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Les communardes, notre héritage, Nadhia Kacel*

Sans la participation citoyenne des femmes, la Commune n’aurait jamais pu être une véritable démocratie selon Claudine Rey co-auteure du Petit dictionnaire des femmes de la Commune, les oubliées de l’histoire (éditions Le Bruit des autres, 2013). Pendant la Commune de Paris, des femmes se sont organisées pour revendiquer la mixité et de nouveaux droits. Par leurs exigences et leur forme d’organisation audacieuse pour l’époque, elles font partie de notre héritage féministe.

Nombreuses sont les femmes qui ont combattu pour la Commune, dans l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, dans la commission du travail, dans les chambres syndicales, dans les coopératives ouvrières créées pour remettre en activité les ateliers abandonnés par leurs patrons, dans les toutes nouvelles écoles laïques, mais aussi dans les combats face aux versaillais. Claudine Rey, Annie Gayat et Sylvie Pepino ont co-écrit le Petit dictionnaire des femmes de la commune qui avec plus de huit cents références met sous les projecteurs tant de femmes jusque-là anonymes, aux côtés d’héroïnes célèbres.

La Commune de Paris n’eut que soixante-douze jours pour tenter de mettre en application des objectifs révolutionnaires. Mais, révolutionnaire, elle le fut à plus d’un titre, notamment par la capacité des femmes à être présentes dans les combats mais aussi par leur analyse les conduisant à poser des revendications en matière d’égalité entre femmes et hommes, aujourd’hui encore criantes d’actualité.

La Commune de Paris a posé les bases d’une société démocratique, laïque et sociale. Elle est à l’origine du droit du travail, de la séparation de l’Église et de l’État, d’un enseignement obligatoire et laïque. Ce que l’on sait moins, c’est que les femmes y bâtirent aussi les exigences d’égalité salariale, de participation politique des femmes, de mixité des réunions.

Dès le 18 mars, elles protègent la Commune. Tôt levées, ce sont elles qui alertent la population lors de la tentative de confiscation des canons décidée par Thiers. Ce sont elles qui, s’adressant aux soldats, font lever « crosse en l’air ». Elles seront présentes durant toute la Commune et jusqu’à la Semaine sanglante où nous les retrouvons sur les barricades (à la Chaussée-Clignancourt, rue de Lille, place Blanche). Elles s’engagent dès le début dans les combats armés contre les versaillais, comme Louise Michel ou Eulalie Papavoine, mais aussi, sur le terrain des luttes sociales comme Nathalie Le Mel (ouvrière relieuse) ou Elisabeth Dmitrieff (institutrice). Le 11 avril 1871, sous l’impulsion de ces dernières, « L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés » voit le jour. Pour la première fois dans l’histoire des femmes, un mouvement féminin de masse rassemble un grand nombre d’ouvrières et met en place un comité central qui comprend, outre ces deux militantes, Marceline Leloup (couturière), Blanche Lefèvre (blanchisseuse tuée sur une barricade), Aline Jacquier (brocheuse), Thérèse Collin (chaussonnière), Aglaë Jarry (relieuse). L’Union des femmes publie des manifestes et organise des réunions publiques dans les arrondissements et quartiers de la capitale.
Elle fait fonctionner des fourneaux et des ambulances, reçoit des dons en argent ou en nature, destinés aux blessés, aux veuves et aux orphelins. Tout en poursuivant ces actions d’entraide et de solidarité, elle enregistre les citoyennes qui veulent s’enrôler pour la défense de Paris et, enfin, elle n’a de cesse de travailler sur des revendications pour faire avancer les droits des femmes.

