La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Jack Goody et l’universalisme, Éric Guichard

Jack Goody est mort il y a un an, le 16 juillet 2015. À l’heure où les massacres ignobles d’innocents en France et partout dans le monde pourraient nous inviter à rejeter autrui, l’œuvre de Jack Goody nous rappelle que nous sommes tous pareils.

Cet anthropologue a donné un fondement rationnel à l’universalisme : il a montré les limites de la théorie du grand partage, qui pourtant supposait déjà l’absence de différences entre les humains mais qui maintenait en partie la dichotomie « primitifs/civilisés » que les média et les politiques alimentent si fréquemment. En bref, avant Goody, les « sauvages » restaient toujours un peu sauvages, même s’ils nous ressemblaient beaucoup : le monde se partageait entre le « nous » et le « eux » sans que nous sachions trop où se glissait la frontière. Jack Goody a démontré que nous avons tous les mêmes qualités, défauts, capacités. Les différences que nous croyons voir sont en fait dues à la présence ou à l’absence de techniques, qui circulent et se transmettent sans frein de type culturel.
Goody nous propose donc un point de vue original : les techniques sont à l’origine de faits culturels que nous croyons souvent caractéristiques des différences (et des hiérarchies) entre les sociétés. Une fois qu’elles pénètrent largement une société, elles deviennent source de tant de questions et de perspectives que la société se mobilise pour trouver des réponses et des usages qui vont profondément transformer ces techniques. Celles-ci ne transforment donc pas la société d’un coup de baguette magique, comme le croient les adeptes du déterminisme technique, elles en sont partie prenante et prennent d’ailleurs des configurations différentes suivant les lieux et les mondes dans lesquels elles se déploient. Parmi ces techniques, l’écriture nous importe particulièrement : un autre apport de Jack Goody a consisté à la définir comme une technologie de l’intellect. À l’heure de l’Internet, cette audace intellectuelle s’avère fort féconde.

Technologies de l’intellect réflexives
Une technique intellectuelle est un ensemble d’outils et de méthodes (de recettes) qui aident à penser, c’est-à-dire à élaborer ou à faciliter un raisonnement, à déployer une rationalité rigoureuse. Nous en connaissons beaucoup : des tables de multiplication aux cartes, des dictionnaires aux moteurs de recherche. Comment les classer ? Jack Goody distingue les technologies de l’intellect qui peuvent s’expliquer par leur seul usage et les autres. Il définit les premières comme « réflexives » et n’en repère que deux : le langage et l’écriture. Par exemple, nous ne pouvons expliquer ce qu’est un algorithme par la seule juxtaposition d’algorithmes mais nous ne manquons pas de mots pour expliquer ce qu’est le langage, même dans un régime exclusif d’oralité. C’est d’ailleurs le critère que nous utilisons pour distinguer les humains des animaux. Ces derniers, même s’ils peuvent disposer d’un langage, n’ont pas a priori la capacité à expliquer avec ce langage ce qu’il est. De même, au bout d’un temps long, nous réussissons à expliquer par écrit ce qu’est l’écriture.
Pourtant, l’écriture fonctionne mal : supposée transcrire des idées ou des fragments de mémoire, elle est faite de signes parfois en relation avec des sons, d’autres fois non. Elle voudrait capter la langue, elle la rend incompréhensible. En bref, sans la ponctuation, sans une série complémentaire de signes (en français : des guillemets aux tirets en passant par les accents) qu’il faut assimiler, socialiser, affiner, l’écriture est moins maniable que le langage, d’usage délicat car difficile à partager. En Europe et en Méditerranée, il a fallu quatre mille cinq cents ans pour disposer d’un système de signes à peu près cohérent, efficace et bien compris.

Par-delà langue et mémoire
Ainsi, l’écriture devient une gigantesque machinerie sociale dédiée à son fonctionnement : il s’agit de minimiser les problèmes d’interprétation, de trouver des solutions aux questions induites par la traduction, le commentaire ou le déchiffrement de textes. Il s’agit aussi de tirer profit des perspectives et des inventions rendues possibles par l’écriture et de prendre ces dernières comme objets de réflexion. La compréhension de la langue (syntaxe, structure), le développement de la logique (avec la possibilité de comparer plusieurs textes) et de raisonnements élaborés (de la critique au tri des listes en passant par l’invention de formes synthétiques, comme en mathématique) résultent de l’écriture. Autant de pratiques motivées par la curiosité intellectuelle, les besoins de la gestion ou le goût du pouvoir, qui nécessitent à leur tour des méthodes, des apprentissages, des… techniques.
Cette technique, comme bien d’autres, n’a plus de rapport avec ses origines, tant les figures de l’écriture, de ses usages et des réflexions qu’elle induit ont changé depuis son invention : lentement transformée, sans cesse remise sur la forge par les humains – sans qu’il y ait évolution linéaire ou progressive – avec des évolutions oubliées, tardives ou peu socialisées (pensons à l’algèbre, forme spécifique d’écriture si fréquemment rejetée). Elle est un travail permanent et collectif qui finit par structurer nos modes de pensée.
L’écriture, comme toute technique, a un grand avantage : elle se moque des frontières et, une fois largement socialisée, n’a pas vraiment de propriétaire. Jack Goody rappelait avec malice que les Européens, qui ont construit leur domination du monde à partir de leurs savoirs, de leurs conquêtes militaires et de leurs explorations, n’auraient pu avancer sans le papier, la poudre et la boussole, trois techniques inventées par les Chinois.

