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« Football Leaks » : quand Pascal Praud justifie l’évasion fiscale et les pressions sur les journalistes.

Par Acrimed

Le 3 décembre dernier, dans « 13h Foot », Pascal Praud recevait Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, invité à s’exprimer à propos des « Football Leaks », vaste affaire de fraude et d’évasion fiscales dans le monde du football. L’interview de Fabrice Arfi prit rapidement un cours surréaliste, Pascal Praud remettant en question les éléments constituant les « Football Leaks », laissant entendre que frauder le fisc est une pratique justifiée et, last but not least, jugeant normal que les journalistes à l’origine de l’affaire subissent des pressions. Une belle leçon de journalisme et d’indépendance, que le propriétaire d’i-Télé aura sans doute appréciée à sa juste valeur.
Première alerte, après quelques minutes d’interview, quand Fabrice Arfi insiste sur la gravité des faits établis par les « Football Leaks » (« Quand quelqu’un […] comme Cristiano Ronaldo, qui dissimule 150 millions d’euros dans les paradis fiscaux, c’est de l’argent qui échappe à la richesse des nations, aux services publics, aux écoles, aux crèches… »), il est alors interrompu par Pascal Praud : « J’entends Fabrice, j’entends ce discours qui est un discours de morale et on peut l’entendre… » Remettre en cause des pratiques illégales, ici la fraude et l’évasion fiscales, est donc, selon Pascal Praud, « un discours de morale ». Étrange déclaration…
Deuxième alerte, quand Pascal Praud tient à préciser « qu’aujourd’hui il n’y a aucune instruction judiciaire qui est ouverte » et donc « qu’on peut avoir quand même pour le moins une forme de présomption d’innocence sur les gens » dont les noms sont cités. Rappeler le principe de la présomption d’innocence ? Pourquoi pas. Mais on va rapidement se rendre compte qu’il ne s’agissait pas pour Pascal Praud de se poser en défenseur du droit et de la loi, mais plutôt de tenter de délégitimer Fabrice Arfi et ses confrères à l’origine des « Football Leaks » et de défendre, coûte que coûte, les stars du football mises en cause.

« L’évasion fiscale,
c’est un sport national »

Ainsi, alors que le journaliste de Mediapart évoque, un peu plus tard au cours de l’entretien, l’une des sources à l’origine des révélations et s’en prend à la « haute finance », il est en effet de nouveau interrompu, par Pascal Praud qui lui pose alors une question des plus… surprenantes, qui débouche sur un dialogue qui mérite d’être reproduit :
- Pascal Praud : « Bon. L’évasion fiscale, c’est un sport national, et international, manifestement. Bon. Est-ce que les gens qui ont pratiqué cette évasion fiscale ont le sentiment de l’avoir fait dans les règles ? Si j’ose dire… Est-ce que c’est des montages financiers comme il en existe, j’imagine hein, quand on a beaucoup d’argent on se dit "tiens je vais essayer de passer à travers les mailles du filet…" »
- Fabrice Arfi : « Ah on se dit ça quand on a beaucoup d’argent ? »
- Pascal Praud : « Quand on a beaucoup d’argent, oui, je pense qu’effectivement, les gens qui ont beaucoup d’argent disent "tiens je vais mettre de l’argent en Suisse je vais mettre de l’argent en Belgique, je vais essayer d’échapper à l’impôt". »
- Fabrice Arfi : « Ah oui ? »
- Pascal Praud : « Bah vous le savez bien quand même, Fabrice ! Que ils sont… J’imagine quand tu gagnes énormément d’argent, tu as beaucoup de… »
- Fabrice Arfi : « C’est de la morale inversée ça… »
- Pascal Praud : « … beaucoup de conseillers fiscaux, vous entendez bien ce que je comprends, c’est une réalité Fabrice, ne jouons pas sur les mots. »
La tolérance de Pascal Praud à l’égard d’individus se rendant coupables de fraude ou d’évasion fiscale est pourtant à géométrie variable, lui qui s’indignait, le 15 septembre dernier, du réquisitoire trop bienveillant de la procureure lors du procès de Jérôme Cahuzac : « Trois ans, c’est rien. Il encourait jusqu’à sept ans de prison. Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir le maximum de la peine pour fraude fiscale et blanchiment ? » Un peu plus tôt, le 5 juillet, c’est à l’ex-directrice de l’INA, convaincue de détournement de fonds publics, qu’il s’en prenait avec vigueur, ironisant sur la faiblesse de la sanction interne prise à son encontre : « Quel exemple pour nous les Français ! […] Le cas Agnès Saal révèle l’état d’esprit de ceux qui nous dirigent : l’exemplarité, c’est toujours pour les autres. »

« Pardonnez-moi de me faire l’avocat du diable »
Et ce n’est pas tout. Si l’évasion fiscale est compréhensible, il est en revanche permis de douter des méthodes d’investigation des journalistes à l’origine des « Football Leaks » : « Les sources ! Les sources ! Elles sont légales ou illégales ? C’est-à-dire que si c’est un hacker, c’est illégal. » Et Pascal Praud de mettre en doute la véracité même des informations révélées dans les « Football Leaks » car après tout, le monde du football est « incroyablement surveillé ». Cela commence par une remarque faussement naïve : « Pardonnez-moi de me faire l’avocat du diable, […] vous dites "ce sont des faits", et il n’y a aucun… aucune limite, aucune prudence, aucune… même de dire "bah on a peut-être été abusés"… » Car Pascal Praud a des bonnes raisons de douter : « Non mais parce que là je peux vous donner un témoignage personnel puisque j’étais dans un club de football. Et je vous l’ai dit tout à l’heure en préparant l’émission : c’est incroyablement surveillé ! C’est-à-dire que… à l’extérieur, les gens, les gens ont une image du football en gros "tous pourris". C’est ça. Bon. […] Et quand vous avez une expérience de l’intérieur, bah vous vous apercevez que c’est incroyablement réglementé, surveillé… »
Avocat du football-business ou journaliste ? De toute évidence, Pascal Praud a choisi, ce que va malheureusement confirmer la dernière partie de l’interview.

