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Travail et société, Yvette Lucas

Les luttes menées au long de l’année 2016 pour l’abandon de la loi El Khomri ont placé le travail au cœur des questions sociales en débat, ce qui justifie largement d’y consacrer un dossier. Entrer dans le sujet en invoquant une « valeur travail » à visée universaliste peut s’avérer très idéaliste. Située (tel est bien l’objet du dossier du no 61 de La Revue du projet) dans la société d’aujourd’hui soumise à la domination du grand capital financiarisé et mondialisé mais aussi traversée par des aspirations contraires, la question du travail ne peut être isolée de son contexte. Nous la poserons donc comme suit.
La société dans laquelle nous vivons est la rencontre entre des forces productives, qui incluent les êtres humains qui travaillent, et des rapports sociaux, incluant aussi les êtres humains, qui évoluent et se transforment au cours du développement des uns et des autres. Le travail (et à notre époque sa forme salariée qui lui est consubstantielle) est au cœur de cette interaction dialectique forces productives/rapports de production et c’est dans le mouvement qu’elles engendrent qu’il prend tout son sens. Seule une telle approche peut permettre de comprendre la situation complexe et contradictoire du travail dans la société où nous sommes plongés, à la fois encore dominée par l’emprise du capitalisme et porteuse de projets émancipateurs capables d’en transformer la place, le rôle et les contenus. La manière dont la pose Denis Durand s’inscrit dans ce cadre. Rappelant les caractères fondamentaux du travail salarié tel qu’il s’exerce dans la sphère capitaliste, il conclut : « L’émancipation des travailleurs ne passe donc pas par l’exaltation du travail et de ses vertus mais par les luttes pour le dépassement du salariat et du règne de l’argent jusqu’à leur abolition. »
Cette approche qui prend en compte et la situation actuelle et les aspirations à l’abolition du salariat permet d’analyser à la fois les transformations qu’a connues et que connaît encore le travail salarié sous une domination capitaliste qui elle-même évolue et se transforme et les possibilités que font entrevoir les luttes des travailleurs pour émanciper le travail et s’émanciper eux-mêmes dans un cadre communiste ou progressiste œuvrant pour le dépassement du capitalisme et faisant des avancées en ce sens.
Car, au cours du temps, de multiples transformations sont à l’œuvre, transformant incessamment le système contradictoire que forment les aspects humains et sociaux des forces productives et les rapports de production. De ces transformations il faut repérer quels sont les moments décisifs, pour toutes les dimensions de la vie sociale et par conséquent aussi pour le travail, et pour les travailleurs, dont la présence manque au dossier. La situation n’est en effet jamais immuable. Sous le capitalisme le travail s’est transformé : au milieu du XXe siècle la masse des salariés dans le domaine de la production industrielle, alors dominante, se distribuait entre les ouvriers qualifiés, formés souvent par l’artisanat, et les OS (ouvriers spécialisés), soumis aux tâches parcellisées régies par le principe taylorien. La fin du siècle a vu disparaître les métiers ouvriers et les savoirs des techniciens absorbés dans les nouveaux dispositifs techniques. Dans le même temps, l’extension du salariat a fait apparaître de nouvelles catégories d’employés, a contribué à la salarisation de nouveaux groupes d’emplois, jusque même au sein des professions libérales, transformant aussi bien la distribution des catégories sociales que les contenus du travail, créant de nouvelles couches salariées peu rompues à la lutte des classes et contribuant ainsi à modifier la dynamique contradictoire entre rapports sociaux et forces productives. Ces transformations engendrent aussi la recherche, pour les travailleurs, des moyens de s’approprier autrement leur travail et des formes et forces nouvelles à mettre en œuvre pour exprimer et faire aboutir leurs revendications. Il importe donc de prendre en compte les changements dans les rapports sociaux, et pour l’avenir d’explorer les possibilités de l’installation d’un nouveau « modèle social », différent mais toujours appuyé sur / inséré dans / le système complexe interactif et contradictoire rapports sociaux/forces productives. Non pas un modèle social définitivement défini et structuré, mais un ensemble systémique en développement s’organisant sur longue durée et identifiable par la durabilité de ses effets sur la satisfaction des besoins humains et l’organisation de la société. Avec au cœur, et pour longtemps encore sans doute, le travail, ce cadre permettant de l’approcher aussi bien dans ses fondamentaux que dans les évolutions et transformations qu’il subit. L’organisation du travail y prend alors une place et des formes entièrement nouvelles.
Dans un tel cadre, la révolution numérique, ou mieux, la révolution informationnelle, peut, elle aussi, être abordée dans la complexité des rapports sociaux, non pas comme une fatalité intangible déterminée de l’extérieur mais en fonction d’une part des choix exercés dans son unique intérêt par la partie dominante de la société (celui du recours à la néotaylorisation, par exemple), d’autre part des changements auxquels peuvent la contraindre les luttes des travailleurs directement concernés. Ce qui me conduit à récuser l’usage du terme « ère robotique » qui tend à faire croire que le seul choix possible est le remplacement terme à terme des hommes par des robots, présentés comme leurs doubles machiniques, alors qu’un avenir fructueux et assorti aux besoins humains sera composé de systèmes dynamiques complexes formant la base de nouveaux systèmes hommes-machines (dans l’industrie comme dans les secteurs dits tertiaires), dont l’objet n’est pas la substitution intégrale des machines aux hommes mais de nouvelles combinaisons, évolutives et d’ensemble, des fonctions des uns et des autres.

Yvette Lucas.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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