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Le terrorisme islamiste: la nouvelle offre idéologique de la révolte et de la barbarie, Anne-Clémentine Larroque

L’islamisme, ce néologisme à la sémantique plurielle, ne se limite pas à la concrétisation radicale et violente incarnée par l’EI ou Al-Qaïda, il est porteur d’une idéologie politicoreligieuse et sociale visant l’organisation totalitaire de la communauté mondiale des croyants.

Depuis fin 2015, Paris, Bruxelles et Berlin ont été touchées en leur cœur par une organisation terroriste désormais mondialement connue : l’État islamique (EI). Dans les années 2000, Madrid et Londres avaient également pâti des attaques de la mère porteuse de l’EI : Al-Qaïda. Ces deux groupes sont juridiquement qualifiés de terroristes, le terrorisme constituant une contestation violente d’une forme d’autorité et du système politique qui en dépend. Ils sont aussi caractérisés par leur appartenance idéologique à l’islamisme radical. Aujourd’hui, le terrorisme islamiste, dit « djihadiste », existe non seulement dans la concrétisation d’attaques, mais s’organise aussi grâce aux réseaux sociaux par lesquels est présentée la mise en scène macabre des décapitations appelant les musulmans du monde entier à faire le djihad. Les responsables des cellules terroristes invoquent la raison fondamentaliste basée sur les thèses salafistes mais ils s’appuient aussi sur le facteur politique, en prétendant incarner une alternative aux systèmes économiques et politiques fabriqués par les kuffars (mécréants) d’Occident. À cet égard, par exemple, les partisans de l’État islamique ont annoncé la création d’une monnaie propre en 2014 : le dinar d’or, le dirham d’argent et le fills de cuivre ; par ce biais, ils ont tenté, disent-ils, de « concurrencer le système monétaire tyrannique occidental qui asservit les musulmans ».

La bataille des concepts de la doxa islamiste

Depuis l’attentat contre le journal Charlie Hebdo en janvier 2015, les concepts utilisés pour qualifier les assassins se multiplient et fusent dans les média internationaux tandis que les confusions s’enchaînent dans la société. Rappelons donc des nuances centrales pour comprendre le phénomène ; le terrorisme n’est absolument pas corrélé à l’islamisme qui peut être politique ou quiétiste (missionnaire) et donc non violent. En effet l’islamisme, ce néologisme à la sémantique plurielle, ne se limite pas à la concrétisation radicale et violente incarnée par l’EI ou Al-Qaïda. Le suffixe -isme désigne la revendication idéologique d’un groupe à un système de valeurs ancré dans un principe philosophique, religieux, politique, économique : par exemple, le féminisme. Le mot islamisme prend ainsi, aujourd’hui, plusieurs sens et la formation de cette notion à partir de sa racine – islam – fait l’objet de nombreuses critiques de la part des adeptes mêmes de la religion musulmane, non islamistes dans leur grande majorité.

Dans l’islamisme, l’islam constitue la clé de voûte du système de pensée, d’où la confusion entre la religion et le message idéologique et politique. Ainsi, le mot « islamisme » est un concept occidental traduisant la montée de l’idéologie politicoreligieuse ainsi désignée après la chute de l’Empire ottoman en 1920. Cette idéologie est aussi politicosociale, elle vise l’organisation de la communauté mondiale des croyants, elle porte en elle un caractère total.

