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Condorcet et les sciences, Pierre Crépel*

Condorcet (1743-1794) a fait au XXe siècle l’objet de toutes les récupérations : premier des radicaux, premier des socialistes, ultime rempart contre le bolchevisme, inspirateur du totalitarisme, apôtre des droits de l’homme soudainement mis en avant lors du bicentenaire de la Révolution française… Au-delà des opérations politiciennes, ces interprétations sont aussi un contresens sur les projets scientifiques du savant, de l’encyclopédiste et du révolutionnaire.

Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis  de Condorcet est né en Picardie, il n’a pas connu son père, militaire, tué quelques semaines après sa naissance. Élevé par sa mère, plutôt bigote, et le frère de celle-ci, subdélégué à Ribemont de l’intendant de Soissons, il voit passer chez lui toutes sortes d’affaires locales (y compris celles des petites gens). La famille de son père n’est pas absente de son univers, notamment pour l’héritage. Elle dominait au XVIIe siècle le village de Condorcet en Dauphiné, près de Nyons ; en partie protestante, elle a été déchirée par les dragonnades au moment de la révocation de l’Édit de Nantes (1685). Certains ont abjuré, un oncle de notre auteur, devenu évêque, a même fait preuve d’un zèle presque fanatique pour les jésuites et contre les jansénistes.

Condorcet mathématicien
Condorcet fait ses études chez les jésuites à Reims, puis au collège de Navarre à Paris. Il ne commence pas sa carrière comme philosophe, juriste ou homme politique, mais comme mathématicien. À l’époque, la science de pointe, c’est, après Newton et Leibniz, le calcul différentiel et intégral, appliqué en particulier au mouvement des astres, de la Terre, des machines, des fluides. Grâce aux équations différentielles, Clairaut et D’Alembert, les Bernoulli et Euler montrent que la gravitation universelle permet d’expliquer aussi bien la forme de la Terre que les éclipses, les perturbations de Jupiter et de Saturne, les mouvements un peu erratiques de la Lune ou ceux de l’axe de la Terre. Ces savants partent du problème physique, le mettent en équations et résolvent celles-ci au moins de façon approchée. Condorcet n’adopte pas cette attitude : comme Alexis Fontaine des Bertins, savant aujourd’hui un peu oublié, au lieu de partir du concret, il préfère considérer des équations différentielles dans toute leur généralité, en développer la théorie et, ensuite seulement, voir à quoi cela peut s’appliquer. C’est un point de vue moderne (trop pour l’époque ?), ce qui va le conduire à des résultats (mal rédigés) qui passent plus ou moins inaperçus et seront redécouverts un demi-siècle plus tard. Condorcet est élu à l’Académie des sciences en 1769, à 26 ans, et continue ses travaux mathématiques jusque dans la décennie 1780.

Condorcet et l’organisation des sciences
Au milieu du XVIIIe siècle, l’Académie des sciences de Paris joue un rôle central dans la science européenne. Les universités ne s’occupent que de droit, de théologie et de médecine, il n’existe pas de facultés des sciences ni d’instituts de recherche publics ou privés. Seules quelques écoles militaires (artillerie, génie, marine) dispensent des cours de mathématiques de niveau supérieur. L’académie nomme un contingent restreint de membres, souvent jeunes, mais seuls les « pensionnaires », plus expérimentés, reçoivent une rétribution de 1000 ou 2000 livres par an (alors qu’un courtisan en touche facilement 20 000). Les savants doivent donc souvent disposer de revenus par ailleurs, beaucoup sont médecins ou enseignants. En plus des disciplines mathématisées – la mécanique, l’acoustique, l’optique –, il existe des sciences d’observations ou d’expériences, comme l’anatomie, la chimie, l’histoire naturelle. Elles se développent sur tout le territoire, au sein de collèges de médecine et de chirurgie, d’observatoires, d’académies, puis de sociétés d’agriculture qui sont souvent le fait d’ « amateurs éclairés ». L’organisation reste locale, elle ne dépend en général ni d’une centralisation parisienne, ni d’un fonctionnement en réseau. Les liens entre astronomes passent par les personnes selon leurs affinités ou au gré de leurs connaissances (entre jésuites, anciens élèves), et non par les structures. Les académies, tant celle de Paris que celles des diverses provinces, ont des membres « associés » ou « correspondants » qui assurent une certaine liaison. Les sociétés d’agriculture, créées autour de 1761, à l’initiative du contrôleur général des finances Bertin, ont quelques liens entre elles, mais essentiellement sur le même mode. Il existe aussi une Académie royale de chirurgie, qui deviendra plus tard la Société royale de médecine…
En 1769, D’Alembert, tout auréolé de ses découvertes, de son rôle dans l’Encyclopédie, de son amitié avec Voltaire, mais qui n’a pas de rôle institutionnel particulier dans la compagnie, rêve (en vain) de la réformer, d’instaurer une égalité entre ses membres. Il parvient cependant, non sans mal, à faire nommer Condorcet secrétaire perpétuel et à promouvoir ses idées. En 1774, suite à l’avènement de Louis XVI, Turgot, le ministre des « Philosophes », souhaite moderniser la société dans un sens rationnel et en faveur des forces montantes, celles de la bourgeoisie, qui réclame la liberté du commerce et la fin des entraves de l’Ancien Régime. Il veut mettre en route une réforme des poids, mesures et monnaies, organiser la navigation intérieure par un système de canaux, asseoir la justice sur des bases scientifiques. Pour cela, il s’appuie sur un entourage de savants dont Condorcet est une figure de proue. Celui-ci, avec trop de fougue, s’investit tous azimuts, cherche à associer les académies provinciales sous le joug de celle de Paris, mais ses projets ne tiennent pas toujours assez compte de l’existant et des aspirations des acteurs. Bien des projets échouent ou restent dans les cartons et, à la chute de Turgot en mai 1776, Condorcet doit se replier sur la seule organisation des activités de l’Académie des sciences de Paris ; il se lance également dans la diffusion de ses idées par la presse périodique.

