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L'évêque et la politique, Gérard Streiff

Le récent document des évêques de France, Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique, est un texte qui appelle au débat. Commentaires critiques.

 Les évêques de France sont inquiets, politiquement in­quiets de la déliquescence de la société ; ils se montrent aussi soucieux d’insuffler dans le débat public un message d’espoir. Ainsi faut-il lire leur dernier texte, publié l’automne dernier : Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique, signé par le conseil permanent de la Conférence des évêques de France. La haute hiérarchie catholique se revendique du Concile Vatican 2 (1965) où implicitement il est dit que les catholiques sont citoyens parmi les citoyens. Ce concile rappelait que « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur ». Les évêques sont intervenus à plusieurs reprises dans le champ politique. Citons Pour une pratique chrétienne de la politique (1972), Politique : l’affaire de tous (1991), Réhabiliter la politique (1999) et très récemment, en juin 2016, 2017, année électorale : quelques éléments de réflexions. Il faut croire que l’Église s’est sentie particulièrement alertée pour reproposer, quelques mois seulement après ce texte de juin, une nouvelle réflexion sur « le sens du politique ».
Ce document se compose de dix parties qu’on résumera de façon un peu schématique ainsi :

1. Retrouver le politique : Il y est question du discrédit politique, de la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés, de « l’attitude et l’image de quelques-uns qui jettent le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays ». La société, la vie en commun, ne peut se passer du politique ; il y a besoin d’un « nous » qui dépasse les particularités, recherche l’intérêt général.

2. Une société en tension : Le pays est à fleur de peau ; il a connu des moments de communion, de solidarité mais ils sont éphémères. Le texte montre du doigt les média audiovisuels, l’irresponsabilité, parfois, des réseaux sociaux. « La culture de l’affrontement prend le pas sur celle dialogue. »

3. Ambivalences et paradoxes : La France a un potentiel important mais bridé. Il y aurait trop de normes, trop de règles. Le propos est convenu aussi sur la réforme : tout le monde veut des réformes mais tout projet de réforme serait disqualifié.

4. Un contrat social à repenser : Le texte pointe un sentiment d’« insécurité sociétale », peur du déclassement, disparition des services de proximité, sentiment d’injustice (qui oppose ainsi le salaire indécent de certains grands patrons et celui de la majorité des petits entrepreneurs) ; chômage, pauvreté, exclusion, violence. Et c’est pire pour ceux qui sont « au bord du monde ». Le document salue le rôle des associations, parle de la place des étrangers.

5. Différences culturelles et intégration : On vit dans un monde de croisements, ce qui peut susciter ici ou là malaise et rejet ; la conception de l’identité nationale est bousculée par la mondialisation ; des communautarismes s’élèvent contre la Nation ; c’est le « terreau de postures racistes réciproques ». « Le monde arabo-musulman est devenu de plus en plus une source de dangers pour beaucoup de nos concitoyens. » Le christianisme a une « expérience doublement millénaire d’accueil ».

6. L’éducation face à des identités fragiles et revendiquées : La question de l’identité, personnelle ou nationale, est posée ; on souhaite
percevoir les racines et s’enrichir d’identités plurielles. Contre l’enfermement identitaire.
L’école doit transmettre des compétences, un sens de l’universel. Pour une reconnaissance de l’histoire chrétienne sans tomber dans une nostalgie de purs et durs.

7. La question du sens : Le rôle du politique n’est pas de dire ce qu’il faut penser mais c’est « négociation toujours à refaire de ce qui fait tenir ensemble un pays ». Or l’enjeu du sens a déserté la politique, il n’est plus question que de gestion, que de « protection ». Le commerce ou l’être humain, il faut choisir. Comment articuler le « je » et le « nous ». Cette crise de sens vaut pour l’Europe.

