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Il y a compromis et compromis, Florian Gulli et Aurélien Aramini

Faire un compromis en politique, c'est abandonner certaines revendications, en vue de conclure un accord avec d'autres partis, d'autres groupes sociaux ou d'autres nations. L’action politique révolutionnaire implique-t-elle de renoncer, par principe, à toute forme de compromis ou, au contraire, certains compromis sont-ils parfois nécessaires pour faire triompher la révolution ? Lénine considère que refuser tout compromis relève d’une forme d’infantilisme politique. Il faut en revanche savoir bien distinguer, parmi les compromis, ceux qui sont nécessaires et ceux qui sont des trahisons.

 

Aujourd'hui, lorsque j'entends attaquer, comme le font par exemple les "socialistes-révolutionnaires", la tactique que nous avons suivie en signant la paix de Brest-Litovsk, ou lorsque j'entends cette remarque que me fit le camarade Lansbury au cours d'un entretien : nos chefs anglais des trade-unions disent que les compromis sont admissibles pour eux aussi, puisqu'ils l'ont été pour le "bolchevisme", je réponds généralement tout d'abord par cette comparaison simple et "populaire " :

Imaginez-vous que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto. Vous vous débarrassez ainsi de l'agréable voisinage des bandits. C'est là un compromis, à n'en pas douter. "Do ut des" (je te "donne" mon argent, mes armes, mon auto, "pour que tu me donnes" la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais on trouverait difficilement un homme, à moins qu'il n'ait perdu la raison, pour déclarer pareil compromis "inadmissible en principe", ou pour dénoncer celui qui l'a conclu comme complice des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l'auto, aient pu s'en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux brigandages). Notre compromis avec les bandits de l'impérialisme allemand a été analogue à celui-là […].

La conclusion est claire : rejeter les compromis "en principe", nier la légitimité des compromis en général, quels qu'ils soient, c'est un enfantillage qu'il est même difficile de prendre au sérieux. L'homme politique désireux d'être utile au prolétariat révolutionnaire doit savoir discerner les cas concrets où les compromis sont inadmissibles, où ils expriment l'opportunisme et la trahison, et diriger contre ces compromis concrets tout le tranchant de sa critique, les dénoncer implacablement, leur déclarer une guerre irréconciliable, sans permettre aux vieux routiers du socialisme "d'affaires", ni aux jésuites parlementaires de se dérober, d'échapper par des dissertations sur les "compromis en général", à la responsabilité qui leur incombe […].

Il y a compromis et compromis. Il faut savoir analyser la situation et les conditions concrètes de chaque compromis ou de chaque variété de compromis. Il faut apprendre à distinguer entre l'homme qui a donné aux bandits de l'argent et des armes pour diminuer le mal causé par ces bandits et faciliter leur capture et leur exécution, et l'homme qui donne aux bandits de l'argent et des armes afin de participer au partage de leur butin. En politique, la chose est loin d'être toujours aussi facile que dans mon exemple d'une simplicité enfantine. Mais celui qui s'aviserait d'imaginer pour les ouvriers une recette offrant d'avance des solutions toutes prêtes pour toutes les circonstances de la vie, ou qui assurerait que dans la politique du prolétariat révolutionnaire il ne se rencontrera jamais de difficultés ni de situations embrouillées, celui-là ne serait qu'un charlatan.

La Maladie infantile du communisme (Le « gauchisme ») (1920),

Œuvres complètes, tome 31, Éditions sociales, Paris,
Éditions du progrès, Moscou, 1960, p. 31-32.

 

Il est impossible de renoncer à tout compromis

Dans la lutte politique pour prendre le pouvoir et le conserver, le parti révolutionnaire doit prendre des décisions et se positionner vis-à-vis des autres forces en présence. Or, au sein des rapports de force constitutifs de la politique, une des parties peut être amenée à faire un compromis, c’est-à-dire à accepter un arrangement avec une autre force en abandonnant une partie de ses revendications et en acceptant de faire des concessions. Dans la perspective d’élaborer une tactique révolutionnaire, Lénine combat la position qui consiste à rejeter par principe les compromis. En 1920, une telle attitude, que Engels critiquait déjà chez les communards blanquistes clamant « Pas de compromis ! », se retrouve chez les « puristes » du Parti communiste anglais qui refuse de participer à l’action parlementaire avec le Labour Party. Ainsi la camarade anglaise Sylvia Pankhurst affirme-t-elle : « Le Parti communiste ne doit pas conclure de compromis… Il doit conserver pure sa doctrine et immaculée son indépendance vis-à-vis du réformisme. »

Dans le cadre de la politique internationale, la question du compromis s’est imposée au parti révolutionnaire lorsqu’il a pris le pouvoir en novembre 1917. L’une des revendications majeures du parti dirigé par Lénine était de mettre fin à la guerre. Or les « Empires centraux » menés par l’Empire allemand, ont imposé au gouvernement russe des conditions très dures : le traité de Brest-Litovsk, signé le 3 mars 1918, a ampu­té le pays d'immenses territoires et d'une partie de sa population, sans compter le versement d'indemnités. Un tel compromis était-il acceptable ? Non, aux yeux des « communistes de gauche » qui ont combattu le projet de paix car ce serait faire un compromis avec les puissances impérialistes, compromis contraire aux principes du parti du prolétariat révolutionnaire. À cela Lénine répond que « c’était bien, en effet, un compromis avec les impérialistes, mais il était justement celui que les circonstances rendaient obligatoire ».

