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Religion et lutte de classes, Florian Gulli et Aurélien Aramini

Quelle attitude le parti révolutionnaire doit-il adopter à l’égard de la religion ? Il est clair que le matérialisme dont il se réclame est, d’un point de vue théorique, hostile à la religion. Pour le matérialisme, « le brouillard religieux » charrie des représentations erronées de la réalité et se met souvent au service des pouvoirs en place. Quelles sont toutefois les implications politiques de cette critique de la religion ? Le parti révolutionnaire doit-il développer une propagande athée dans le but de convaincre les croyants de renoncer à leur foi ? Pour Lénine, la question religieuse doit rester au second plan car elle risque toujours de faire le jeu de la bourgeoisie en divisant les ouvriers selon leur confession.

Notre programme est fondé tout entier sur une philosophie scientifique, rigoureusement matérialiste. Pour expliquer notre programme il est donc nécessaire d’expliquer les véritables racines historiques et économiques du brouillard religieux. Notre propagande comprend nécessairement celle de l’athéisme ; et la publication à cette fin d’une littérature scientifique que le régime autocratique et féodal a proscrite et poursuivie sévèrement jusqu’à ce jour doit devenir maintenant une des branches de l’activité de notre Parti. Nous aurons probablement à suivre le conseil qu’Engels donna un jour aux socialistes allemands : traduire et répandre parmi les masses la littérature française du XVIIIe siècle athée et démystifiante1.
Mais en aucun cas nous ne devons nous fourvoyer dans les abstractions idéalistes de ceux qui posent le problème religieux en termes de « raison pure », en dehors de la lutte de classe, comme font souvent les démocrates radicaux issus de la bourgeoisie. Il serait absurde de croire que, dans une société fondée sur l’oppression sans bornes et l’abrutissement des masses ouvrières, les préjugés religieux puissent être dissipés par la seule propagande. Oublier que l’oppression religieuse de l’humanité n’est que le produit et le reflet de l’oppression économique au sein de la société serait faire preuve de médiocrité bourgeoise. Ni les livres ni la propagande n’éclaireront le prolétariat s’il n’est pas éclairé par la lutte qu’il soutient lui-même contre les forces ténébreuses du capitalisme. L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel.
Voilà pourquoi, dans notre programme, nous ne proclamons pas et nous ne devons pas proclamer notre athéisme ; voilà pourquoi nous n’interdisons pas et ne devons pas interdire aux prolétaires, qui ont conservé tels ou tels restes de leurs anciens préjugés, de se rapprocher de notre Parti. Nous préconiserons toujours la conception scientifique du monde ; il est indispensable que nous luttions contre l’inconséquence de certains « chrétiens », mais cela ne veut pas du tout dire qu’il faille mettre la question religieuse au premier plan, place qui ne lui appartient pas ; qu’il faille laisser diviser les forces engagées dans la lutte politique et économique véritablement révolutionnaire au nom d’opinions de troisième ordre ou de chimères, qui perdent rapidement toute valeur politique et sont très vite reléguées à la chambre de débarras, par le cours même de l’évolution économique.

Lénine, « Socialisme et religion », Novaïa Jizn, 1905
(Œuvres, tome 10, Paris, Éditions sociales et Moscou,
Éditions du progrès, 1967, p. 83-84).
1.Voir F. Engels, La Littérature politique des émigrés. Le programme des communards blanquistes émigrés (note de Lénine).

Matérialisme et religion
Le programme politique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie repose sur une base philosophique matérialiste. Le matérialisme, opposé à l’idéalisme, affirme que la seule manière de connaître la réalité est de partir de la matière dont les sciences de la nature donnent une connaissance toujours plus précise. Les sensations, les idées, la conscience, la pensée, thèmes privilégiés de l’idéa­lisme, ne sont que des images du monde extérieur, des reflets. Dans une perspective matérialiste, que Lénine déve­loppera longuement en 1909 dans Matérialisme et empiriocriticisme, les idées, la conscience, la pensée des hommes ne sont pas indépendantes du corps ; elles sont « liées au fonctionnement des nerfs, du cerveau ».
Sur cette base, tout ce qui existe n’est que matière : les idées d’une âme immatérielle, d’un Dieu créateur ou d’une vie après la mort n’ont donc pas de réalité et ne sont que des productions du cerveau humain.
Ces idées religieuses sont nées de l’igno­rance et de l’imagination des hommes. Ils en avaient besoin pour expliquer les phénomènes naturels, parce que leur faisaient défaut de véritables connaissances scientifiques.
Cette explication de la religion à partir de l’ignorance, certes valable pour les premières sociétés, est toutefois insuffisante. Marx portait plus avant son analyse de la religion ; il expliquait de manière matérialiste la religion et le besoin de croire à partir de la lutte des classes. Les hommes font la religion et inventent leurs dieux dans des situations historiques précises. La religion, en particulier son succès dans les masses populaires, s’explique ainsi par des causes sociales, liées à l’organisation éco­nomique de la société.