Que retenir de Jack Goody ?
Il n’y a pas de formes collectives de la pensée supérieures à d’autres ou plus évoluées que d’autres. Notre façon de considérer les sociétés (les cultures) comme des entités autonomes, qui auraient des difficultés spécifiques à disposer de capacités intellectuelles que peuvent acquérir certains de leurs membres n’est donc pas tenable rationnellement car elle oublie le fait technique, qui d’une part signale des échanges, des dialogues là où l’approche culturelle simpliste voit des murs et d’autre part conditionne des aptitudes intellectuelles que nous croyons individuelles et propres au champ de l’esprit.
Si nous élargissons le débat à l’heure de l’Internet, nous comprenons que nous vivons un double leurre collectif. Une technique, fût-elle intellectuelle, n’est pas qu’une recette qui, appliquée aux sociétés, va les transformer, comme le croient les partisans du déterminisme technique, si répandu aujourd’hui avec sa variante qu’est le déterminisme de l’innovation (« les nouvelles technologies vont transformer les sociétés et accroître nos richesses »). Elle n’est pas non plus secondaire (vis-à-vis d’une religion, d’un héritage culturel) puisqu’elle induit et questionne des savoir-faire, des classes de savoir qui structurent ce que nous appelons la culture, comme nous le voyons avec l’écriture qui se confond avec ce qui en permet l’usage : la culture de l’écrit. Les relations entre technique et culture sont donc plus intimes qu’on ne l’imagine.

Pouvoir de l’écrit
Les personnes qui maîtrisent au mieux l’écriture peuvent rapidement imposer leurs représentations du monde, leurs goûts, leurs croyances à celles qui ne la maîtrisent pas, surtout quand les premières sont minoritaires. Cela valait pour l’Angleterre au XVIIe siècle (le goût pour Shakespeare), pour les colonisateurs au XIXe : l’écriture facilite grandement l’imposition d’une culture. Cela vaut avec l’écriture actuelle. Pour repérer alors les formes dominantes du contemporain dans les domaines de l’esthétique, de la politique et plus largement de l’idéologie, il suffit de comprendre qui sont les « lettrés du numérique », c’est-à-dire de l’écriture électronique et en réseau, en accordant à « lettré » la dimension de technicien qui fut toujours la sienne. Ces lettrés sont majoritairement présents au sein des multinationales de l’Internet qui nous imposent aujourd’hui les machines, logiciels, formats, sans lesquels nous ne pouvons plus lire ni écrire ni nous documenter. Car l’écriture est en voie d’être massivement privatisée. Nos instruments intellectuels et leurs succédanés communicationnels sont cotés en bourse, ils évoluent au gré de l’intérêt de leurs actionnaires, qui recherchent le maximum de clients. Difficile dans ce contexte nouveau d’espérer qu’ils facilitent le déploiement de la rationalité et de l’esprit critique.
Et il n’est pas impossible qu’au-delà des appétits dérégulés et décomplexés du capitalisme et de la finance, qu’au-delà des populismes et des rejets de l’autre qui fleurissent en Europe, le désintérêt de nos gouvernements pour l’éducation publique (universelle) en ces temps de privatisation de l’écriture contribue en partie à l’essor des irrationalismes de tout type, variantes extrémistes et meurtrières incluses.
En effet, l’école et l’université sont de plus en plus contractualisées avec les entreprises précédentes, comme le montre le « Plan numérique à l’école », source d’un accord entre le ministère de l’Éducation et Microsoft. À l’université, nombre d’enseignants et d’étudiants s’inquiètent de ce qu’on n’y apprend plus à compter, dessiner, écrire avec les outils de l’écriture actuelle. L’esprit critique, hier richesse des sciences sociales, se dilue dans la religion du numérique. C’est compréhensible, aurait pu répondre Jack Goody : puisqu’il faut tant de décennies pour stabiliser une culture de l’écrit, avec son lot de socialisation des techniques et des recettes, d’édification des institutions et de sédimentation des problématiques réflexives, la transformation de l’écriture venue de l’informatique et l’Internet bouscule nos habitudes intellectuelles, nos architectures rationnelles et leurs pendants collectifs.
Restent quelques petits groupes qui développent ou partagent des outils d’écriture gratuits, autogérés, sources de réflexivité et donc d’esprit critique. Mais ils ne sont pas en position d’écrire le monde au sens politique ni d’infléchir les orientations de la technique.

Optimisme
L’universalisme de Jack Goody l’a toujours empêché de céder au catastrophisme. En ces temps troublés par des violences multiformes et des discours univo­ques  (There is no alternative), autoritaires et pétris de contradictions, il aurait certainement rappelé que la culture est construite sur des « contradictions cognitives » et que nos représentations à son sujet gagneraient à intégrer la technique.
Néanmoins, celui qui s’est volontairement engagé dans l’armée britannique en 1939 pour lutter contre le nazisme aurait certainement insisté sur le besoin de consolider une éducation populaire et exigeante sur les bases d’une écriture et de savoirs publics, gratuits, accessibles à tous.
Jack Goody avait sur le monde un regard étonnamment débarrassé de préjugés. Il allait au bout de ses raisonnements. Il gardait l’idée que les humains et leurs pratiques sont toujours comparables, quels que soient les lieux et les époques. Ce qu’il a abondamment démontré. Gardons ce point en mémoire, restons circonspects face aux notions de culture, de communauté et n’oublions pas que nous sommes parents et enfants de la technique. n

*Éric Guichard est maître de conférences à l'ENSSIB.

Deux ouvrages
de Jack Goody

Pouvoir et savoir de l’écrit, La Dispute, 2007.
Mythe, rite & oralité, Presses universitaires
de Lorraine, 2015.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.