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« L’identité » féministe contre l'histoire du féminisme anglo-saxon, Jennifer Ewing

Face à la réduction de l'histoire du féminisme anglo-saxon, il est urgent de rappeler sa portée proprement politique et émancipatrice.

 

Carol Hanisch, auteur en 1969 d’un texte intitulé The Personal is Political (Le

personnel est politique), constatait il y a trois ans, lors d’une conférence à Boston, l'effacement de la dimension politique du féminisme au profit d'un féminisme devenu simple affaire d’identité et de choix individuel.

 

La perte de la dimension politique du féminisme

Hanisch évoque la responsabilité du mode de financement de l'action sociale aux États-Unis dans cette métamorphose du féminisme. Selon elle, beaucoup d’organisations pour la protection des femmes battues, d’assistance aux victimes de viol ou d’aide à l’avortement se sont éloignées du mouvement de libération des femmes sous la pression des besoins de financement de leurs actions.

Aux États-Unis, c’est, par exemple, la Rockefeller Foundation qui finance la Ms Foundation for Women et la Feminist Majority Foundation qui, à leur tour, financent les organisations : ainsi ce mode de financement contribue à séparer l'action sociale de sa dimension politique et à dépolitiser l'action sociale envers les femmes.

Cette perte du contenu proprement politique et révolutionnaire du féminisme ne s'arrête pas aux frontières états-uniennes : en décembre 2001, une conférence réunissait à Londres une journaliste du Guardian, deux représentantes de l’agence de publicité St Luke’s, la fille d’Anita Roddick (fondatrice des magasins The Body Shop) et une représentante de la Fawcett Society, association portant le nom de la militante suffragiste Millicent Fawcett, et dont les buts sont décrits, à la conférence, dans les termes suivants : « vendre le féminisme et un certain modèle d’activisme ». Or, dit la représentante : « Nous rencontrons des difficultés à intéresser un large public aux formes traditionnelles de ces deux produits » ; les jeunes femmes considèrent qu’il n’y a plus besoin de combat féministe. Surtout, elles sont réticentes à se coller des étiquettes. Il fallait donc trouver le moyen de les encourager à se considérer comme féministes.

Depuis quelques années renaît un intérêt pour le féminisme, spécifiquement pour le fait de se considérer comme féministe. On trouve cette tendance non seulement là où on s’y attendrait, c’est-à-dire dans des associations féministes, mais aussi dans la publicité, dans les revues de mode, et à Hollywood. Si cet intérêt peut être positif, il ne va pas sans poser quelques problèmes. On le trouve souvent sous forme de références historiques, comme des photos, par exemple des suffragettes, ou d’une manifestation des années 1960 ou 1970, personnages de femmes évoqués pêle-mêle, dans des juxtapositions parfois incongrues, comme l’en-tête du webzine anglais The Vagenda où l'on voit se bousculer des portraits de Simone de Beauvoir, Diana Spencer, Daria, Frida Kahlo et La Joconde, qui sourient et ne s’entre-tuent pas.

On s’attache aussi à certaines vignettes comme celle de l’omniprésente Rosie the Riveter, avec son bandana et ses manches retroussées. C’est une marque d’enthousiasme – souvent exprimé à titre personnel – pour l’histoire du féminisme. Si ces références attestent une popularisation de l'iconographie féministe, il semble toutefois que la substance de cette histoire fasse aujourd'hui défaut. En réduisant l'histoire politique et sociale réelle du féminisme, la popularisation de l'iconographie féministe ne conserve plus que la dimension déclamatoire de cette identité : se préoccuper de la réalité sociale, économique et politique des femmes importe moins que d'afficher un féminisme de façade. De même, les grandes figures historiques du féminisme ne sont plus présentées comme des actrices de la lutte politique ou de la pratique théorique, seule est conservée leur image comme énième variation d’une identité féministe. Elles ne sont donc plus philosophes, juristes, sociologues, romancières, ni marxistes, pragmatistes ou libérales, mais de simples icônes unidimensionnelles.

On se livre ainsi à une certaine nécromancie où on les dresse dans leur tombe, on les anime, on leur confère des traits de caractère. Les suffragettes deviennent ainsi des pourfendeuses de préjugés, amatrices de jiu-jitsu, toujours rationnelles, courageuses et souriantes, même sous les matraques de la police ou en prison, toujours avec une citation historique au bout des lèvres. Dans cette perspective disparaît le fonds social et matériel sur lequel s'élevaient les résistances de ces femmes. La dimension tragique de cette histoire où plus de la moitié de la population n’existait pas en tant que sujet politique, et où des femmes ont dû se faire battre, être emprisonnées, et en souffrir les conséquences sur leur santé physique et mentale pour le reste de leur vie, n’est plus une tragédie mais simplement une coutume bizarre du passé.

