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Des millions d’enfants travaillent, Bernard Thibault*

Les modalités actuelles qui régissent le commerce international méconnaissent largement les droits sociaux au point d’accroître la précarité et le chômage partout dans le monde. La mise en concurrence généralisée des travailleurs par le moins-disant social entraîne parfois la négation des droits de l’homme les plus élémentaires, dont ceux des enfants.

Il y a près de cent ans, en mettant sur pied l’Organisation internationale du travail (OIT), les États convenaient qu’ « une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale ». Plus tard, en 1944, ils affirmaient « la primauté des aspects humains et sociaux sur les considérations économiques et financières ».Plus de cent quatre-vingts conventions internationales du travail sont censées contribuer à promouvoir le progrès social à l’échelle du monde. Leur mise en œuvre se heurte tant à l’absence de volonté politique des États de les mettre réellement en application sur leur territoire qu’à l’insuffisance des moyens confiés à l’OIT pour remplir son mandat.

Un défi à relever : le combat contre le travail des enfants
La situation du travail des enfants illustre l’ampleur du défi qui reste à relever. À l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, le 12 juin 2015, l’OIT déclarait : « Le nombre global d’enfants en situation de travail s’élève à 168 millions. Plus de la moitié, c’est-à-dire 85 millions, effectuent des travaux dangereux. Cette persistance du travail des enfants prend ses racines dans la pauvreté et le manque de travail décent pour les adultes, le manque de protection sociale et une incapacité à s’assurer que tous les enfants fréquentent l’école jusqu’à l’âge minimum d’admission à l’emploi ou au travail. »
Deux conventions fondamentales de l’OIT portent sur le travail des enfants et les pires formes de travail des enfants. L’organisation s’est en effet donné très tôt l’objectif d’éradiquer cette pratique. Le travail des enfants a ainsi reculé de près d’un tiers depuis les années 2000 mais demeure un fléau à combattre.
La convention 138 met l’accent sur la relation étroite entre l’éducation et l’âge minimum d’admission à l’emploi ou au travail. Elle déclare que l’âge minimum ne devra pas être inférieur à l’âge auquel cesse la scolarité obligatoire, ni en tout cas à quinze ans. Cependant, la majorité des États tarde encore à aligner ces deux curseurs.
Dans les pays les plus touchés, la lutte contre le travail des enfants repose sur deux conditions essentielles : l’amélioration des revenus et des conditions de vie des travailleurs adultes et le développement des systèmes éducatifs. Sans ces deux piliers – et l’OIT parle d’expérience –, l’éradication semble bien hypothétique.
Au-delà des obligations qui reviennent aux États qui doivent se mettre en conformité avec les conventions sur leur territoire, une partie de la solution repose aussi sur un accompagnement des pays concernés.

Aide au développement, projets de coopération et de solidari
Si l’éducation et la formation sont à l’évidence des moteurs essentiels du développement social et économique, elles exigent des investissements. Dans de nombreux pays, les systèmes éducatifs sont exsangues. Pour beaucoup trop d’enfants, les possibilités d’accès à l’éducation s’arrêtent au niveau du primaire. Dans les faits, l’école pour tous n’existe pas et les populations les plus pauvres, notamment dans les zones rurales, n’y accèdent pas. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, l’aide au développement, les projets de coopération et de solidarité se révèlent indispensables.
Au nom des différences de situation, l’OIT a, en plus de la convention 138, adopté en 1999 la convention 182 sur les pires formes de travail de l’enfant. Il est sans doute juste de prôner en la matière une démarche progressive, tant les mesures abruptes peuvent s’avérer contre-productives ou tout simplement impossibles à mettre en œuvre. On a ainsi vu par le passé des campagnes de boycott de tel pays sur telle production déplacer le phénomène de l’exploitation au lieu d’y apporter une solution. En Ouzbékistan, par exemple, une campagne de boycott du coton lancée il y a quelques années à l’initiative de multinationales américaines du textile n’a pas empêché d’autres multinationales concurrentes de reprendre les fournisseurs. Pire : de telles mesures déplacent l’exploitation des enfants lors des récoltes vers d’autres secteurs, non moins dangereux ou inadmissibles comme l’exploitation sexuelle. La solution passe donc par un accompagnement des pays concernés et par une aide effective et conséquente au développement, ainsi que par l’amélioration du revenu des familles, donc par le respect d’un ensemble de droits souvent à construire.
Les pays les plus affectés ne peuvent résoudre seuls le problème, même lorsqu’ils sont accompagnés par le Bureau international du travail. Dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’aide au développement, les projets de coopération et de solidarité se révèlent indispensables, mais sont trop souvent insuffisants ou mal déployés. Les pays développés doivent prendre toute leur part dans cet effort de financement et de mise en œuvre car l’objectif demeure : le travail des enfants doit être éradiqué.

*Bernard Thibault est membre du conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail et ancien secrétaire général de la Confédération générale du travail.

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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