Une union des femmes autour d’un projet féministe
L’Union des femmes établit un programme révolutionnaire. Dans ses textes, elle définit sa lutte dans le cadre de l’abolition du capital et des différentes formes d’exploitation : « Nous voulons le travail pour en garder le produit. Plus d’exploiteurs, plus de maîtres » et « toute inégalité et tout antagonisme entre les sexes constituent une base de pouvoir des classes gouvernantes » (Appel aux citoyennes, Journal officiel du 11 avril 1871).
Elle réclame l’égalité des salaires, l’organisation d’ateliers autogérés, des cours du soir pour adultes, des crèches et aussi l’abolition de la prostitution.
Les revendications multiples de l’Union des femmes imprégneront en profondeur les choix idéologiques et civiques mis en œuvre par la Commune de Paris.
Une première application décidée par la Commune accorde des salaires identiques aux instituteurs et aux institutrices (Le Cri du peuple, 21 mai 1871). Un groupe d’institutrices, dont fait partie Louise Michel, adresse une pétition à la Commune pour demander des écoles professionnelles et des orphelinats laïques.
André Léo (pseudonyme de l’écrivaine Leodile Champseix), Anna Jaclard, Noémie Reclus et Clara Perrier participent à la commission créée par Édouard Vaillant « pour organiser et surveiller l’enseignement dans les écoles de filles ». Marie Verdure rédige un mémoire sur la nécessité de l’installation de crèches et propose d’aider les mères non mariées pour les empêcher de sombrer dans la prostitution. Paule Minck organise une école de jeunes filles dans la salle de catéchisme de Saint-Pierre-de-Montmartre.

Les femmes sont dans les comités de quartiers. Elles pétitionnent pour faire remplacer les religieuses dans les hôpitaux et les prisons par des mères de famille. Elles obtiennent leur place aux ambulances, y compris aux postes avancés des combats. Elles arrachent la fermeture des maisons de tolérance dans quelques arrondissements. La Commune bannit la prostitution considérée comme « une forme de l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines ». Elles sont aussi à l’origine de la reconnaissance de l’union libre puisqu’elles obtiennent le paiement d’une pension aux veuves des gardes nationaux tués au combat, mariés ou non, ainsi qu’à leurs enfants, légitimes ou naturels. Elles obtiennent que soit accordée une pension aux femmes plaidant la séparation.

Le rôle des femmes
dévoyé par les uns et oublié par les autres

Durant la Semaine sanglante qui s’achève le 28 mai 1871 avec des milliers d’exécutions (entre 20 000 et 30 000), de condamnations et de déportations, les femmes retournent au silence que l’histoire se charge de faire passer sur leurs batailles, leurs acquis et leurs bravoures. La répression qui s’ensuit contre elles est terrible. Quand elles sont prises les armes à la main, elles sont fusillées sur-le-champ. En attendant une parodie de procès, les prisonnières sont emmenées au sinistre camp de Satory, sous les quolibets, les insultes, les coups de la foule imbécile et revancharde des bourgeois versaillais. À l’instar de Louise Michel, elles affrontent leurs juges avec beaucoup de cran et de dignité, revendiquent leurs actes et sont condamnées à la déportation en Nouvelle-Calédonie.
Toutes sont calomniées, salies, humiliées, traitées de prostituées ou de pétroleuses par les journaux réactionnaires qui entretiennent cette figure inique : ils esquissent les communardes sous les traits de femmes enragées, munies de bouteilles de pétrole pour incendier Paris et mettent en avant leur bestialité, dans la droite ligne des « tricoteuses » de la Révolution française. Cette « image d’Épinal » de la violence révolutionnaire restera une arme des réactionnaires tout au long des grandes périodes de bouleversement.
Elles seront bien rares à passer à la postérité : Louise Michel, Nathalie Le Mel, Elisabeth Dmitrieff, André Léo ou Paule Minck… C’est ce manque qu’ont voulu combler Claudine Rey, Annie Gayat et Sylvie Pepino, membres de l’association « Les amies et amis de la Commune de Paris 1871 » – créée par les com­munard(e)s de retour d’exil en 1882. Avec cette première tentative de leur redonner la parole à travers leur identité, elles espèrent, grâce à cette publication, récolter d’autres noms pour de futures rééditions, d’autres visages, tant les sources manquent dès qu’il s’agit du « deuxième sexe ». n

*Nadhia Kacel est responsable de la rubrique Féminisme de La Revue du Projet.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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