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Le temps de travail, un enjeu politique majeur, Véronique Sandoval*

Depuis une quarantaine d’années, notre rapport au travail et au temps a changé, les frontières entre travail et hors travail s’enchevêtrent. Pourtant la régulation du temps de travail reste un enjeu politique majeur et ne peut être laissée à la négociation d’entreprise.

Les trajectoires linéaires avec un découpage des temps de vie en une période de formation, suivie d’une période de vie active consacrée au travail, pour enfin atteindre la période de temps libre, la retraite, sont remises en cause. D’une part par la formation tout au long de la vie nécessaire pour suivre l’évolution des sciences et des techniques, mais aussi pour aborder des ruptures de trajectoires professionnelles ; d’autre part par la précarisation des emplois, l’alternance chômage-emploi et donc des temps de non-travail au sein de la période de vie active ; enfin par les cumuls emploi-retraite liés à l’insuffisance du montant de nombreuses pensions.
Le découpage de la semaine entre cinq jours de sept heures de travail et deux jours de repos consacrés aux autres activités est lui aussi de moins en moins répandu. On assiste notamment à l’extension du travail du samedi et du dimanche, liée à l’ouverture des magasins sept jours sur sept, au développement des services à la personne, mais aussi à la précarisation des étudiants, dont beaucoup d’entre eux doivent conjuguer emploi et poursuite de leurs études. En outre, face à l’intensification du travail et à la souffrance au travail qu’occasionnent les nouvelles méthodes de management, le choix d’une réduction de la durée du travail, sous forme de jours de réduction du temps de travail (RTT), interrompt souvent la succession de cinq journées de sept heures de travail.

Travail et vie personnelle
Enfin, comment quantifier le temps de travail et donc le distinguer du temps « hors travail », quand, au nom de la plus grande « autonomie » laissée au travailleur dans la réalisation des objectifs qui lui sont fixés (cf. les travaux de Danièle Linhart), le « travail au forfait » (ne fixant aucune limite à la durée quotidienne de travail) s’étend et s’accompagne d’un usage croissant des nouvelles technologies de l’information et de la communication, multipliant les porosités entre la sphère du travail et les autres sphères de la vie ?
Pourtant la régulation du temps de travail reste un enjeu politique majeur.
Un enjeu de santé publique d’abord, quand se multiplient les cas de burn-out ou d’épuisement professionnel, et le harcèlement des cadres jusque chez eux à toute heure du jour ou de la nuit, faute d’un droit reconnu à la déconnexion – pour lequel se battent les organisations syndicales.
Un enjeu de redistribution des richesses (enjeu de classe) aussi, quand les gains de productivité liés au perfectionnement des techniques, à l’élévation de la qualification et à la réorganisation du travail, ne sont plus utilisés pour réduire le temps individuel de travail et améliorer la qualité de vie des travailleurs, mais seulement pour accroître les dividendes des actionnaires. Alors que durant les Trente glorieuses la réduction du temps de travail s’est accompagnée d’un accroissement du pouvoir d’achat des salariés, à partir des années 1980 elle est associée à un blocage des salaires, et au cours des années 2000 on assiste à un recul de l’âge de la retraite, à un recul des salaires dans la valeur ajoutée, et à un accroissement de la durée effective de travail.
Un enjeu de partage du temps de travail également, pour remplacer la combinaison contradictoire d’une durée du travail effective en croissance pour les salariés à temps plein et d’une extension du chômage et des petits boulots pour les autres, par un partage du travail donnant droit au travail pour tous et un véritable « droit au temps » pour chacun.
Enfin un enjeu d’émancipation par le travail dans le cadre de l’émergence d’un nouveau mode de développement humain durable, qui ne sera possible que si des temps sociaux sont libérés pour le débat démocratique.

Repenser l’organisation du travail et son contenu
Pour répondre à ces enjeux, la diminution du temps de travail suppose non seulement le maintien du pouvoir d’achat des travailleurs lors de la réduction de la durée légale hebdomadaire ou de l’accroissement du nombre de jours de congé payés, mais de repenser l’organisation du travail et son contenu – et donc la conquête de nouveaux droits pour les salariés au sein de l’entreprise ou de l’institution. C’est ce que montre notamment la lutte que mènent depuis des mois les personnels soignants de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), notamment ceux qui refusent la réorganisation des horaires de travail qui prévoit la suppression de neuf jours et demi de RTT au profit d’une réduction de la durée quotidienne d’une vingtaine de minutes. Le conflit porte tout autant sur le contenu et la finalité de leur travail (la qualité des soins prodigués aux malades contre l’intensification du travail et la rentabilité des actes effectués dans un temps donné), que sur les modalités de récupération de leur force de travail et le droit d’organiser son temps pour préserver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Mais cette nécessaire conquête de nouveaux droits pour les salariés au sein de l’entreprise doit être encadrée par la loi. Elle ne saurait être assimilée à la bataille que mène le Mouve­ment des entreprises de France (MEDEF) depuis des années pour laisser la maîtrise du temps de travail au patronat, au nom de la « compétitivité ». Accorder aux entreprises la liberté de négocier le temps de travail, tout en supprimant la hiérarchie des normes, c’est laisser les travailleurs (et non plus l’entreprise) assumer seuls la responsabilité de leur travail, et faire du temps de travail une affaire individuelle, alors que « le temps, ses usages, mais aussi sa “métrologie” sont résolument une affaire collective et politique » (Michel Lallement).

*Véronique Sandoval est membre du secteur Travail du Conseil national du PCF.
La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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