Condorcet, la politique et la recherche scientifique
En 1766 a lieu l’exécution du chevalier de La Barre, prétendument pour blasphème ; au même moment paraît en traduction le Traité des délits et des peines de Cesare Beccaria, premier ouvrage contre la peine de mort, premier ouvrage abordant le droit pénal de façon scientifique, voire mathématique. C’est le début des réflexions juridiques de Condorcet et aussi de son intérêt pour le calcul des probabilités : en vue d’évaluer l’exactitude des témoignages ou les erreurs judiciaires, plus généralement en vue de traiter des situations en information incomplète ou incertaine. Peu à peu, mûrit dans sa tête un projet beaucoup plus vaste, celui de donner des bases scientifiques et philosophiques solides à l’étude des phénomènes sociaux et humains, ce qui débouche dans les années 1780 et 1790 sur ce qu’il appelle la « mathématique sociale ». Pour lui, la politique (au sens noble du terme) n’est pas une lutte ou une conciliation d’intérêts, encore moins un ensemble de ruses pour arriver, mais un processus de même nature que la recherche scientifique. D’où une profondeur et une pertinence sur les grandes questions du long terme et, en revanche, une faible influence sur l’événement, sur la politique immédiate, d’autant plus que Condorcet n’a aucune éloquence et croit en outre à l’harmonie des classes sociales. Bien que relativement informé sur l’état de l’Angleterre, il ne voit guère venir la révolution industrielle et en tout cas ne l’apprécie pas lucidement.

Condorcet et l’enseignement des sciences
Au début des années 1770, sans doute traumatisé par l’enseignement qu’il a reçu chez les jésuites, il pense surtout à la formation des jeunes notables et se prononce pour une éducation « particulière » et privée, et non collective et publique. Les jésuites, qui assuraient les trois quarts de l’enseignement, ont été chassés des collèges en 1762, puis du royaume en 1764. Tout est désorganisé et les projets de réorganisation fleurissent. Petit à petit, une soif de connaissance touche des couches plus larges de la société, elle rencontre des besoins croissants en agriculture, voire dans les manufactures et les métiers, elle se politise aussi. Le point de vue de Condorcet évolue et, lorsque la Révolution arrive, prend une tout autre ampleur. Dans ses Mémoires sur l’instruction publique  (1790), le but premier de l’instruction est de permettre à chaque individu de devenir citoyen en connaissance de cause, de ne plus être dépendant de ceux qui « savent » ou prétendent savoir. La formation générale et professionnelle n’est pas à négliger, mais ne vient qu’ensuite.  Condorcet propose alors une instruction publique laïque, gratuite, mais non obligatoire, de haut niveau pour l’époque, largement désintéressée, programme que ses successeurs (y compris Jules Ferry, un siècle plus tard) réviseront à la baisse.

Condorcet et le progrès
Proscrit en juillet 1793, Condorcet se cache et rédige son Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Il n’aura le temps de terminer qu’une version ramassée, l’Esquisse, mais subsistent dans ses papiers de nombreux fragments, récemment publiés, de ce qui devait constituer une œuvre très vaste. On a souvent présenté cet ouvrage comme un hymne optimiste un peu béat au « progrès ». Attention, il ne s’agit pas « du » progrès, encore moins du seul progrès technique, mais « des » progrès « de l’esprit humain » ; d’autre part, Condorcet ne présente pas ces progrès comme linéaires et inéluctables dans une version « optimiste », il montre les obstacles, il appelle à l’action de la raison contre les préjugés, contre les retours obscurantistes, pour une amélioration simultanée des progrès tant des connaissances que des mœurs, des institutions, des rapports entre les gens.

Condorcet et Robespierre se sont affrontés, ils n’eurent pas la même appréciation sur le peuple, les classes sociales, la religion, l’enthousiasme, mais ils eurent aussi beaucoup de points communs : adversaires précoces de la peine de mort, partisans d’une république de propriétaires qui limite la grande propriété, combattant la dictature de l’argent et l’ignorance. Plutôt que de les opposer, comme d’opposer Voltaire et Rousseau, ne vaut-il pas mieux faire son profit des actes et des intuitions de l’un et de l’autre pour les dépasser intelligemment ? Comme Marx et Jaurès... Les historiens de la Révolution française débattent pour savoir si Condorcet doit être considéré comme girondin, comme montagnard ou comme inclassable. En fait, cela dépend des questions examinées et on ne peut répondre à cette question qu’en considérant aussi son projet scientifique dans toute son ampleur.

*Pierre Crépel est historien des sciences. Ancien chargé de recherches au CNRS, il est président de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon.

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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