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Macron: qui finance? La finance, Gérard Streiff

Macron s'offre une campagne électorale grand format qui va coûter « bonbon », comme on dit. Mais il n'a guère de souci à se faire : l'homme évolue au cœur de la planète finance.

 

Comment Macron fait-il, sans parti derrière lui (sinon l'évanescent mouvement « En marche ! » ), pour assurer financièrement sa campagne ? Au fur et à mesure que nos média se « macronisent », les journalistes se montrent de plus en plus respectueux à l'égard du « Petit prince ». N'empêche : la question est posée.
Dans un polar d'Alexandra Marinina, Quand les dieux se moquent, un des enquêteurs, au lieu de se demander rituellement « à qui profite le crime ? », répète, pour stimuler ses recherches, « qui finance ce crime ? ».

Dans cette campagne présidentielle, on pourrait poser la même question : qui finance les candidats ? Le financement de la campagne électorale, en principe, est régi aujourd'hui par des règles. Sarkozy en sait quelque chose, poursuivi par la Justice pour avoir enfreint la loi. Par exemple, les dons des Français sont plafonnés à 7 500 euros par personne et par an ; et le coût total d'une campagne ne peut pas dépasser 16 millions d'euros (pour le premier tour).

On remarquera ici une première astuce : « En marche ! » n'est pas un parti mais une association. Et pour les associations, les contributions d'entreprises ne sont pas plafonnées. Passons.

 

Sans parti et sans élus, comment fait donc Macron ?

Ici ou là (France Info, Les Inrockuptibles), des plumes complaisantes ont colporté la version officielle, qui tient du conte de fées. Macron s'appuierait sur une foule d'adhérents qui le subventionneraient. Dix-huit mille portefeuilles, dit-on (mais 165 000 adhésions gratuites). Pour un versement de 5,1 millions d'euros (sources JDD, 12 février). Macron compterait recueillir de la sorte 8 millions d'euros, et emprunter les 8 autres millions auprès de quatre banques. Le candidat multiplierait les dîners et galas aux quatre coins du monde, de Londres à Beyrouth, où chaque convive pourrait payer jusqu'à 7 500 euros le ticket, le prix plafonné justement.

Londres a tout l'air d'être un haut lieu du financement macronien. Une indiscrétion du journal Paris Match rapportait, en mai 2016, alors que Macron était encore ministre de l'Économie, qu'il y « aurait levé près de 10 millions de livres sterling, 12 millions d'euros ». Info, intox ?

Alors, qui finance vraiment Macron ? « Je ne touche pas un sou d'argent public », jure le candidat. Pour l'avant-campagne, en tout cas, ce n'est pas tout à fait vrai. Le livre de Frédéric Says et Marion L'Hour, Dans l'enfer de Bercy : enquête sur les secrets du ministère des Finances (Éditions JC Lattès) révélait, fin janvier, que le candidat de « En marche ! » avait employé les moyens mis à sa disposition par Bercy pour financer ses premiers dîners de campagne. Ses auteurs affirmaient qu'en 2016 le ministre de l'Économie avait utilisé « à lui seul » 80 % de la totalité de l'enveloppe des frais de représentation accordée à son ministère… pour tout une année – soit 120 000 euros du 1er janvier au 30 août. Des frais de bouche, selon la formule, plutôt gourmands. Il aurait reçu, sur son temps professionnel, dans l'enceinte du ministère, des écrivains, des journalistes, des philosophes, des politologues, notamment au cours de dîners, « parfois deux par soir », dit-on – il faut un bel appétit ! – sans rapport avec ses activités ministérielles.

Revenu à la vie civile, Macron a utilisé son carnet d'adresses de banquier.

Un de ses porte-paroles pour les questions financières, Sylvain Fort, est un ancien de la BNP. L'homme qui fait office de trésorier de sa campagne, Christian Dargnat, est banquier, ancien de la BNP (décidément) et du MEDEF.

Le journal Le Figaro du 26 janvier indiquait que « l'actuel candidat d’”En marche !”, qui a été banquier chez Rothschild & Cie, est très soutenu dans son ancienne banque ».

Rothschild & Cie est une banque d'affaires recréée par David de Rothschild en 1983 après la nationalisation de 1981 de la Banque Rothschild. Selon Wikipédia, « c'est une des toutes premières banques françaises  dans le domaine du conseil en fusion-acquisition », en financement et restructuration de dettes et en marchés des capitaux. Elle est sur ces « métiers » dans le top 3 des établissements français. En 2012, elle a détrôné BNP (encore elle), pour se placer en tête du classement en volume d'activité avec 62 fusions-acquisitions pour plus de 24 milliards d'euros.

 

Des compères bien introduits dans les milieux d’affaires

C'est un des compères de Macron, Grégoire Chertok, qui fait le go-between (l’intermédiaire) entre l'institution financière, les « investisseurs » et le candidat. Un personnage intéressant que ce Chertok, symptomatique de cette faune de privilégiés qui se jouent bien des frontières gauche/droite, ce qui est précisément le catéchisme macronien. Chertok est un banquier d'affaires, associé-gérant et membre du comité exécutif de Rotschild & Cie. Mais il est également conseiller régional Les Républicains depuis 2010

et conseiller municipal de Paris depuis 2014. Considéré, selon Alain Minc, comme l'une des figures emblématiques « d'une nouvelle génération de banquiers » (il est né en 1966), cet homme d'affaires a eu à gérer des dossiers comme la prise de participation de Bouygues dans Alstom, la fusion GDF/Suez ou la fusion Publicis/Omnicom. Chertok est classé 4e du top 5 des banquiers d'affaires les plus actifs d'Europe en 2006 et figure parmi les « 50 leaders de la planète finance » dans le classement Stratégie Finance Droit. Idéologue à ses heures, il est membre du club « Le Siècle ». (On remarquera au passage qu'en ratissant dans les milieux de l'argent, Macron ramène dans ses filets des aficionados de tous les think tanks en vogue, Terra Nova, Le Siècle, l’Institut Montaigne, des lieux d'intégration par excellence de la classe dominante, où sans doute est née l'idée de sa candidature.)

Le JDD confirme que ce sont bien les milieux d'affaires qui ont été les premiers à le soutenir. « Tous les banquiers de la place ont eu droit à leur dîner (voir plus haut) ou buffet de sensibilisation et les épouses étaient systématiquement conviées. »

Plus généralement, Emmanuel Macron bénéficie d'un très fort soutien des patrons, séduits par son discours libéral sur l'économie. Entre son bref séjour à la banque Rothschild, ses deux années à l'Élysée, où il était chargé les dossiers économiques, et ses deux années à Bercy, il a su se tisser un solide réseau. C'est Le Figaro (10 février, p. 17) qui notait que Macron « est soutenu par de grands patrons de presse et un puissant réseau de fortunés ». Et le journal Les Échos observait, malicieux, que les milliardaires « sont très nombreux à regarder d'un œil favorable sa démarche et ses projets. Au risque pour lui de passer, aux yeux de l'opinion publique, pour un homme acquis à leur cause ». En somme, les riches se paient un candidat.

 

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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