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Autour des mutations du travail : une perspective historique (France, XIXe-XXIe siècles), Michel Pigenet*

Le sociologue Alain Cottereau a dénombré jusqu’à quatorze significations différentes du terme « travail ». Mot-valise gros d’enjeux majeurs, ce qu’il désigne relève à la fois du vocabulaire de l’activité, des relations sociales et des valeurs.

La tardive reconnaissance de la valeur travail
Un détour par l’étymologie renvoie au latin tripalium, instrument de torture à trois pieux. On ne saurait mieux souligner le lien établi entre travail, souffrance et pénitence. Tel est le point de vue des élites des sociétés antiques et médiévales, qui tiennent pour vile toute activité manuelle. La reconnaissance explicite de son utilité sociale et économique commence à la faveur des bouleversements qui, à la suite des grandes découvertes, impulsent l’essor du commerce et des productions.
La Révolution précipite l’entrée dans l’ère de la société de classes et la disparition des entraves juridiques d’antan, créant les conditions d’une industrialisation qui érige le travail en référence centrale. Au terme des événements révolutionnaires, le compromis sociopolitique au fondement de l’acceptation des principes nouveaux repose sur la protection de la petite propriété, gage d’indépendance et de citoyenneté. Il en résulte un processus singulier d’industrialisation qui, moins brutal que celui observé outre-Manche ou, plus tard, en Allemagne, s’accommode du maintien d’une importante population rurale. De là découle la fréquence de longue durée des statuts mixtes d’ouvriers-paysans, la polyvalence des activités et les emplois saisonniers.

L’évolution des régimes de travail et des emplois à l’ère de la société salariale
Partie prenante de la première industrialisation étirée jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle, la France se métamorphose lentement en société salariale, définie par le poids des salariés – 7 millions et 53 % des actifs en 1900 ; 13 millions et 89 % en 2007 – et les protections dont ils jouissent en contrepartie de leur subordination envers les employeurs. Le basculement s’opère au cours des années 1920-1930, dans le sillage d’un second mouvement d’industrialisation. Il s’en faut que la mutation éradique les régimes antérieurs d’emploi, à l’exemple de l’intermittence, du travail à domicile ou du tâcheronnage.
Si l’industrialisation grossit les rangs des actifs du secteur secondaire, en premier lieu des ouvriers – 41 % des actifs en 1962 et 8,6 millions en 1975 – avec des transferts de l’agriculture vers les usines, l’immigration y concourt, ainsi que les femmes qui investissent en plus grand nombre encore les emplois du tertiaire.
Dans les années 1970, un nouvel âge du travail s’esquisse cependant, concomitant, sur fond de crise sociale et économique, de l’épuisement des modes précédents d’organisation, du développement des temps volontaires de non-travail – scolarité, loisirs, retraites –, et d’une mondialisation accélérée. Face à la conjonction du ralentissement de la croissance et de la désindustrialisation, l’envol du tertiaire – plus de 76,2 % des actifs en 2013, contre 13,5 % dans l’industrie – ne suffit pas à contenir l’installation dans une période de chômage de masse. Les ouvriers, moins nombreux – près de 6 millions et 20 % des actifs –, dispersés dans de petits établissements – en majorité dans des entreprises de moins de 50 salariés –, affectés aux activités de maintenance, d’entretien ou de logistique d’entreprises de services, perdent la visibilité qui assurait la centralité de la classe. Des distinctions autrefois essentielles s’estompent au fur et à mesure que les ouvriers travaillent sur ordinateur, tandis que l’informatique soumet les activités de bureau aux impératifs de la rationalisation et à l’organisation scientifique du travail. Déstabilisé et sur la défensive, le monde du travail peine à préserver les équilibres et compromis qui fondaient l’État social républicain, stade suprême de l’État-nation. Derrière les statistiques, une mutation décisive affecte le salariat.

Retour sur l’émergence du salariat de la seconde industrialisation
L’efficacité dans la gestion de la main-d’œuvre concentrée au sein des usines géantes de la seconde industrialisation entamée dès la fin du XIXe siècle conditionne la rentabilisation des immenses capitaux investis. Le renforcement de la discipline accompagne le recul de l’autonomie des travailleurs sous les effets conjugués de la rationalisation et de l’organisation scientifique du travail. L’idéal d’une production continue ne tolère pas les à-coups et les fluctuations pour cause d’absentéisme. Si de larges fractions de
travailleurs, cantonnés dans des opérations élémentaires, paraissent interchangeables, le temps des em­bauches au jour le jour est révolu. Les sanctions ne constituent qu’une partie de la réponse patronale. Il s’agit aussi de fidéliser au moyen d’avantages divers et à travers la banalisation des contrats de travail à durée indéterminée. La stabilisation des embau­ches va de pair avec la fluidité croissante du marché du travail, évolution que continue de contrarier la permanence des segmentations sur critères de qualification, d’âge, de sexe, d’origine, de structuration territoriale, etc. Ceci posé, les relations de travail sont irréductibles à leurs dimensions économiques et juridiques.

Ce qui se joue au travail
Les ethnologues ont observé comment les acteurs s’impliquent au travail et s’approprient son espace, en bref ce qui s’y joue. À la Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation (SNECMA) de Gennevilliers des années 1970, la « forge », vétuste, sale, mais haut lieu de solidarité virile, s’oppose à la « fonderie », caparaçonnée, ou à la « grosse mécanique », plus souriante. Les surnoms évocateurs fixent des ambiances : la « chapelle », austère, le « sénat », peuplé d’ouvriers âgés, le « triangle des Bermudes », désordonné… Le cadre, les produits et les techniques pèsent également sur les conduites. C’est l’évidence dans les mines où la dureté des tâches, le manque d’air et de lumière, l’exposition aux risques du grisou, des éboulements ou d’inhalation de particules minérales secrètent des coopérations vitales.
Si le recul de l’autonomie ouvrière est allé de pair avec la contraction des temps et des espaces de non-activité au travail, ni l’une ni les autres ne disparaissent jamais complètement. En sens inverse, les rites, les valeurs, les hiérarchies et les solidarités forgées au travail débordent du strict cadre professionnel et participent d’une socialisation assez profonde pour imprégner les quartiers, cités et faubourgs voisins des ateliers. Là s’enracinent les pratiques et les organisations de travailleurs qui échappent à l’emprise patronale, voire la combattent. Les employeurs ne sont pas en reste ainsi que le rappellent les ambitions hégémoniques du paternalisme.
Qu’en est-il aujourd’hui du travail comme facteur de socialisation et d’identification collective ? L’immaté­rialité et l’intellectualité croissantes de son exercice malmènent les repères et les garanties adossées aux savoir-faire. La dimension relationnelle de l’activité fait la part belle à des savoir-être qui défient l’objectivation conventionnelle et élargissent comme jamais les ressources mobilisables des travailleurs. Le statut salarial lui-même, tel qu’il était issu des compromis de la seconde industrialisation, vacille. Le retour en force des formes les plus précaires d’emplois et le regain du vieux contrat de louage d’ouvrage sous couvert d’auto-entrepreneuriat brouillent les frontières et les normes, sans ébranler l’arrière-plan des subordinations et de l’exploitation. La révolution informationnelle et les aspirations laissent certes entrevoir des alternatives émancipatrices. Leur exploration relève toutefois moins des historiens que des citoyens.

*Michel Pigenet est historien.
Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et président de l’Association française pour l’histoire des mondes du travail.
La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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