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Patrick Tort ou l’enjeu d’un matérialisme actuel, Lilian Truchon

Fondateur et directeur de l’Institut Charles Darwin International (www.dar winisme.org), Patrick Tort pilote depuis plusieurs années l’édition savante en français des Œuvres complètes de Darwin (en cours d’édition chez Champion et Slatkine).

epuis le début des années 1980, Patrick Tort est surtout connu pour avoir mis en évidence la logique, c’est-à-dire « l’effet réversif de l’évolution », qui structure l’anthropologie humaniste de Darwin (dans La Filiation de l’homme de 1871) et le raccordement naturel de celle-ci à sa biologie évolutive (dont L’Origine des espèces est l’ouvrage fondateur). À ce titre, la torsion du ruban de Möbius sert à l’auteur d’outil pédagogique pour faire comprendre cette opération réversive. Cette élucidation du discours de Darwin sur l’homme et la civilisation a permis de réfuter l’attribution communément admise jusque-là (même chez les marxistes), et cependant fausse, d’une responsabilité quelconque du naturaliste anglais dans l’improprement nommé « darwinisme social » qui prônait le laisser-faire et le soutien au libéralisme dominant de l’époque. Car pour Darwin, là où la nature élimine par le biais de la sélection naturelle, la « civilisation » protège grâce au succès évolutif des instincts sociaux. La civilisation se définit donc par sa capacité d’évacuer progressivement les affrontements éliminatoires au profit des conduites solidaires et altruistes – et ce, ajoute Darwin, bien que l’on puisse attribuer en toute assurance aux « instincts sociaux », eux-mêmes sélectionnés, le fondement naturel de cette évolution de plus en plus « culturelle ». Nulle apologie ici puisque la barbarie résiduelle et occasionnellement résurgente du civilisé est corrélativement un thème récurrent chez Darwin. En conséquence, l’attitude raisonnée d’un matérialisme qui Dsaisit le monde et ses phénomènes en termes de processus continu consiste à dire qu’« il est possible d’inverser la nature, mais non de rompre avec elle ». Le gain théorique est immense car cette logique de la continuité réversive dans l’explication des phénomènes dits « d’émergence » dans la nature et dans la société rompt d’une façon cohérente avec la métaphysique des instaurations radicales entretenue par le discours philosophique et le registre religieux de l’obligation transcendante (comme par exemple les dix commandements).

L’Homme face à la nature et en elle
Certes, l’effet réversif de l’évolution est un cas singulier de divergence évolutive. Cela requiert une exigence de pensée « dialectique » concernant la relation nature/culture, que l’on ne retrouve pas dans les facilités offertes par les dogmatismes stériles de la rupture et du réductionnisme. Mais c’est pourtant la seule démarche viable pour réunir l’histoire de la nature et l’histoire des sociétés, sans que cette dernière se réduise pour autant à l’autre, ou à n’exister que comme son annexe.
Constituer l’unité du matérialisme (dans la nature et la société) rejoint le rêve de Marx exposé dans L’Idéologie allemande (1846) – c’est-à-dire celui d’élaborer une théorie unitaire des processus immanents. Pourtant, force est de constater que les apports respectifs de Darwin et de Marx, bien que s’accordant en toute logique – le matérialisme naturaliste de Darwin formant le socle nécessaire au matérialisme historique – ont pendant longtemps échappé à toute véritable rencontre. Cela tient certainement à ce que Marx et Engels (ainsi que toute une tradition marxiste) ont accusé précipitamment Darwin d’une prétendue « bévue malthusienne ». Cela résulte aussi du fait qu’ils ont emprunté à l’hégélianisme les notions de « saut » ou « bond qualitatif » pour décrire le « commencement » de l’histoire des sociétés. Or, aujour­d’hui, le dialogue entre Darwin et Marx peut reprendre si l’on admet, comme le dit Tort, que « l’histoire ne succède pas à l’évolution comme une réalité immédiatement, radicalement et qualitativement distincte, mais que la distinction des deux réalités est elle-même le produit d’un processus qui plonge ses racines dans la nature pour les prolonger, transformées, dans la civilisation ». En d’autres termes, « l’évolution englobe ou inclut l’histoire » selon la logique d’un recouvrement et non pas d’une succession ou d’un étagement, comme l’ont imaginé la plupart des marxistes. C’est avec cette perspective nouvelle que l’on peut commencer à penser efficacement sur ce thème. Le dernier ouvrage de Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme ?, revient sur ces explications, et, au fil de ses vingt-cinq chapitres, propose une redéfinition biologique élémentaire de la conscience, poursuit son débat avec Yvon Quiniou sur la morale, étudie le statut du discours écologique, ou produit une étude inégalée à ce jour des enjeux scientifiques et politiques du lyssenkisme, cet épisode de la science soviétique que Tort étudie principalement dans le cadre français (en particulier comme épisode de l’histoire du PCF). Autant d’occasions pour l’auteur de rappeler que sa nouvelle intelligence du matérialisme ne doit pas être considérée comme une option philosophique ou une décision qui en relèverait, mais qu’elle constitue véritablement la condition de possibilité de la connaissance objective. Il est évident que cette « conversion » matérialiste situe dans l’immanence la totalité du champ du connaître, n’assignant donc a priori aucune limite au projet d’investigation du réel. Et ce, afin que les causes réelles des phénomènes, et les forces motrices réelles à l’œuvre dans la nature et la société, ne soient pas dissimulées derrière la façade indéfiniment remaniée de l’idéologie dominante.

