais non dans le même sens, des moyens, des étapes vers la satisfaction du conatus. Et c’est dans la recherche d’un chemin en vue d’arriver à une fin que la recherche d’optimisation, que la structure et la signification du principe de la moindre action devient un modèle pertinent.

 

L’optimisation en tant que guide de nos choix

Il est tout à fait pertinent d’étudier la liberté, bien que non exclusivement, avec quelques idées de la mécanique, de la théorie de systèmes ou de la théorie du contrôle, tels que les principes d’optimum, le principe de la moindre action, les opérations de guidage d’une trajectoire. Ces concepts mécaniques sont régulateurs d’un processus, raison pour laquelle ils signifient une réinterprétation scientifique de la cause finale qui guide une élection. Les principes d’optimisation (expression qualitative) permettent de comprendre qu’une puissance, dans son déploiement, tend à minimiser ou à maximiser un critère ou une valeur (expression quantitative).

Les recherches des premiers mathématiciens et physiciens de l’Antiquité — Pythagore, Archimède, Héron d’Alexandrie et alii — nous ont appris à apprécier les formes optimales. Aristote a eu une intuition qui s’est révélée source généreuse de connaissances à travers les âges : « La nature ne fait rien en vain. » Les Anciens, qui savaient penser, ont considéré que si un phénomène pouvait être décrit de plusieurs façons, celle qui optimise un critère important est la description vraie. Dérivons la conclusion : la perfection révèle une vérité. Les premiers mathématiciens et physiciens modernes ont, à leur tour, amélioré le contenu scientifique précis, quantitatif et calculable de l’idée ancienne de parcimonie. Sans oublier qu’au Xe siècle le mathématicien perse de Bagdad, Ibn Sahl, avait découvert la loi de la réfraction de la lumière, redécouverte sept siècles plus tard en Europe sous le nom de loi de Snell-Descartes.

Rappelons donc que tout corps en mouvement possède une énergie cinétique et une énergie potentielle. L’énergie cinétique est l’énergie du mouvement, le travail que fera le corps en mouvement une fois qu’il s’arrêtera ; et l’énergie potentielle est celle accumulée due à sa position, à sa forme ou à son état, ce qui inclut l’énergie gravitationnelle, électrique, nucléaire et chimique. À chaque point du chemin, il y a une différence entre l’énergie cinétique et l’énergie potentielle. L’action est la somme de ces différences, ce qui s’intègre par rapport au temps entre l’instant initial et l’instant final. On remarque que souvent les systèmes naturels, parcimonieux, emploient le plus possible l’énergie potentielle. Le principe de la moindre action généralise cette tendance et stipule que les systèmes, dans leurs mouvements, tendent à dépenser le moins d’énergie possible, à minimiser l’action. De cette façon, entre les mains des mécanistes modernes, la vague intuition ancienne et médiévale d’après laquelle la nature est parcimonieuse est devenue une idée précise : ce que la nature économise, c’est l’énergie, une grandeur mathématiquement mesurable et susceptible de se combiner d’une façon calculatoire avec d’autres quantités.

Le fil d’eau qui descend d’une colline est en contact avec le terrain, le touche, laisse les traces des tentatives avortées car une nécessité plus forte vient couper, vient contrarier la voie d’une autre nécessité moins forte : seule la nécessité limite la nécessité. Le fil d’eau emprunte le meilleur chemin, celui où il utilise le mieux possible tous les éléments pertinents tels que les propriétés de l’eau, la force de gravitation, les caractéristiques du relief, etc. Ainsi, pour toute évolution, il n’y a qu’une trajectoire possible, celle effectivement suivie, et qui est comparable à d’autres chemins mathématiquement conçus grâce à l’abstraction. Imaginons maintenant, analogiquement, l’être humain à la place du fil d’eau. Notre action, comme le comportement du fil d’eau — cela ne peut être autrement —, suit les lois de la nature. Comme lui, nous essayons de nous développer de la meilleure façon possible étant donné notre constitution particulière ; et pour prendre une décision, nous faisons appel à la meilleure connaissance, c’est-à-dire à la connaissance de causes. C’est pourquoi une personne intelligente et raisonnable, avant de décider, essaie d’augmenter sa connaissance du champ auquel appartient la décision ; et si elle réussit à le compléter, elle se convainc qu’une seule décision s’impose. La liberté, en connaissance de cause, disparaît : tout comme pour le fil d’eau, il n’y avait finalement qu’une seule trajectoire, le chemin optimal, celui qui lui permettait d’aller le plus loin, étant donné son énergie et l’organisation causale de son environnement. Il est à remarquer que le besoin de satisfaire le conatus et la recherche d’optimisation qui déterminent l’action dite libre existent, invariablement et toujours, soit consciemment soit inconsciemment — la recherche consciente n’est pas nécessaire.

Tous les aspects de l’action humaine ne sont pas quantifiables. Les scientifiques font preuve d’une grande ingéniosité pour élaborer des échelles concernant des phénomènes qualitatifs (considérez, par exemple, l’histoire des thermomètres). Mais comment graduer quantitativement la participation de la conscience, l’influence psychique ou sociale, favorable ou défavorable, du milieu dans lequel s’exerce l’action volontaire ? C’est pourquoi la recherche de valeurs extrêmes, telle qu’on l’observe par exemple en mécanique rationnelle, ne peut être identique à l’étude du comportement humain — la relation est analogique. Les principes de la mécanique sont un modèle. Mais, bien entendu, faut-il le dire, ce n’est pas parce que tout ce qui concerne l’action consciente n’est pas quantifiable que la conscience n’est pas naturelle. L'esprit, percevant la nature de l'intérieur, se rend compte qu’elle l’a fait naître et s’épanouir avec les mêmes mécanismes qu’elle a utilisés ailleurs dans ses œuvres. 

 

*Miguel Espinoza est philosophe. Il est professeur honoraire à l’université de Strasbourg.

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.