8. Une crise de la parole : La parole est essentielle et tout ce qui la pervertit a des conséquences lourdes. Le dialogue est capital. Aujourd’hui, « tout est soumis au vote ». Vive le compromis, le fait de construire ensemble. Les catholiques doivent avoir des positions fermes, ce qui ne signifie ni raideur ni blocage. Il faut « veiller à la démocratie dans une société fragile et dure ».

9. Pour une juste compréhension de la laïcité : Le temps est à la sécularisation. De la difficulté de parler du fait religieux. Il y a diverses conceptions de la laïcité, conception étroite ou ouverte. Pour le vivre ensemble, contre la neutralisation.

10. Un pays en attente, riche de tant de possibles : Le document souligne l’aspiration à de nouvelles formes d’engagement citoyen. « Ça ne tombera pas du ciel » (sic) ni de personnalités providentielles. La vie associative est riche, il y a un désir de parole, de vivre, d’être écoutés, de rencontrer. L’enjeu écologique (simplicité, sobriété, partage) est fort. Des expériences sont nombreuses ; il faut reprendre le temps de la parole et de l’écoute.
Ce texte se veut un appel au débat, politique, entre catholiques, entre chrétiens, entre croyants et non-croyants. François Fillon fut le seul candidat de la droite à répondre, longuement, à cet appel pour lui donner une interprétation très réactionnaire. Pour ce qui nous concerne, nous soulignerons plutôt dans ce document la forte insistance sur l’engagement citoyen, sur la priorité à l’humain ; on discutera des formulations comme : ce pays souffre de trop de règles mais de quelles règles parle-t-on ? Quand le texte dit que toute réforme en France est disqualifiée d’emblée, de quelle réforme est-il question ? Quand il estime que la crise de sens est due à l’excès de gestion, de quelle gestion parle-
t-on ? Au profit de qui ? Les vraies solutions ne viendront pas « de l’économie et de la finance », dit encore le texte. C’est juste s’il s’agit de se défier de l’économisme ambiant, mais la lutte résolue contre la financiarisation du monde ne fait-elle pas partie des solutions ? Reste qu’on ne peut que partager cette idée finale : « [Ces vraies solutions], viendront de l’écoute personnelle et collective des besoins profonds de l’homme. Et de l’engagement de tous. »

EXTRAITS

Si nous parlons aujourd’hui, c’est parce que nous aimons notre pays, et que nous sommes préoccupés par sa situation. Il ne s’agit pas pour nous d’alimenter la morosité par de sombres constats ; mais, en regardant les choses en face, d’apporter résolument notre pierre, notre réflexion, au débat que notre pays se doit d’avoir. Nous ne sommes pas des spécialistes de la politique, mais nous partageons la vie de nos concitoyens. [...] Il faudrait être sourds et aveugles pour ne pas nous rendre compte de la lassitude, des frustrations, parfois des peurs et même de la colère, intensifiés par les attentats et les agressions, qui habitent une part importante des habitants de notre pays, et qui expriment ainsi des attentes et de profonds désirs de changement. Il faudrait être indifférents et insensibles pour ne pas être touchés par les situations de précarité et d’exclusion que vivent beaucoup sur le territoire national. Ces cinquante dernières années, notre pays a énormément changé : économiquement, culturellement, socialement, religieusement… Il a connu en un laps de temps très court une profonde mutation qui n’est pas encore terminée. Les évolutions et les transformations ont créé de l’incertitude dans la société. [...] Pourquoi prendre la parole ? Tout simplement, parce que les catholiques, citoyens à part entière, qui vivent eux aussi ces transformations au milieu de leurs contemporains, ne peuvent se désintéresser de ce qui touche à la vie en société, la dignité et l’avenir de l’homme. Si dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu appelle tout homme par son nom, ce n’est jamais en tant qu’individu isolé, mais c’est toujours comme membre d’un peuple et pour l’ensemble de ce peuple auquel il est renvoyé. L’espérance chrétienne n’est donc pas seulement individuelle, elle est aussi collective.

Le conseil permanent de la Conférence des évêques de France aux habitants de notre pays.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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