Un matérialisme rénové
Puisqu’il existe, selon Tort, une équation nécessaire et permanente entre le matérialisme et la science, peut-on taxer pour autant cet auteur de « scientisme » ? Non, car il s’agit d’autre chose que ces deux démarches avec lesquelles nous confondons souvent le « matérialisme scientifique » : le réductionnisme théorique grossier qui se révèle impuissant à penser la nouveauté évolutive (comme c’est le cas de la sociobiologie qui soumet les comportements sociaux à de simples déterminants moléculaires) ; et son corrélat, l’agnosticisme méthodologique des savants que l’on nomme aujourd’hui le « non-empiètement des magistères » (selon la formule de Stephen Jay Gould). En effet, l’agnosticisme est le compromis typique de ceux qui acceptent le réductionnisme et ses limites, en réservant de ce fait la « science de l’inconnaissable » aux multiples représentants des familles spirituelles. Tort rappelle d’abord que le représentant éminent de ces deux démarches au XIXe siècle ne fut certainement pas Darwin (athéiste de fait), mais justement le théoricien du « darwinisme social » et défenseur d’un « Inconnaissable », Herbert Spencer (son équivalent en Allemagne étant Ernst Haeckel, promoteur simultané du Sozialdarwinismus à vocation eugéniste et de la « religion moniste »). Il explique ensuite que, de nos jours, ce réductionnisme scientiste (accompagné de ses corrélats) est devenu l’une des deux composantes essentielles – l’autre étant le créationnisme, imposée comme adverse – de l’impérialisme culturel nord-américain. Le débat idéologique est dès lors orchestré (balance treatment), ne laissant d’autre choix que d’épouser l’un ou l’autre versant. On peut donc comprendre pourquoi les ouvrages de Patrick Tort peinent à être diffusés dans les pays anglo-saxons. Mais il ne faut pas croire qu’il existe d’emblée une exception française dans la résistance à cette imprégnation idéologique. À l’intérieur du champ scientifique, il existe des brèches. Prenons l’exemple du privilège quasi exclusif encore accordé de nos jours par les savants au « réductionnisme explicatif » issu des premiers atomistes grecs (Leucippe, Démocrite), malgré les difficultés que ce schéma limitatif et mécanique occasionne dans la démarche scientifique, lorsqu’il s’agit d’expliquer les phénomènes dits « d’émergence ». En considérant ce modèle comme unique, les porteurs de science respectent ainsi à leur insu, en matière de connaissance, « le contrat de parole » passé avec l’idée d’un Inconnaissable. Ils permettent, de fait, de « […] garantir le maintien du mystère autour des phénomènes de l’autonomie et de la conscience, points traditionnels de repli pour l’invocation par les Églises d’une transcendance nécessaire dans l’explication causale des phénomènes “élevés” qui paraissent caractériser irréductiblement la souveraineté de l’homme ».
À cette « imprégnation métaphysique persistante », Tort oppose l’intérêt fondamental d’un matérialisme « actif » issu d’Épicure, lequel intègre à son modèle déterministe la contingence, c’est-à-dire la propriété d’autonomie et le comportement spontané au sein même de la matière. Qu’en dit la physique quantique ? C’est en tout cas la « seule voie alternative de dépassement des apories qui gênent aujourd’hui encore la cohérence du matérialisme scientifique face aux prétentions renaissantes des doctrines spiritualistes ».

L’Analyse des complexes discursifs
Un autre thème important de l’ouvrage est le statut de l’idéologie. Comprendre l’emprise des discours idéologiques comme forces historico-sociales implique de se doter d’une méthode particulière dans la connaissance des idéologies. C’est ce que propose Tort avec cette « introduction à l’Analyse des complexes discursifs » (sous-titre de l’ouvrage). Car l’histoire des sciences ne peut se réduire à un plat exposé dogmatique des découvertes scientifiques, mais doit intégrer le fait que ce dont elle rend compte est d’abord l’« affranchissement progressif et contrarié » de chacun de ces apports nouveaux par rapport à toutes les idéologies qui se sont jusqu’à elle affrontées autour de son objet. La science progresse en s’émancipant de l’idéologie. Il a fallu environ trente ans pour que s’impose quasi unanimement l’idée de Tort selon laquelle la science et l’idéologie ne sont pas la même chose et que, par conséquent, en aucun cas, une science active ne peut, elle-même et par elle seule, produire une idéologie. Une précision s’impose : si la science, contrairement à la philosophie, produit des positivités nouvelles universellement partageables à un moment donné, cela n’exclut nullement que les grandes « rections » qui orientent le choix de ses modèles fondamentaux puissent être, à l’origine, des intuitions puisées dans le champ « philosophique ». Il peut donc y avoir un usage du matériau philosophique en science puisque « l’utilisation d’une structure de pensée de type “philosophique” ou “idéologique” par la rationalité scientifique en cours d’élaboration est une chose normale et courante ». Mais « cet usage n’est pas philosophique », comme le démontrent celui que fit Marx de Hegel, ou celui que Darwin fit de Malthus.
On l’aura compris, si l’ouvrage de Tort est une somme foisonnante et instruite sur la connaissance et ce qui l’entrave, elle ne se dissocie pas d’une position théorique et politique de combat.

*Lilian Truchon est doctorant en philosophie.

Bibliographie sélective de Patrick Tort

Qu’est-ce que le matérialisme ? Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, Belin, 2016.
Darwin exposé et expliqué par Patrick Tort, Coffret audio 3 CD, Frémeaux & associés, 2016.
Sexe, race et culture, Conversations avec Régis Meyran. Textuel, 2014.
Darwin n’est pas celui qu’on croit : idées reçues sur l’auteur de « L’Origine des espèces », Le Cavalier Bleu, 2010.
L’Effet Darwin (Sélection naturelle et naissance
de la civilisation
), Seuil, Points-sciences, 2012.

 

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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