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« Faire la guerre au terrorisme » est un non-sens, Yann Le Pollotec

Le terrorisme est un mode opératoire de la guerre et non un ennemi. Le terrorisme avec un grand T n’existe pas. Chaque terrorisme a été lié à des situations historiques données et portées par des organisations particulières, avec des modes d’action et des objectifs différents.

 

La « guerre au terrorisme » est une expression qui empêche de penser et qui dépolitise les situations de conflit au profit d’une vision policière de l’histoire. La condamnation sans appel des crimes terroristes est nécessaire, mais non suffisante, car combattre et éradiquer les organisations qui les ont commis implique de s’attaquer aux racines des causes politiques qui les ont produites. Sinon on s’enferme dans un engrenage de violence sans fin où la guerre et la barbarie nourrissent la guerre et la barbarie. Il faut désigner précisément l’ennemi que l’on combat, en l’occurrence Daech et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) car ils ont perpétré les attentats de 2015 et 2016. (Concernant AQPA responsable de la tuerie de Charlie Hebdo, force est de constater que le gouvernement français n’a absolument rien fait contre lui.)

 

Les actions
du gouvernement,
des postures
de communication,
inefficaces

La réponse du gouvernement aux actes terroristes de 2015-2016 a été l’état d’urgence sans fin, l’opération Senti­nelle, le bombardement des territoires occupés par Daech, des assassinats ciblés et médiatisés par le président de la République. L’état d’urgence a divisé les Français, portant atteinte aux libertés fondamentales, sans apporter de plus-value à l’action de la police, de la justice et de l’armée.

L’opération Sentinelle participe d’un climat anxiogène délétère. Elle est considérée en off par les militaires comme inutile, contre-productive, démoralisante, dangereuse et coûteuse (1 million d’euros par jour). Sentinelle constitue une victoire pour Daech car elle immobilise plus de 10 000 soldats sur une mission inutile. Les bombardements ont le coût prohibitif d’un million d’euros par terroriste abattu, et font des victimes civiles, ce qui renforce la résilience de Daech. Il en serait autrement si ces bombardements étaient uniquement ciblés contre le trafic de pétrole vers la Turquie, source principale de financement de Daech. Les assassinats ciblés, dont se vante avec obscénité Hollande, sont inefficaces contre une organisation réticulaire comme Daech. Seule la présence de batteries de 155 mm de l’armée française en appui des combattants kurdes pour le siège de Mossoul a du sens militaire et politique.

On peut s’étonner de la mollesse de l’action de la France contre les circuits de financement de Daech et la fourniture d’accès à Internet via satellites. Une enquête du Spiegel Online mettait en particulier en cause la responsabilité de trois fournisseurs d’accès : le français Eutelsat dont la Caisse des dépôts et consignation est actionnaire à 26 % (sic), l’anglais Avanti Communications et le luxembour­geois SES. Or s’attaquer au financement et au principal médium de diffusion de la propagande de Daech lui ferait très mal.

Les actions du pouvoir n’ont été que postures de communication politique pour donner à la population française l’illusion que le gouvernement agit. Inefficaces, elles renforcent le sentiment de toute-puissance de Daech. Elles participent indirectement du climat qui provoque une multiplication des agressions contre les musulmans et leurs lieux de culte, ce qui fait le jeu de Daech dans son prosélytisme.

Combattre Daech passe par comprendre pourquoi il est apparu, pourquoi il s’est développé, quels sont sa stratégie et ses objectifs politiques et militaires et comment le terroriste s’y inscrit, pourquoi un nombre significatif mais marginal de jeunes Français le rejoignent pour faire le djihad.

Lutter contre Daech implique une stratégie nationale coordonnant l’ensemble des moyens de l’État. La seule réaction politique, judiciaire, militaire, policière ou liée au renseignement ne peut suffire, dès lors que Daech se positionne dans un registre idéologique et politique, mais aussi stratégique.

En réduisant l’action de Daech à son seul aspect criminel, on oublie sa stratégie : mettre la société française en contradiction avec ses valeurs démocratiques et créer en son sein une situation de guerre civile. Daech tente d’exploiter le décalage qui existe entre les promesses de liberté, d’égalité, de fraternité de la République et la réalité quotidienne de la société française avec ses discriminations et son ascenseur social en panne. L’objectif de Daech est de cliver la société française entre non-musulman et musulman, et de faire la démonstration qu’islam et République sont incompatibles. Cette « stratégie de la tension » ne recherche pas de victoire militaire, mais la déstabilisation politique de la société par la terreur, l’effroi et la brutalisation.

Dans une guerre qui déchire le Proche-Orient depuis cent ans où la France a une part de responsabilités historiques (accords Sykes-Picot, mandat colonial français sur la Syrie de 1920 à 1946, bombardement de Damas en 1945), elle doit inscrire ses actions militaires et politiques contre Daech dans un cadre multilatéral et multinational, qui dépassent et remettent en cause l’actuelle coalition. Ce qui implique d’inclure nécessairement l’ONU, la Russie, l’Iran, les Kurdes, les forces politiques progressistes arabes et la Chine à travers son projet de nouvelle route de la soie. Il faut revisiter nos alliances militaires et en finir avec les fournitures d’armes aux amis de nos ennemis comme la Turquie, membre de l’OTAN, l’Arabie saoudite et le Qatar.

 

La résilience, un facteur de dissuasion

Notre pays a un levier pour mettre en échec la stratégie terroriste de Daech : la résilience. La résilience est un facteur politique de dissuasion : « Vous pouvez frapper, mais votre action sera vouée à l’échec : vous ne nous abattrez pas, vous ne ferez que conforter les valeurs qui fondent notre répu­blique . » La résilience doit être le fait de la société française dans sa totalité, afin d’éviter toute paranoïa collective qui ne nourrirait que le complotisme, le racisme et l’extrême droite. On ne peut mettre en œuvre une politique de défense résiliente sans penser éducation, recherche et développement, politique industrielle et technologique, santé, culture, sociale… et sans participation citoyenne.

Ce qui demande aussi une armée disposant des moyens matériels et humains d’assurer la défense du territoire. Cela implique de sortir de l’OTAN, de revoir et de restreindre nos engagements dans des opérations extérieures au regard d’une vraie politique étrangère de sécurité collective, de renationaliser l’armée en la déprofessionnalisant et la déprivatisant. En aucun cas, l’usage par l’État de la violence ne doit être délégué à des entreprises privées de sécurité. C’est pourquoi il faut ouvrir le débat sur une forme nouvelle de conscription populaire, mixte et universelle.

Le peuple français a su montrer sa résilience avec la manifestation du 11 janvier 2015, et les rassemblements spontanés qui ont suivi les massacres de novembre 2015. Mais la pérennité de cette résilience est liée à la capacité de la société française à dépasser ce qui la divise, en particulier en matière d’égalité réelle, d’émancipation et de politique étrangère. n

 

*Yann Le Pollotec est membre du Comité exécutif national du PCF. Il est responsable de la commission Défense nationale et paix.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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