La revue du projet

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Issa, Katherine L. Battaiellie

 

 

Bien avant que le Japon soit le pays de la  high-tech, il a été celui de la poésie. Au XVIe siècle y est née une forme poétique brève (trois petits vers de 5/7/5 syllabes), héritée de formes anciennes plus complexes, et vouée à une impression fugitive, une scène banale, voire prosaïque, traditionnellement liée à une saison. Dans ce petit poème qui suspend le temps, l’auteur, écartelant son regard et celui du lecteur sur un détail, cherche à atteindre à la fois l’intime et l’universel, à renouveler notre vision, rompre notre accoutumance (et « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance », nous  précise justement le grand poète Saint- John Perse).

 

Les premiers haïkus sont publiés en français en 1902, et le genre connaîtra un très grand succès dans le monde entier. Cette forme poétique séduira des écrivains aussi différents que Jack Kerouac, Louis Calaferte, Philippe Jaccottet, Roland Barthes, Philippe Forest, qui s’y livreront et/ou tenteront d’éclairer les origines de leur fascination. Ainsi Roland Barthes y verra « une forme exemplaire de notation », réalisant, « malgré sa brièveté, une véritable photographie du présent ».

 

Ces trois vers constituent un laboratoire exigu pour dire le monde. Une bataille serrée avec la langue s’y joue. Il faut élaguer le superflu (une syllabe de trop peut tout détruire) jusqu’à ne plus laisser qu’un petit noyau de sens.

 

Issa (son prénom de plume), considéré comme l’un des maîtres du haïku, est né en 1763 dans un petit village de montagne. Orphelin, après une enfance malheureuse où il a été cependant initié par un aubergiste à la poésie et aux textes bouddhiques, il quitte son village natal à 14 ans pour rejoindre Tokyo où il travaille durement comme domestique ou apprenti, moqué pour son parler montagnard et son allure de paysan. Il commence alors à se consacrer au haïku, fréquentant une école dirigée par un disciple du maître Bashō. Parti ensuite pour de longues années d’errance, il revient finalement se fixer dans son village, où, malgré sa renommée, il finira sa vie dans la pauvreté et la maladie. Il se marie tardivement, voit ses quatre enfants mourir en bas âge ainsi que sa première épouse, et contracte deux nouveaux mariages. À la suite d’un incendie de sa maison, il passe les six derniers mois de sa vie dans une grange. Il meurt en 1827, ou 1828, laissant sa troisième femme enceinte.

 

Avec des Journaux et des Carnets, où la poésie se mêle à la prose, Kobayashi Issa est l’auteur d’environ 20 000 haïkus, rompant avec les conventions fixées par les maîtres précédents (Bashō, Buson), revivifiant le genre en y intervenant personnellement, souvent avec humour ou dérision. Sur sa tombe on peut lire : « Alors c’est donc ça/ma demeure pour la vie/cinq pieds de neige » (traduction : Joan Titus-Carmel).

 

 Katherine L. Battaiellie

 

Un homme tout seul

et seule aussi une mouche

dans la grande salle

 

Dans le caniveau

court par-dessus le verglas

l’eau de cuisson du riz

 

Ne possédant rien

comme mon cœur est léger

comme l’air est frais

 

En village de miséreux,

Éditions Gallimard, 1997

Traduction : Jean Cholley.

 

 

 

Dans mon village

jusqu’aux mouches

qui me harcelaient

 

Nous sommes au monde

et nous marchons sur l’enfer

regardant les fleurs

 

Ce monde de rosée

est un monde de rosée

et pourtant pourtant

 

Mon année de printemps,

Éditions Cécile Defaut, 2006

Traduction : Brigitte Allioux.

 

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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