Deux grandes doctrines nourrissent le discours islamiste ; le wahhabisme et le salafisme. Toutes deux sont fondamentalistes, c’est-à-dire qu’elles justifient leurs règles très strictes par une interprétation littérale du Coran, en excluant toute prise en compte du contexte d’évolution des sociétés dans lesquelles elles s’expriment. Ces doctrines religieuses ultra-rigoristes se fondent sur une lecture fondamentaliste du Coran et de la Sunna et rejettent toute innovation dans le dogme (bida’a en arabe). Le wahhabisme s’est développé en Arabie saoudite à partir du XVIIIe siècle et se réclame de l’école hanbalite née juste après la naissance de l’islam. Ce fut l’école juridique sunnite la plus rigoriste et radicale des quatre structures existantes après la mort du Prophète (malékite, chaféite, hanafite et hanbalite). À la différence des salafistes, les wahhabites acceptent l’autorité d’un dirigeant qui ne conçoive pas exclusivement la dimension religieuse dans sa politique, en l’occurrence le roi d’Arabie saoudite. L’anti-occidentalisme y est présent, en lien avec les relations existantes entre l’Arabie saoudite et les États-Unis. Les salafistes ont constitué leur doctrine sur une lecture fondamentaliste du Coran et de la Sunna basée sur l’imitation des pieux ancêtres, « salaf al-salih », les compagnons du Prophète. Il faut distinguer les salafistes réformistes du XIXe siècle, prônant le réveil de la communauté islamique et l’épuration des préceptes suivis, des salafistes actuels divisés entre mouvements quiétistes, groupes politiques et mouvances djihadistes. La dimension anti-occidentale fait partie intégrante de la doctrine salafiste, ils

n’admettent pas non plus l’idée d’innovation (bida’a). Comme les wahhabites, les salafistes se réclament de l’école hanbalite.

Le contexte historique et géopolitique du Moyen-Orient depuis le XIXe siècle au moins, et la présence plus ou moins marquée de l’Occident ont joué un rôle de taille dans la construction de ce que l’on appelle la nébuleuse islamiste. Au départ, cette idéologie s’est organisée sur un projet politique en plaçant le message coranique au centre de sa doctrine. Ainsi, le projet politique émane du message religieux, mais s’en détache aussi. L’islamisme n’est pas l’islam. Pour­tant, l’amalgame prévaut souvent, car si l’islam est avant tout une religion de loi et donc du droit, elle est aussi empreinte de l’idée de gouvernement, dès les origines.

 

Les liaisons dangereuses de l’islamisme radical et du terrorisme

L’islamisme radical tire son essence idéologique du takfirisme, une idéologie visant à placer le djihad au centre de l’action en excommuniant toute personne jugée impie. Cette idéologie apparaît dans les années 1950 et se diffuse dans les décennies suivantes dans le monde musulman. Fondée sur cette matrice radicale, ce type d’islamisme utilise la violence pour revendiquer son objectif principal : l’instauration d’un califat mondial et l’imposition de la charia dans le monde entier par des moyens violents. Aujourd’hui, les moyens d’action terroristes de ces activistes fanatisés sont identifiés dans le monde entier. La barbarie des attaques à la bombe, au couteau ou à l’aide d’engins qui foncent dans la foule, entraîne la terreur des populations visées : soit en Europe, soit au Moyen-Orient où l’EI tente de s’implanter depuis 2003 (invasion de l’Irak par les États-Unis). En France, depuis les attaques perpétrées par Mohammed Merah en mai 2012 et revendiquées par Al-Qaïda, la France vit sous la menace terroriste et l’Europe entière est devenue la cible d’attaques en lien avec la progression de cet islamisme radical.

Le djihadisme est né au Moyen-Orient, dans des circonstances où le développement de l’idéologie religieuse islamiste en tant que puissance politique avait été tué par les mouvances panarabistes (idéologie politique et culturelle laïque visant à défendre l’identité arabe et fédérer les États du monde arabe entre eux). Mais il a muté clandestinement dans les territoires d’exclusion grâce à la mondialisation des moyens de communication et à la diffusion des idées salafistes. La salafisation du monde musulman est devenue réelle depuis le moment où l’islam a pu devenir une réponse à des situations économiques, sociales et politiques très préoccupantes, au Moyen-Orient comme en Afrique ou en Asie.

Le terrorisme islamiste se prétend aujourd’hui porteur d’une véritable idéologie alternative à ce que nos sociétés occidentales proposent, plus que les classiques revendications politiques des terroristes. Le djihadisme a une dimension totalitaire nouvelle et transforme les modes d’action (opérations suicides issues de la martyrologie) et le sens du terrorisme tel que l’on se le figurait jusqu’alors. n

 

*Anne-Clémentine Larroque est maître de conférences en relations internationales à Sciences-Po.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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