Les exploités croient en une vie meilleure dans l’au-delà parce qu’ils souffrent concrètement dans un ordre social injuste. La religion les soulage ; elle est « l’opium du peuple », selon la formule célèbre de Marx. La religion a donc ses racines dans la mi­sère sociale et se nourrit de « la peur devant la force aveugle du capital, aveugle parce que ne pouvant être prévue des masses populaires, qui, à chaque instant de la vie du prolétaire et du petit patron, menace de lui apporter et lui apporte la ruine “subite”, “inattendue”, “accidentelle”, qui cause sa perte, qui en fait un mendiant, un déclassé, une prostituée, le réduit à mourir de faim » (« De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion », Œuvres, tome 15, Paris, éditions sociales et Moscou, éditions du progrès, 1967, p. 432-444, p. 436).

Inefficacité
de la propagande athée

En cherchant à combattre la religion de manière abstraite, c’est-à-dire sans tenir compte de ses racines sociales, la propagande athée se trompe de cible. Il est souvent peu efficace de montrer la faiblesse des preuves de l’existence de Dieu, de critiquer les arguments en faveur de l’immor­ta­lité de l’âme, ou de mettre en lumière des épisodes historiques peu compatibles avec l’existence d’un Dieu miséricordieux. Cette propagande oublie les racines existentielles – et non théoriques – de la foi : la réaction à « la détresse réelle ». Elle oublie que l’individu vient à la foi, non pas en raison de sa vérité et de la solidité des arguments qui la soutiennent, mais pour le soulagement qu’elle procure.
On ne peut dépasser la religion, pense Lénine à la suite de Marx, qu’en transformant la réalité sociale. Plus ce monde sera insatisfaisant, plus la détresse y sera grande, plus il y aura de religion. À l’inverse, plus les conditions d’une vie heureuse seront établies ici-bas, plus la religion, privée de sa source, reculera.

« Nous ne devons pas proclamer
notre athéisme »

Lénine tire les conséquences politiques de cette analyse : « Dans notre programme, […] nous ne devons pas proclamer notre athéisme. » La question religieuse doit rester au second plan. Ce qui se traduit concrètement par la possibilité accordée au croyant d’adhérer au parti révolutionnaire sans renoncer au préalable à sa religion.
Pour Lénine, le refus d’afficher son athéisme ne peut avoir qu’une seule justification : le progrès de la lutte des classes. Il faut mettre au second plan tout ce qui pourrait diviser la « classe opprimée ». Les désaccords en matière de religion sont des « désaccords secon­daires » qui, non seulement, détournent les masses des problèmes économiques mais qui empêchent aussi leur unité dans la lutte révolutionnaire. « L’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel » n’est en rien une condition des luttes sociales ; celles-ci naissent de l’exploitation, de la répression, du mépris, etc. Elles mettent en mouvement des individus aux opinions différentes, notamment en matière religieuse, mais aux intérêts communs. « En un tel moment et en une telle circonstance, écrit Lénine en 1909, dans “De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion” (p. 438), le propagandiste de l’athéisme ferait le jeu du pope et des popes, qui ne désirent rien autant que remplacer la division des ouvriers en grévistes et non-grévistes selon la participation à la grève par la division en croyants et incroyants. » Il faut donc mettre l’athéisme en sourdine lorsque celui-ci risque d’affaiblir « la classe opprimée ».

Cela ne signifie pas renoncer purement et simplement à la propagande athée, à la publication de brochures critiques à l’égard de la religion ou d’ouvrages scientifiques égratignant les dogmes religieux. Ce travail doit être fait ; il n’est pas question de renoncer à « la conception scientifique du monde ». Le matérialisme exige au contraire de tenir compte des développements de la science qui doivent être diffusés largement. Mais c’est l’actualité des luttes sociales qui décide de la place à accorder à ce travail dans le militantisme et dans le parti. L’attitude défendue par Lénine n’a rien de commun avec l’opportunisme électoral qui refuse d’aborder les questions religieuses par peur de s’aliéner la partie des électeurs sensibles à la religion. Elle est très éloignée aussi de l’attitude libérale qui affirme que toutes les opinions se valent et qui renonce bien facilement, au nom de la tolérance, à la discussion rationnelle. Opportunisme et libéralisme délaissent les questions théoriques. Lénine estime au con­traire qu’elles sont fondamentales. Pour être utile et bénéfique, la propagande athée doit donc tenir compte des situations concrètes de la lutte des classes et « être subordonnée à sa tâche fondamentale, à savoir : au développement de la lutte des masses exploitées contre les exploiteurs » (Lénine, « De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion », p. 437). 

Écrit dans l’effervescence des troubles révolutionnaires qui ébranlent la Russie tsariste durant l’année 1905, l’article « Socialisme et religion » est publié le 3 décembre dans le journal bolchevique Novaïa Jizn (Nouvelle vie). Alors particulièrement actif à Saint-Pétersbourg, Lénine s’attache à préciser la politique que le parti révolutionnaire doit adopter à l’égard de la religion dans un contexte politique où le mouvement nationaliste des Cent-Noirs mène des pogroms contre les juifs et la bourgeoisie russe attise les haines religieuses pour empêcher l’unité des classes populaires.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016

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