« C’est normal
qu’il y ait des pressions
sur les journalistes »

Quelques secondes après cette mémorable séquence, David Aiello demande à Fabrice Arfi si les journalistes qui ont enquêté sur les « Football Leaks » ont subi des pressions. Ce qui ne manque pas de faire réagir un Pascal Praud dé­sormais en roue libre :
- « Non mais ils s’en fichent des pressions, Mediapart. C’est normal qu’il y ait des pressions. Mais c’est normal ! »
Oui, vous avez bien lu. Et ce n’est pas fini. Fabrice Arfi explique en effet que des pressions ont bel et bien été exercées, entre autres via des lettres, venues de cabinets d’avocats, exigeant des journalistes qu’ils dénoncent leurs sources et renoncent à publier leurs informations, mais aussi une procédure judiciaire en Espagne visant à empêcher toute publication et à saisir les documents des « Football Leaks ». C’en est trop pour Pascal Praud : « Les pressions, bah elles existent et c’est la base des journalistes [sic] et, alors pas celle que vous venez peut-être de dire, il y a des pressions qui sont parfaitement inacceptables et notamment lorsque l’intégrité des journalistes est mise en cause ou en tout cas est attaquée, mais en revanche des pressions c’est la vie quotidienne d’un journaliste et c’est, j’ai envie de dire c’est à lui simplement de pouvoir y résister. »
Oui, vous avez bien lu (bis). Et ce n’est pas fini (bis), puisque Pascal Praud va continuer à banaliser, voire justifier les pressions sur les journalistes, en toute confraternité bien sûr, s’attirant de nouveau quelques sèches répliques d’un Fabrice Arfi qui semble ne pas croire ce qu’il est en train d’entendre – et on le comprend.
- Pascal Praud : « […] Mais en revanche des pressions c’est la vie quotidienne d’un journaliste et c’est, j’ai envie de dire c’est à lui simplement de pouvoir y résister. Mais que les gens fassent pression pour faire avancer leur opinion de l’autre côté, voilà ça ça… »
- Fabrice Arfi : « Il n’y a pas besoin de pression, il suffit de la donner, l’opinion. »
- Pascal Praud : « … voilà c’est… vous savez comment ça se passe. Non mais il y a toujours des pressions ça c’est, c’est une tarte à la crème, la pression sur les journalistes. Un président, lorsqu’il appelle, lorsqu’il appelle un journaliste pour dire "tiens voilà et caetera" il fait passer son message et puis c’est au journaliste de… »
- Fabrice Arfi : « Ce n’est pas une pression ça, c’est un coup de fil. »
Pascal Praud décide alors de mettre soudainement un terme à l’entretien. Non sans une dernière pique à Fabrice Arfi, après avoir fait semblant de rendre hommage à son travail.
- Pascal Praud : « Merci d’être venu […] Et vraiment il faut féliciter votre travail que l’on peut écouter et lire sur Mediapart, le prochain épisode c’est ces prochains jours, bien évidemment. »
- Fabrice Arfi : « Dès cette nuit, voilà, […] et il y en aura durant la semaine… »
- Pascal Praud : « Ça se vend bien comme ça, en teasing. »
- Fabrice Arfi : « Hein ? »
- Pascal Praud : « C’est une série, c’est un feuilleton, ça peut se vendre bien. »
- Fabrice Arfi : « Absolument c’est un feuilleton, un peu comme la presse du XIXe siècle. En même temps 18 millions de documents c’est compliqué à sortir d’un coup. »
- Pascal Praud : « Bieeeen sûr. »
Fin de la leçon de journalisme.

***

Pascal Praud aura donc réussi, en une quinzaine de minutes, à faire la démonstration de l’étendue de son talent en se plaçant résolument du côté de ceux qui tentent de jeter le discrédit sur les « Football Leaks » et les journalistes qui ont révélé ce scandale, le tout sur un ton souvent hautain, voire méprisant. Ce qui n’empêche pas le journaliste de tenter, à plusieurs reprises au cours de l’interview, d’arracher un « scoop » à Fabrice Arfi, de préférence à propos de clubs et/ou de joueurs français.
Pascal Praud avait brillé par son absence, et son silence, durant la grève à i-Télé, de toute évidence peu concerné par la mobilisation de ses collègues contre les lubies de l’actionnaire et de la direction de la chaîne. Après le visionnage et l’analyse de cette séquence consacrée aux « Football Leaks », on comprend mieux pourquoi. Un journaliste qui défend la fraude et l’évasion fiscales lorsqu’elles sont pratiquées par d’autres que des ministres ou des hauts fonctionnaires, qui remet en question l’intégrité de ses confrères au prix de petits arrangements avec la vérité sans toutefois oublier d’essayer d’obtenir une information qui fera le « buzz », et qui estime qu’il est « normal » qu’un journaliste subisse des pressions, n’est-il pas, après tout, le journaliste rêvé de Vincent Bolloré ? n

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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