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L’approche « logement d’abord » : droit nouveau ou nouveau rapport au(x) droit(s) ? Julien Lévy*

Le « logement d’abord » : que se cache-t-il derrière cette formule qui pourrait ressembler à un slogan militant ? Le concept pourrait sembler simple de prime abord, voire évident : commencer par donner un logement à celles et ceux qui n’en ont pas. Pourtant, cette « approche » (Housing first approach) est loin de faire l’unanimité, notamment en France.

Pour saisir en quoi le « logement d’abord » représente une nouveauté, et en quoi il se heurte au modèle de prise en charge traditionnel des personnes sans abri, il est nécessaire d’apporter quelques éclaircissements sur les logiques qui structurent la prise en charge de ces personnes dans le modèle français.

Le cœur et la raison…
Comprendre les logiques qui structurent le champ de la prise en charge des personnes sans abri est un défi complexe pour celui qui n’y a jamais été confronté. Cette démarche de compréhension est pourtant indispensable pour saisir les transformations qu’implique l’approche « logement d’abord ». Le « sans-abrisme » est un phénomène qui ne peut échapper à quiconque traverse le centre-ville des grandes agglomérations françaises (et pas seulement). À la vue de ces personnes qui vivent dans la rue, une réaction empreinte d’empathie serait de se demander pourquoi on ne les loge pas. Qu’est-ce qui les contraint à rester dehors ? À la réflexion, différentes raisons pourraient venir nuancer ou pondérer cette réaction première : « Un logement, oui, mais pour certains, ça pourrait être compliqué » ; « Il faudrait qu’ils soient pris en charge dans des endroits spécialisés.» Ces discours concernent bien souvent celles et ceux qui sont le plus marqués par la rue : hygiène dégradée, alcoolisme, toxicomanie, etc. ; tous ces éléments visibles et autres stigmates de la rue participent à ce que le sens commun se dise que le « logement » n’est sans doute pas la solution la plus adaptée pour ces personnes en situation de grande précarité.

Le modèle en escalier
Dans les faits, la logique qui préside à la prise en charge des personnes sans abri n’est pas très éloignée du cheminement que nous venons de décrire. L’accès à un logement est perçu comme l’objectif à atteindre, mais il importe de ne pas occulter l’ensemble des autres difficultés que peut rencontrer la personne (au niveau de la santé somatique ou psychique notamment, les addictions, etc.) et ainsi de les traiter en amont. L’organisation dominante du champ consiste donc à penser l’accompagnement des personnes dans un continuum de prises en charge qui vise à résoudre, au fil des étapes nécessaires, les différentes problématiques identifiées.
Ce modèle, qualifié bien souvent de « modèle en escalier », envisage cette succession d’étapes comme un processus nécessaire pour que les personnes soient prêtes à accéder à un logement de droit commun. Les limites de ce modèle ont été identifiées et renvoient notamment au caractère particulièrement exigeant de ce parcours. Les personnes les plus marginalisées ou fragiles sont finalement celles qui ont le plus de mal à surmonter ces différentes étapes (Contribution des experts à la conférence de consensus, FEANTSA, 2010). Elles se retrouvent en quelque sorte condamnées à errer dans ce que l’on qualifie de « portes tournantes de l’hébergement d’urgence » : alternance entre vie à la rue et séjours épisodiques dans les centres d’hébergement d’urgence.

Et si on commençait
par le logement ?

C’est sur la base de ce constat que s’est développé le « logement d’abord ». Expérimenté initialement à New York à partir de 1992 (projet Pathways to housing), il s’appuie sur le principe que le logement est un droit fondamental et en fait l’étape préalable à la mise en place de toute forme d’accompagnement sanitaire ou social. L’accompagnement n’y est pas une condition pour accéder au logement ou s’y maintenir. Ses modalités s’attachent au respect du choix de la personne dans une logique non contraignante (pas de nécessité d’arrêt de consommation d’alcool ou de drogues par exemple), sans limitation de durée.
Originellement mis en œuvre dans le cadre d’essais contrôlés randomisés visant à comparer l’approche « logement d’abord » avec les prises en charge traditionnelles (Groupe test et groupe témoin avec échantillon randomisé), ce modèle a ciblé les publics considérés comme étant les plus en difficulté : dans le cas nord-américain, les personnes « sans-abri chroniques », atteintes de troubles psychiatriques et en situation d’addiction. Ces expérimentations se sont progressivement développées en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) et dans certains pays européens (Finlande, Danemark, Écosse, Irlande, etc.). Les résultats de ces expérimentations semblent apporter des résultats probants soutenant la pertinence de cette approche (dans la majorité des expérimentations conduites, plus des trois quarts des personnes logées sont toujours dans leur logement après deux ans) par rapport à une approche classique.

Le cas français
La faible diffusion de ce modèle en France trouve différentes sources d’explication. L’une d’entre elles est la résistance observée au niveau des acteurs. À partir de 2009, par le biais d’initiatives et d’expérimentations, le gouvernement Fillon a annoncé vouloir faire du « logement d’abord » le « fil directeur » de sa politique à destination des personnes sans abri. Mais la présentation de cette approche prend la forme d’une critique à peine voilée du système d’hébergement traditionnel : « Dans l’intérêt des personnes sans abri ou risquant de l’être, le recours au dispositif d’hébergement doit rester exceptionnel et temporaire » (Circulaire relative à la définition des objectifs pour l’accès au logement des personnes hébergées et à la sortie de l’hiver du 19 mars 2010). On a ainsi pu observer des résistances importantes de la part des acteurs qui ont perçu dans cette nouvelle appro­che une remise en cause du travail effectué depuis des années et une stratégie visant avant tout à opérer des économies budgétaires. Ce sentiment trouve sans doute un écho dans les faibles moyens financiers effectivement mis en œuvre pour déployer cette politique.
Au final, le « logement d’abord » a connu une diffusion limitée en France. Dès mai 2012, la nouvelle majorité gouvernementale n’a plus fait usage de ce terme, lui préférant un mot d’ordre plus général, la « priorité au logement pour tous », consistant moins en une transformation des modes de prise en charge traditionnels « en escalier » que d’une volonté d’accroître leur efficience.

La question que pose
le « logement d’abord »

Si la question de savoir si le logement doit intervenir en amont ou en aval de l’accompagnement est centrale dans le débat qui oppose « logement d’abord » et système traditionnel de prise en charge, l’enjeu est d’après nous ailleurs. Le « logement d’abord », au travers des différentes expérimentations nationales et internationales permet premièrement de mettre à mal des représentations fortement ancrées, considérant que les « sans-abri chroniques » ne seraient « pas en capacité » d’accéder directement à un logement. Au-delà, cette approche insiste fortement sur la prise en considération du choix de la personne : choix de son logement ; choix d’arrêter ou non sa consommation d’alcool ou de drogue ; choix dans l’accompagnement. Dans ce sens, la reconnaissance de la capacité de la personne à décider pour elle-même la positionne en tant qu’acteur décisionnaire face au droit, en l’occurrence le droit au logement, mais aussi le droit à l’accompagnement. Dans ce sens, l’approche « logement d’abord » ne se présente sans doute pas comme un droit nouveau, mais participe à replacer l’usager dans un rapport au(x) droit(s) dans lequel il retrouve une autonomie décisionnelle. n

*Julien Lévy est sociologue.
Il est doctorant de l’université Grenoble-Alpes. Il est membre
de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE).

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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