La revue du projet

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Leslie Kaplan, un rêve de révolution, Gérard Streiff

Écrivaine et dramaturge, Leslie Kaplan est l’auteure d’une œuvre résolument engagée. Petit abécédaire.

A comme Art
Si vous demandez à Leslie Kaplan ce qu’elle faisait par exemple en 1960, elle vous parlera probablement d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, de L’Avventura de Michelangelo Antonioni ou de Tirez sur le pianiste de François Truffaut. Et en 1961 ? Elle répondra sans doute Lola de Jacques Demy et Une femme est une femme de Jean-Luc Godard. Et ainsi de suite. Tous ses livres ou presque sont truffés de références à des films, des livres, des personnages qui l’ont construite. L’art l’a faite. Un héritage qu’elle transmet à ses lecteurs.

E comme Écriture
Nerveuse, théâtrale, dépouillée, sobre, efficace, pratique. Une écriture de l’ordre de l’urgence.
Quand, adolescente, elle lit ses premiers romans, elle découvre aussitôt qu’au monde bien réel qui lui fait face, elle peut opposer un autre monde, imaginaire, celui des mots et des images.

F comme famille
Le père était diplomate américain ; il va passer une douzaine d’années à l’ambassade de Paris comme attaché culturel. Un sas d’entrée privilégié pour Leslie Kaplan dans le monde de la culture. Kaplan père sera un temps porte-parole du gouvernement américain durant la guerre du Vietnam, alors que Leslie défile pour la paix, milite dans une organisation maoïste et travaille en usine.

H comme humour
Leslie Kaplan aime placer dans ses récits des blagues. On peut y voir un clin d’œil à la grand-mère, juive polonaise exilée aux états-Unis et résolument irrévérencieuse (voir l’encadré).

K comme Kafka
À mettre sans doute, dans son panthéon, entre Marx et Freud. Sa trilogie ?

M comme Marchandise
« La marchandise, un objet simple, quotidien. On a affaire à elle, on croit la connaître, voici une table, voici une chaise, et puis non, elle se révèle double, contradictoire. Valeur d’usage et valeur d’échange. La division du travail et l’échange créent des rapports humains abstraits. Ce qu’on vaut sur le marché est autre chose que ce qu’on fait. Étrangeté de cette rationalité, absurdité tendancielle de ce système, tout est référé à l’équivalent général, l’argent, et on avance dans le texte (Le Capital, NDA) poussée et portée par l’ironie de Marx, son sarcasme, vraiment on se le demande, ce que c’est, la société, comment ça marche, à quoi ça tient. Il y a des secrets, d’où vient la plus-value, d’où vient l’exploitation. Dévoilement des discours, même bienveillants. »
Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, p.112.

P comme psychanalyse
L’œuvre de Leslie Kaplan se caractérise par une double quête de liberté, « politique » et « existentielle ». Le travail psychanalytique n’est jamais très loin. La place des rêves, au sens propre, des songes sur lesquels on travaille, comme un psy peut inciter à le faire, est importante. Dans Le Psychanalyste, un psy, justement, tout émoustillé, décrit le rêve qu’une patiente vient de lui raconter. La rêveuse affrontait un épouvantable personnage ; inquiète, elle demande à cet adversaire s’il va lui faire du mal. « Mais madame, c’est votre rêve ! » lui répond alors l’autre.

 
R comme Révolution
Le mot et la chose traversent tous les récits de l’auteure. Ou presque. Cette puissante et nécessaire aspiration à renverser l’ordre des choses et les modes de domination. L’évocation de la Révolution de 1789 irrigue son dernier opus, également pièce de théâtre, Mathias et la Révolution (2016). On y retrouve l’enthousiasme populaire qu’une révolution est capable de susciter. Voir par exemple, dans ce dernier livre, la séquence de Valmy ! Autres personnages de ses écrits : la Commune de Paris, Mai 68, la révolution scientifique.

