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Qui est moderne?, Jean Quétier

I l y a quelques mois encore, l'élection présidentielle de 2017 semblait se présenter comme une pure et simple répétition de la précédente, les mêmes protagonistes reprenant simplement leur rôle à contretemps, de manière farcesque. Le paysage paraît bien différent aujourd'hui, et il semble encore pouvoir bouger à l'heure où ces lignes sont écrites. Primaires et renoncements ont balayé certains candidats considérés comme naturels ou installés, pour les remplacer par des outsiders, dont la popularité soudaine paraît en grande partie gonflée par les insti­tutions médiatiques. La course à la

jeunesse, à la modernité, à la rupture (apparente) avec les traditions et les repré­sentations associées à son propre camp semble constituer un des enjeux de cette campagne. Je laisse volontairement de côté François Fillon dont on ne sait pas bien ce qu'il adviendra dans les semaines qui viennent. Benoît Hamon décide de cliver sur la question du travail, marqueur identitaire de la gauche. Marine Le Pen joue la carte d'une campagne de type Paris Match, gommant son nom de famille et misant tout sur la forme pour mieux embrouiller sur le fond. Mais nul, sans doute, n'incarne mieux cette surenchère qu'Emmanuel Macron, candidat « de droite et de gauche », incarnant cette pseudo-synthèse dont Marx disait dans Misère de la philosophie, avec une expression qui ne manque pas de sel, qu'elle est une « erreur composée ».

Emmanuel Macron a pour principale ambition de ringardiser tous ses concurrents. L'affaire n'est pas nouvelle. En son temps, Valéry Giscard d'Estaing s'y était attelé en pratiquant l'accordéon et en jouant au football. Michel Rocard et ses amis avaient voulu renvoyer la « première » gauche à un passé archaïque. Fait symptomatique : l'évocation de ces deux noms nous montre que pareilles tentatives résistent mal à l'usure du temps. Faut-il d'ailleurs accorder à Emmanuel Macron la précieuse modernité dont il s'affuble ? Son discours, nous dit-on, rencontre un écho réel dans la société. Il sait parler à tous ceux que la politique traditionnelle a dégoûtés. Il facilite la flexibilité des salariés, qui ont enfin le droit de perdre leur dimanche à travailler. Il donne de véritables débouchés aux jeunes des banlieues, délaissés et méprisés par tous : ils pourront devenir, sans autre garantie que celle d'être exploités, chauffeurs pour Uber ou livreurs de pizzas pour Deliveroo. Il offre aux étudiants désargentés et friands de mobilité des perspectives inespérées : la destruction de la filière ferroviaire au profit des bus low cost polluants et dangereux. Il donne un nouvel imaginaire à une société en panne de vivre ensemble : à chacun, le rêve de devenir milliardaire.

Mais, me direz-vous, tout cela « parle » bien aux gens. C'est bien cela que les gens veulent : travailler le dimanche, voyager dans n'importe quelles conditions, avoir un boulot quel qu'en soit le prix… La critique que nous formulons à l'encontre d'Emmanuel Macron n'est-elle pas elle-même hors-sol, coupée des réalités de la société dans laquelle nous vivons ? Nous ne devons pas avoir peur d'affronter cette question et de répondre franchement : non. Ce qui fait qu'Emmanuel Macron semble être dans le vent, c'est tout simplement le fait qu'il a, littéralement, le nez dans le guidon. Autrement dit qu'il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, qu'il en reste à un point de vue qui est celui de l'immédiateté, un point de vue à courte vue. Emmanuel Macron est le candidat de la pseudo-évidence, il n'est pas le candidat de la modernité. Il ne parvient qu'à agrandir grossièrement les parts les plus rétrogrades de notre présent, quand ce qui est en jeu, c'est de penser l'avenir.

En cela, il existe entre cette vision de l'instantané et la modernité au sens fort du terme un abîme infranchissable. Car les communistes, et de manière générale les progressistes rassemblés autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, sont résolument modernes. Les prétendus experts qui n'ont de cesse de proclamer que nos solutions sont les solutions du passé, qui auraient pu (peut-être, n'exagérons rien !) fonctionner pendant les Trente Glorieuses, mais qui seraient inenvisageables aujourd'hui, sont aussi ceux qui prêchent les solutions qui nous ont menés dans le mur et qui continuent à le faire. Nous devons nous montrer ambitieux et mener cette bataille, qui est aussi une bataille de mots et qui est surtout une bataille de fond. La modernité n'est pas une affaire de gadget et de communication, ou du moins elle n'est pas que cela.

Notre modernité peut être cherchée, presque tout entière, dans cette alliance nécessaire du progrès social et de l'écologie que nous opposons à la logique capitaliste. Deux jambes sur lesquelles nous ne pourrons marcher que parce que nous trouverons un appui dans le formidable développement des sciences et des techniques. Prises ensemble, ces ambitions constituent un cercle vertueux qu'il nous appartient de faire connaître. D'où le formidable travail d'éducation populaire qui nous attend. Sachons le mener pied à pied dans les semaines qui viennent car il sera décisif lors des échéances présidentielle et législative. La diffusion du projet des communistes La France en commun y contribue, les discours pédagogiques de Jean-Luc Mélenchon aussi. Quant à La Revue du projet, elle entend clairement prendre sa part dans la bataille des idées que nous devons mener. À vous de vous l'approprier !  

 

Jean Quétier
Rédacteur en chef
de La Revue du projet

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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