Pour justifier la nécessité de faire parfois des compromis, Lénine a recours à une analogie simple, qui correspond à la volonté d’écrire un « essai de causerie populaire sur la stratégie et la tactique marxistes » (il s’agit du sous-titre du manuscrit de l’ouvrage). La situation dans laquelle se retrouve un automobiliste menacé par des bandits et abandonnant ses biens pour avoir la vie sauve est analogue à celle de la Russie dépouillée par les puissances impérialistes. Comme l’automobiliste face aux bandits, la Russie a dû faire des concessions aux Empires centraux qui menaçaient sa propre vie. De la même manière que l’automobiliste, la Russie n’avait pas le choix : il aurait été suicidaire de refuser ce compromis qui était « imposé par des conditions objectives ». Alors que l’armée russe était totalement désorganisée et l’Armée rouge en phase de constitution, l’État soviétique n’aurait absolument pas été en mesure de mener la « guerre révolutionnaire » prônée par les « communistes de gauche » bientôt nommés « gauchistes ». Le peuple, quant à lui, était épuisé par trois années de carnage.

 

« Gauchisme » et « opportunisme »

Le gauchisme, par son refus intransigeant de tout compromis, est « un enfantillage qu'il est même difficile de prendre au sérieux ». Ce thème – l’enfantillage ou l'infantilisme – revient souvent sous la plume de Lénine. L'infantilisme est le nom d'une maladie : la persistance à l'âge adulte de caractères propres à l'enfance. L'infan­ti­lisme en politique consiste à ne pas assumer les contraintes imposées par les situations. Il est une sorte de fuite devant la réalité. Lénine le nomme aussi parfois « doctrinarisme de gauche » pour souligner cette tendance à se réfugier dans la doctrine, dans l'univers réconfortant des purs principes, plutôt que d'affronter les exigences du réel.

L'infantilisme politique consiste à s'orienter en fonction des seuls principes, en faisant donc totalement abstraction des rapports de forces définissant la situation historique concrète. La question s'est posée très tôt, bien avant 1917. En 1905, Lénine propose une alliance des ouvriers avec les paysans pour faire tomber le tsarisme. Ce qui implique de faire un compromis : accéder aux revendications paysannes – la division en propriétés privées des terres féodales – et donc renoncer à la revendication socialiste de collectivisation des terres. Ce compromis se justifie, aux yeux de Lénine, par la prise en compte des rapports de forces dans cette grande nation paysanne qu'est la Russie. Pas de victoire contre le tsarisme sans l'union des ouvriers et des paysans. Et si la victoire n'est pas encore socialiste, elle est néanmoins un progrès historique.

Indifférent aux rapports de forces, l'infantilisme l'est aussi aux conséquences des actions. Il les évalue exclusivement en fonction de leur conformité aux principes sans jamais prendre en compte leurs résultats. En quoi il est naïf, imaginant qu'il suffit de vouloir, de bien vouloir, pour faire advenir un monde conforme à ses idées. C'est oublier l'ironie de l'histoire, c'est oublier que l'application mécanique des principes peut faire obstacle à leur réalisation progressive. Refuser le compromis avec les paysans en 1905 au nom du socialisme, c'est contribuer à la victoire des forces réactionnaires et ajourner toute perspective socialiste en Russie. L'infantilisme de gauche est impatient : il veut aujourd'hui, immédiatement, ce qui ne peut advenir que progressivement, c'est-à-dire au moyen de compromis.

Mais la critique du refus inconditionnel de tout compromis est ambiguë. Elle peut conduire à « l'opportunisme », c'est-à-dire à la justification de n'importe quel compromis. Lénine en a pleinement conscience. N'est-ce pas au nom des nécessaires compromis que la plupart des dirigeants des partis sociaux-démocrates ont voté pour la guerre en 1914 ? Alors que le gauchisme se recroqueville sur les principes doctrinaux et adopte une posture ultra-révolutionnaire en parole, l'opportunisme est une politique qui a renoncé à tout principe révolutionnaire. Il s'agit de privilégier les intérêts à court terme, de faire des concessions permanentes, en se situant toujours dans le cadre du capitalisme sans plus chercher à le dépasser. Les opportunistes – « vieux routiers du socialisme "d'affaires" », « jésuites parlementaires » – justifient par de longues « dissertations » les « compromis en général ». En quoi ils sont aussi des doctrinaires, tout occupés à dissimuler leur trahison sous une phraséologie révolutionnaire.

« Gauchisme » et « opportunisme » se rejoignent sur un point. Ils abordent la question du compromis de façon abstraite. Pour le gauchisme, tout compromis est une compromission, une trahison. Pour l'opportunisme, le compromis est bon « en général ». Aucun des deux ne se prononce après analyse de la situation et des « conditions concrètes » du compromis.

Il convient pour Lénine de quitter cette abstraction. Il faut savoir distinguer les compromis nécessaires et les compromis de trahison, expliquer les premiers, condamner fermement les seconds. Mais aucune « recette », aucune formule théorique générale, ne permet d'opérer cette distinction en toutes circonstances. On ne peut contourner le moment de l'analyse des situations concrètes. Celles-ci peuvent être particulièrement « embrouillées » : les forces en présence très nombreuses, leurs intérêts multiples, les réactions des autres forces difficiles à anticiper, les conséquences des décisions presque incalculables, etc. Dans de telles conditions, la distinction des variétés de compromis est malaisée. La doctrine, toujours générale, n'aide pas à saisir les particularités de la situation. Il faut s'en remettre à « l'expérience », au « flair politique », des membres du parti. « Le devoir d'un parti vraiment révolutionnaire, écrit Lénine dans un article de 1917, n'est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d'éducation des masses en vue de la victoire révolutionnaire. » n

 

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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