S comme Soixante-huit
Dans de nombreux textes, une place à part revient à Mai 68. Leslie Kaplan en a gardé d’ailleurs, dans son écriture, une des caractéristiques, à savoir la disponibilité à l’autre, la sociabilité retrouvée, la curiosité pour autrui, une espèce de desinhibition collective aussi qui est sans doute une des marques de tous les grands mouvements populaires et des grandes grèves. En mai 68, tout le monde parle à tout le monde ! Et on parle de tout, de la politique, du sexe, de la folie, de l’amour, de l’économie, de l’art. « C’est quelque chose à quoi on n’avait pas droit », dit un de ses personnages. Il y a un « esprit 68 » dans les pages de cette auteure. Elle a d’ailleurs consacré un poème à Mai 68, paru dans Écrire, Mai 68, livre collectif publié par Catherine Flohic aux éditions Argol ; ce texte est repris dans le roman Mon Amérique commence en Pologne, p.129-139. En voici le final :
« Quelque chose se passe
tout peut arriver
surprise, étonnement, rencontre
les limites reculent
le présent se déploie
le monde est là, dans les détails
il y a de ces moments
rares, exemplaires
où ce qui s’invente dans la société
est aussi large
aussi vrai
que dans l’art. »

T comme technocrates (du mal)
Une large partie du roman Fever (La Fièvre) est consacrée à ces technocrates du Mal comme Eichmann,
co-organisateur de la « solution finale » et bourreau de bureau, fasciné d’avoir pu un jour partager la table de Heydrich, qu’il avait ainsi vu « boire et manger », comme si cette proximité avait été son bâton de maréchal.

U comme Usine
La doxa « marxiste-léniniste » de ces années soixante encourageait les militants intellectuels à travailler et militer à l’usine. Ce que fera Leslie Kaplan, à Mantes, à Lyon ; d’où son premier roman, L’Excès-L’usine (1982), salué par Sartre notamment.

V comme ville
Leslie Kaplan est une urbaine. Ses histoires fleurent bon le bitume, la rue, la foule surtout. On ne l’imagine pas nous raconter une histoire en vert. Ses villes, ce sont New York, un peu, et Paris, beaucoup, passionnément, à la folie, côté Montparnasse ou Denfert-Rochereau.

Leslie Kaplan, c’est une quinzaine de romans, un essai, des pièces de théâtre. Publiés pour l’essentiel chez P.O.L. :

• L’Excès-L’usine, 1982
• Depuis maintenant, 1996
• Les Prostituées philosophes, 1997
• Le Psychanalyste, 1999
• Fever, 2005
• Mon Amérique commence en Pologne, 2009
• Louise, elle est folle, 2011 (théâtre)
• Déplace le ciel, 2013 ( théâtre)
• Mathias et la Révolution, 2016

Le mari de Rebecca

« C’est Rebecca, elle vient de se marier, et Kobi son mari passe son temps à lui parler de sa mère, comment elle fait le potage, comment elle prépare le poisson, J’adore ta cuisine, ma chérie, mais ma mère elle rajoute toujours plus d’oignons, ça donne un goût vraiment spécial, ou comment elle décore la maison, Ces fleurs sont jolies, Rebecca, mais ma mère, elle a un don pour les plantes, ce qui s’appelle la main verte, etc., etc. Rebecca n’en peut plus. Finalement elle en parle à sa meilleure amie, Sarah. Sarah réfléchit, et elle dit à Rebecca, Écoute, Rebecca, il y a une chose quand même pour laquelle Kobi ne va pas faire de comparaisons, tu me comprends… Alors va t’acheter de jolies choses, des dessous en dentelles, des déshabillés, et ce soir attends-le avec ça… Rebecca trouve que c’est une bonne idée, une très bonne idée, elle va s’acheter tout un tas de dentelles sexy, des choses et des choses et des choses, des dessous noirs les plus affriolants, les plus aguichants, les plus stimulants, elle dépense un maximum, et le soir elle attend son mari, allongée langoureusement sur le lit, vêtue d’un ensemble soutien-gorge et slip noirs du plus bel effet. Quand Kobi arrive, elle l’appelle, il entre dans la chambre à coucher et il s’arrête net, figé, le souffle coupé. Au bout d’un moment il se ressaisit et il dit, Rebecca, qu’est-ce qui se passe, tout ce noir. Dis-moi la vérité. Il est arrivé quelque chose à maman. »
Extrait de Mon Amérique commence en Pologne

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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