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Éloge de la fabrique : François Dagognet et la question industrielle, Julien Pasteur*

François Dagognet propose de considérer l’usine et l’industrie comme des « objets philosophiques » à part entière. Il suggère de renoncer à une condamnation unilatérale de l’industrie – le saccage écologique, la déshumanisation consumériste – pour l’envisager également comme l’instrument d’une possible réconciliation progressiste.

Un rêve déchu ?
En moins d’un demi-siècle, les questions de l’usine et de l’industrie ont en apparence cessé d’être un des points névralgiques de la vie politique. Privé de support, réduit à l’état de fossile médiéval – corporatismes ou privilèges –, le souvenir des luttes entre dans une ère glaciaire savamment orchestrée. On va à Carmaux ou à Flins comme en un inoffensif dimanche à la campagne. Et par un curieux pivotement historique, c’est désormais le corps patronal qui, à la faveur d’une chemise déchirée, expose son poitrail dénudé à la compassion victimaire.
Entraînée par une rhétorique martelant la « fin des idéologies », la critique de l’industrialisme et du monde usinier fait recette. Les hauts fourneaux de la sidérurgie, la lumière bleutée des arcs à acétylène ou les magmas de la pétrochimie délimitent la part sombre d’un imaginaire qui fait figure de repoussoir. À l’univers d’en bas – la mine, la forge, le corps ouvrier – s’est substituée l’exaltation des valeurs d’en haut, immatérielles et hygiéniques. L’esprit d’entreprise, cette nouvelle théologie, assurera désormais le salut des anciens damnés de la terre.
On pourrait sans trop de peine multiplier les exemples (à l’école, au cinéma, dans la littérature ou la philosophie) du désenchantement, sinon du mépris qui entourent le monde industriel. L’usine à rêves ne paraît pas simplement en panne. Elle est aussi déserte que les friches abandonnées en lisière de nos périphéries, dérisoires métaux en jachère ou anciens fleurons désormais exposés au seul opprobre écologique. Frappées d’obsolescence par un libéralisme qui fustige ses pesanteurs en regard d’une dématérialisation croissante des échanges, la mémoire industrielle est graduellement réduite à une stricte fonction muséale – avec les usines changées en lofts comme seule archive du rêve ouvrier. L’utopie industrielle a rompu les derniers liens qui l’arrimaient encore fragilement au progrès social. Faudrait-il donc se résigner aux injonctions rassurantes d’une technocratie devenue poétique, paraphant ses déclarations d’amour à l’entreprise du sceau d’un adieu à l’usine ?

Des effets aux causes : une distinction nécessaire
Dès lors, et puisque les incursions de la philosophie contemporaine dans ce domaine se démarquent trop rarement de la déploration, sans doute ne faut-il pas manquer de relire François Dagognet – disparu l’an passé. Épistémologue à l’œuvre foisonnante, où l’on croise aussi bien Diderot que Comte, Proudhon, Vasarely ou Engels, il s’est attelé dans L’Invention de notre monde au problème idéologiquement piégé d’une réhabilitation de l’industrie. Le lecteur se demandera aussitôt si la tentative est bien raisonnable. Peut-on passer sous silence les trop nombreux désastres écologiques que l’industrie provoque ? Peut-on ignorer le rôle historique qu’elle a joué dans la concentration capitaliste, la propagation du profit au moindre coût ou le modèle managérial comme seule régulation des rapports sociaux ? Dagognet ne méconnaît pas ces critiques ni l’application grossière « des procédés technoscientifiques qui lui permettent d’inonder le marché de ses produits indifférenciés, standardisés ». Motivé par « des fins commerciales et dominatrices », l’industrie « exploiterait, donc avilirait le savoir ». Aussi semble-t-il vain de se réclamer d’un changement de perspective : « de quelque côté qu’on l’examine, il concrétise l’horreur ». Comment donc faire volte-face, sauf à se couler dans la logique de l’ennemi ? À l’industrialisme conspué, devra-t-on substituer le chant de ses vertus progressistes, quitte à s’aveugler sur ses ravages ?
Ce sont ces alternatives impossibles – entre deux maux, choisir le moindre – dont Dagognet nous engage préalablement à nous déprendre. Tranchons d’abord, dit-il, le lien funeste qui réduit l’objet aux conséquences de son application. De ce que la pierre sert indifféremment à édifier les murs de la prison comme ceux des bibliothèques, ne concluons pas à la condamnation de l’architecture, du mortier ou du burin. Pareillement pour l’industrie : « Si nous ne cacherons pas, écrit-il, sa redoutable puissance ni ses incontestables méfaits – ceux que le capitalisme a suscités et que le socialisme cherche à corriger – nous verrons aussi qu’il incarne ce qui transforme le monde ; nous nous accrocherons à la formule selon laquelle la société de production produit d’abord la société. » Dévoyée par le consumérisme, les monopoles ou la concurrence mondialisée, son rôle historique dans la fédération des luttes passe au second plan. Pour nous, la disqualification du projet industriel équivaut à la systématisation de ses excès.
Mais n’est-ce pas confondre ce qui devrait être distingué ? Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels comparaient « les rapports de propriété bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore de si puissants moyens de production et de communication » à un « magicien, désormais incapable d’exorciser les puissances infernales qu’il a évoquées ». Si l’esprit du capitalisme s’est bel et bien incorporé celui de l’industrie, au point de se confondre avec elle, ne faut-il pas tenter de rompre le sortilège ?  Sans adopter la lecture de Marx, mais dialoguant avec elle, François Dagognet propose de considérer l’usine et l’industrie comme des « objets philosophiques » à part entière. On souscrira sans trop de peine à son constat : « Le monde usinier dans son ensemble […] n’est pas entré vraiment dans la culture philosophique. » Pour en dénoncer les méfaits, une vaste littérature a surtout propagé la légende noire de ses dévastations : chaînes de montage inhumaines, cadences infernales, ou caporalisme des petits chefs. Dans L’Établi (Robert Linhart), ou encore La Jungle (Upton Sinclair), on lira les récits de ces corps pulvérisés, abîmés par la discipline tayloriste et renonçant à l’espoir.