 

Une histoire épurée du féminisme

Dans son histoire des mouvements féministes de l’époque moderniste Dreamers of a New Day, l’historienne Sheila Rowbotham tente de promouvoir la figure de l’Américaine Margaret Sanger. Cette dernière est présentée comme une militante procontraception, portée par un souci pour la situation des femmes des quartiers pauvres qui ne doivent pas se retrouver avec trop d’enfants à charge. Mais l'historienne passe totalement sous silence l’eugénisme de Sanger, qui s’exprime aussi, très souvent, dans son attitude à l'égard de ces mêmes femmes, qui constitueraient en l’état une menace pour l’avenir de la race humaine. Une autre historienne, Lucy Delap, travaillant sur la même époque, évoque la figure de Dora Marsden, fondatrice d’une petite revue de littérature moderniste. L'historienne prend soin de décrire cette figure du féminisme comme une effrontée à la langue bien pendue à la tête d’un groupe de femmes affichant leur sexualité. Le lecteur risque d’être déçu par la réalité de Marsden, une ex-suffragette qui a vécu la majorité de sa vie dans un coron de mineurs abandonné, avec sa mère et son chat, rédigeant de longues polémiques sur l’anarchisme, l’individualisme, la Déesse et les phases de la Lune, d’abord pour sa revue The Egoist, puis pour son recueil de théologie.

Dans ces conditions, cette présentation épurée de l'histoire du féminisme et de la vie réelle de ces femmes ne semble plus vouloir conserver que ce qui est susceptible d'entretenir l'imagerie victorieuse du féminisme tel qu'il se déploie aujourd'hui au détriment de l'histoire des femmes et de leurs vies réelles. Les figures historiques du féminisme ne sont admises parmi nous que si elles correspondent à l'imagerie à laquelle elles ont été réduites. Comme le dit une certaine Mika Gupta, parlant de Simone de Beauvoir dans un article paru en 1986 dans la revue anglaise Spare Rib : « Je trouvais ses mots puissants parce qu’elle comprenait ce que je ressentais. En même temps, je la trouvais aliénante : il n’y avait aucun interstice où je puisse glisser ma propre expérience. » Or l'étude de l'histoire des femmes et du féminisme ne peut se réduire à la simple recherche d'un « moi féministe » éternel. On ne peut faire appel à l'histoire comme on se rend chez le notaire pour réclamer son héritage.

En outre, à travers cet héritage contrasté se transmettent des figures de femmes qui n'ont pas grand-chose à voir avec l'histoire du féminisme : c’est le cas, notamment, de Rosie the Riveter qui vient d’une campagne datant de la Deuxième Guerre mondiale pour encourager les femmes à remplacer leur mari dans les usines. D’autres, si elles font certes partie de l’histoire du féminisme, ne se réclamaient pas de cette étiquette, d’ailleurs très floue jusqu’à la seconde vague des années 1960 et 1970. Chez les suffragettes anglaises, par exemple, on trouve un mélange de théosophie et d’autres formes de mysticisme. Pour d’autres, c’est leur christianisme qui les pousse à militer, non seulement pour le vote des femmes, mais aussi contre la prostitution, le « vice » ou les maladies vénériennes. D’autres enfin, qu'on a coutume d'appeler les « féministes historiques » et qui militent encore aujourd'hui, semblent avoir beaucoup de difficultés à se reconnaître dans le féminisme actuel. Ce dernier ne semble retenir d'elles que l'image victorieuse de leurs photos de jeunesse, sans rien entendre de leurs discours présents, ce qui conduit à une forme de dépolitisation, voire peut être vécu comme une dérive de leur propre histoire politique.

L’état des lieux que dresse Carol Hanisch est d'autant plus décourageant pour l'auteur que le titre de son ouvrage devenu fameux, Le personnel est politique, est sans doute le principe le plus malmené de toute l'histoire du féminisme. Selon un débat récent à la BBC, Le personnel est politique serait à l’origine de la politique identitaire. On invoque souvent ce principe comme justification pour parler principalement de ses choix de consommatrice, ou au contraire, pour fustiger les mauvais choix ou s’autoflageller, enfin, pour donner au choix, par exemple, de son rouge à lèvres, une dimension tout à fait disproportionnée.

En réalité, la formule de Hanisch ainsi que son texte visent tout autre chose, à savoir la pratique de la conscientisation, selon laquelle les expériences directes des femmes sont mises en commun collectivement, afin de mieux saisir la situation globale des femmes. Le texte de Hanisch est en réalité fortement inspiré de l’essai de Mao Zedong De la pratique, sa collègue Kathie Sarachild le cite explicitement dans son texte Consciousness-Raising : a Radical Weapon, ainsi que Malcolm X, car toutes deux ont appris cette pratique au sein du mouvement des droits civiques. Ce qui frappe dans les témoignages, et qui fait le caractère révolutionnaire de cette pratique, c’est qu’il ressort en général quelque chose de la discussion qui n’y était pas au départ. Loin de gagner une identité, les participantes risquent de perdre toutes celles qu’elles portaient jusque-là. C’est un risque qu’on ne court pas dans le féminisme purement autoproclamé, qui offre beaucoup de certitudes et peu d’ouvertures. Le féminisme, vidé de sa charge proprement politique et réduit à une dimension purement iconographique, n'est plus qu'un mot et une image : un slogan de publicitaires. Il est donc urgent d'arracher le féminisme à cette gangue publicitaire et de réaffirmer sa portée révolutionnaire et émancipatrice. Le féminisme ne relève pas du « développement personnel » ou de l'attitude de la « bonne consommatrice », il est porteur d'un souci du monde et d'une réelle volonté de le transformer. 

 

*Jennifer Ewing est doctorante en civilisation britannique à l'université de Strasbourg.

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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