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La ville et le développement soutenable, Corinne Luxembourg

Concilier les besoins en matière de logement et les activités dans la ville.

 

Le développement durable ressemble de plus en plus s’y méprendre à une nouvelle idéologie applicable à toute activité humaine. Il faut sans doute revenir aux premières esquisses pour en comprendre les contours et les détournements possibles. Les années 1970, marquées par deux chocs pétroliers et quelques catastrophes industrielles et environnementales (Seveso, Amoco Cadiz,…). Il devient manifeste d’une part que les ressources fossiles ont une fin, d’autre part que la relation entre environnement et décisions politiques et économiques est inévitable. En 1972, le Club de Rome, créé en 1968, rassemblant économistes, scientifiques comme Alexander King ancien directeur scientifique de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), industriels comme Aurelio Peccei, alors membre du conseil d’administration du constructeur automobile italien Fiat, publie un Rapport sur les limites de la croissance soulignant les risques de la croissance économique et démographique sur l’écologie. S’il ne remet, bien évidemment, pas en cause le fonctionnement du système capitaliste, il témoigne d’une prise de conscience des pays industrialisés. En 1983, l’Organisation des nations unies met en place la Commission mondiale sur l’environnement et le développement sous la direction de l’ancienne Première ministre travailliste de Norvège, Gro Harlem Brundtland. Des travaux de cette commission résultent, en 1987, le rapport Notre avenir à tous ou rapport Brundtland qui pose la définition du développement soutenable (traduction préférée par la Commission à celle de développement durable la plus couramment usitée) : « le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins sans compromettre la possibilité, pour les générations à venir, de pouvoir répondre à leurs propres besoins ». Les conclusions du rapport aboutissent à la convocation du Sommet de la terre à Rio de Janeiro en 1992. Cette réunion rassemblant les représentants de 178 pays et de plus de 2000 organisations non gouvernementales adopte la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement. Elle fixe ce que doit être le développement durable et la nécessité de l’intégrer à tout processus de développement (économique, social, humain, environnemental…). Elle adopte un programme d’actions pour le XXIe siècle, appelé Agenda 21.

 

La charte d’Aalborg

La ville n’y échappe pas. En 1994, est signée dans la ville danoise d’Aalborg la Charte des villes européennes pour la durabilité enjoignant chaque commune signataire à se doter d’une forme locale de l’Agenda 21. Près d’une soixantaine d’années après la Charte d’Athènes, cette charte se conçoit comme le nouveau texte de référence pour un urbanisme « durable », des politiques urbaines moins sectorielles. La Charte d’Aalborg repose sur le renversement de cinq principes structurants de la Charte d’Athènes

La géographe Cyria Emelianoff, spécialiste des politiques urbaines de développement durable analyse la démarche proposée par la Charte d’Aalborg : « L’inversion assez systématique des principes de la charte d’Athènes n’est pas exclusive au développement durable, bien qu’il y participe activement, ni à proprement parler inédite. Certaines propositions de l’urbanisme naissant, il y a un siècle, opposées à la vision ultérieure des CIAM (Congrès international d’architecture moderne), pourraient être rapprochées sans peine de celles des villes durables, ce dont témoignent par exemple les écrits de l’urbaniste Patrick Geddes. Mais l’amnésie qui a touché cette alternative précoce a interdit le déploiement de cette vision urbaine. Les propositions corbuséennes se prêtaient bien mieux à la culture des ingénieurs qui allaient prendre en main l’urbanisme. »

Cette définition revient à dire que le développement durable est une forme de développement économique où seraient réunies les conditions de justice sociale, de croissance économique et de respect environnemental, sans, bien entendu, remettre en question le système économique actuel qui a prouvé et prouve encore son incapacité à tenir ces trois axes.

 

Écoquartiers et ville durable

Dans sa forme urbaine, le développement durable s’intéresse aux friches comme moyen de développer une ville durable. Ces friches, industrielles ou non, offrent une occasion de reconstruction de la ville sur la ville, qui n’était plus envisagée depuis longtemps. La plupart des opérations d’aménagement urbain, de reconstruction ou reconversion, sont programmées pour être des écoquartiers. Sans réelle cohésion de critères sur ce qu’ils doivent être, les propositions ne s’harmonisent que sur les conditions techniques et la multiplication de normes de construction toujours plus exigeantes. Ainsi peut être qualifiée d’écoquartier telle opération prévoyant la moitié ou plus de logements sociaux, des logements en accession sociale à la propriété, des services publics (écoles, médiathèque, gymnase…) et telle autre dessinant un quartier de standing replié sur lui-même avec des modes de fonctionnement l’apparentant plus à un quartier fermé (gated community) qu’à une continuité urbaine. Le nom est identique, mais l’effort pour construire une ville pour tous n’est pas le même.

À l’échelle du quartier, il s’agit aussi d’un projet de société. Penser la ville durable, indépendamment de ses fonctionnalités, n’a pas plus de sens que les écoquartiers s’ils ne sont conçus que comme des fragments, au risque de créer, assez vite, de nouvelles discontinuités physiques, fonctionnelles et sociales. Finalement, nombre d’écoquartiers favorisent l’embourgeoisement. La fabrique urbaine est alors indiscutablement liée à la conception de ses fonctions, de la place des habitants et des salariés dans le processus de décision, à la conception de l’organisation du territoire plus large. La proposition de la ville compacte pour limiter l’emprise au sol, les distances-temps et les transports automobiles doit être prise en compte pour reposer la question de la production, de l’approvisionnement et de la proximité du traitement des déchets.

 

Des normes de construction toujours plus exigeantes

Tout comme doit être soumise à la réflexion la prolifération de normes de construction toujours plus exigeantes qui participent à faire entrer pleinement le logement dans les modes de production capitaliste en le rendant de plus en plus rapidement obsolète, plus coûteux. Cette évolution est antinomique avec l’idée de soutenabilité. Elle porte les germes d’une ville en reconstruction sur elle-même de plus en plus fréquemment, selon des normes de plus en plus coûteuses, en même temps que les facteurs d’étalement urbain. Au fur et à mesure que les normes de construction du logement évoluent, et ceci de plus en plus rapidement, les constructions déjà réalisées deviennent obsolètes et comme chaque nouveau produit de consommation, les nouvelles sont plus coûteuses que les anciennes. Le mécanisme de spéculation immobilière, déjà connu lorsque de nouveaux logements sont construits, n’en est que renforcé. Le processus de gentrification qui relègue les populations les moins aisées à l’extérieur des centres-villes, voire des villes, se trouve conforté et participe mécaniquement à l’étalement urbain. L’accélération de la péremption des normes de construction, associée à la spéculation, pousse à construire de l’urbain en périphérie loin des équipements et des services culturels, sociaux, sportifs, transports… présents en ville. La périphérie physique se double alors d’une périphérie ressentie et vécue par une population contrainte à l’éloignement des centres urbains. n

 

*Corinne Luxembourg est responsable de la rubrique Production de territoires.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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