Industrialisme
et peur des masses

Néanmoins, demande Dagognet, les philosophes ont-ils mieux réussi ? À quelques exceptions près (Comte, Proudhon ou Marx), il faudra répondre par la négative. Chez les principaux penseurs (de Nietzsche à Bergson), l’industrie n’est guère mieux considérée. Parfois hostiles au monde moderne, ils dénoncent l’usine comme un non-lieu, un enfer, une anti-nature. Dans l’éternel débat entre la quantité et la qualité, ils se prononcent sans hésiter pour la seconde : la logique industrielle étant celle de la masse, on y est contraint de fabriquer toujours plus vite, et donc mal. Avec elle s’invente le drame du conformisme et du « standard ». Les imperfections résiduelles (rayures, taches, dépôts) de l’ancien artisanat disparaissent ; rien ne permet plus de distinguer l’original de la copie. Scandaleusement, par le miracle des photoreproductions, l’ouvrier peut accrocher un tableau de maître à son chevet – ce qui, à coup sûr, choquera l’esthète. La fabrication en série rend caduque l’idée de privilège ou de distinction, y compris au sein des domaines traditionnellement réservés de la culture ou de l’art. Dans le procès fait à l’industrie, on lit cette ancienne peur : celle de la masse, du multiple, du nombre. En voulant tout donner à tous, ne court-on pas le risque de dévaluer certains objets en leur ôtant ce qu’ils ont d’unique ? Le sourire de la Joconde conservera-t-il son mystère dès lors qu’il décore la moindre boîte d’allumettes ou l’emballage alimentaire ? Les arguments qui sous-tendent ces craintes – légitimes – sont pourtant à double tranchant. La phobie industrielle, ce n’est plus à prouver, fait aussi le meilleur alibi d’une phobie populaire. En rendant techniquement possible l’égale possession des choses par tous, en réduisant considérablement le spectre de la rareté qui autorise les spéculations, l’industrialisme dérange.

Un matérialisme renouvelé
« La propriété éminente de l’entreprise fabricatrice, écrit Dagognet, vient […] de ce qu’elle va édifier ses propres constituants. Son principe philosophique pourrait s’énoncer ainsi : à partir d’unités ordinaires, peu coûteuses, abondantes, construire des ensembles jusqu’alors inconnus, cela encore à moindres frais. » Ne doit-on pas alors renoncer à une condamnation unilatérale de l’industrie – le saccage écologique, la déshumanisation consumériste –, mais l’envisager également comme l’instrument d’une possible réconciliation progressiste ? Dans un texte de 1867 écrit pour l’Exposition universelle de Paris, Victor Hugo risque une formule : « Toutes les utopies d’hier sont les industries de maintenant. » Dans un flot ininterrompu, il évoque la machine à vapeur de Papin, le chemin de fer, le Morse, les « air-navires ». « Qu’est-ce que tout cela ? demande-t-il. Du rêve condensé en fait. » Hugo, qui a toujours souffert de gigantisme, nous invite : « Allons, allons, incendiez-vous dans le progrès. Une chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez. » La recommandation du poète pourrait prêter à sourire, à notre époque d’industrialisme désenchanté.
Retournée comme un gant, l’ivresse technologique évoque davantage le triomphe mondialisé du capitalisme culturel que le bonheur des peuples. Par une étrange inversion, c’est désormais la technophobie qui a troqué son vieux manteau réactif pour se déguiser en agent secret des forces de libération. Secondés par les restes d’un certain romantisme de style petit-bourgeois, nous paraissons coopérer volontairement à l’éloge inconditionnel de « l’original », du « naturel », des matières « nobles », du « terroir ». Mais ces revendications ne trahissent-elles pas à leur tour une idéologie particulière ? « Finalement, demande encore Dagognet, le naturel prétendu – celui du cuir, de la soie, du bois, […] – traduit moins les avantages matériels que la supériorité de celui qui peut s’en entourer. » Sans surprise, le bourgeois – ou qui se veut tel – préférera l’authentique au plastique. Les matières « amorphes », l’éthylène et ses dérivés industriels, correspondront davantage aux « masses », à l’arbre généalogique incertain. Cette faiblesse (le plastique ne fait pas rêver) ne recèle-t-elle pas aussi une force ? Capable de faire tout avec presque rien, beaucoup avec peu, accomplissant des prodiges en silence, le rêve industriel ne doit-il pas être rendu à ceux qui l’ont réellement forgé ? Après tout, il constitue bien l’invention de notre monde. 

*Julien Pasteur est philosophe. Il est docteur en philosophie de l’université de Franche-Comté.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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