La revue du projet

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Territoires en commun ? Biens communs ? Corinne Luxembourg*

« […] toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait au crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones pour la moto et celles pour la drague, les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage, les zones de chagrin et celle du vendredi soir […] »
Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts, éditions Stock, 1978.

Aborder le territoire comme bien commun fait de l’espace vécu, approprié, non plus seulement un élément constitutif d’identité, mais sous-entend que, parce qu’il est un bien commun à toutes et tous, il est juste de pouvoir y accéder, de pouvoir en disposer de manière égalitaire, mais aussi de ne pas l’altérer pour que sa transmission soit possible, de le protéger collectivement.

La terre, un espace de vie, un espace social
Qu’y a-t-il de plus commun aux êtres humains et, à la fois, de plus morcelé que la terre sur laquelle nous installons notre corps, nous nous déplaçons, nous nous abritons. Puis nous bâtissons pour ne plus seulement nous abriter. Ensemble, nous habitons. Nous ne nous logeons pas uniquement, nous nous approprions l’espace. Nous en faisons un espace de vie, support de nos usages quotidiens. Nous en faisons un territoire commun, délimité, administré, organisé. Nous faisons avec l’espace, voire nous faisons l’espace, autant que nous nous laissons habiter par lui. Objet de perceptions et de représentations individuelles et/ou collectives, c’est un espace social . Les frictions et adhésions que nous y déployons font notre histoire commune, notre mythologie et notre mémoire collective
pour reprendre les mots de Maurice Halbwachs. Suivant Armand Frémont, c’est d’espace vécu qu’il est bien sûr question, conjonction entre l’espace de vie et l’espace social.
L’être humain, géographe par obligation, est contraint à ce « vivre-ensemble » par le fait d’être en conscience habitant d’un espace, bien plus que par l’injonction qui lui est sans cesse assenée. Il le fait avec plus ou moins de succès et de volonté, cédant avec la régularité de la manipulation de la peur, à l’enclosure, aux murs, à la fragmentation ou tout au contraire luttant pour s’en affranchir.

Le territoire,
un lieu commun

Ainsi le territoire est un lieu commun. Le vocabulaire de l’administration territoriale est révélateur de cet état de fait : « communauté villageoise », dit-on pour parler d’une population vivant ensemble dans ce qui n’est pas admis pour être une ville ; quand la « communauté urbaine » désigne administrativement un regroupement de communes pour, définit l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), « élaborer et conduire ensemble un projet commun de développement urbain et d’aménagement de leur territoire au sein d’un espace de solidarité ».
Il y a donc quelque chose de commun qui apparaît comme élément fondateur du territoire : commun aux personnes qui l’habitent, qui y vivent, commun dans le projet. En effet, le territoire dépasse l’espace vécu dans sa complexité en ce qu’il est l’objet d’un projet autant qu’il est partie prenante de la construction du projet. C’est la seconde caractéristique du territoire, c’est qu’il est à la fois objet et sujet parce qu’il englobe le milieu, l’environnement et la population qui s’est installée dessus. Le territoire est sociospatial.

L’identité du territoire
Alberto Magnaghi explique dans La Biorégion urbaine : petit traité sur le territoire bien commun que « le territoire n’existe pas par nature. Il ne se conçoit pas comme une simple aire géographique ou une pure entité spatiale. Le territoire n’est pas une chose, mais un ensemble de relations. Il est le produit des hommes, inhérent à l’art de construire leur propre milieu de vie et à s’y établir selon les qualités requises par leur culture. Chaque civilisation a façonné son territoire par l’interprétation de sa relation au milieu ambiant et à ses ressources ».  Plus loin il poursuit : « L’identité du territoire n’indique pas seulement le sentiment d’appartenance à des lieux ou à leur histoire, mais surtout l’ensemble des principes, des rationalités auto-organisatrices d’une société locale [qui] lui permet d’autoreprésenter, d’autoprojeter son propre futur sur le territoire. »

Le territoire est alors à prendre dans toute cette complexité, complexité relevant précisément de ce double profil : à la fois support ontologique, objet d’appropriation et sujet de transformations, d’interrelations, d’allers-retours entre une construction identitaire et la production spatiale. L’identité est constituée de critères discriminatoires, classiquement les éléments constituant une démarche intersectionnelle : « race », genre, classe sociale, etc., auxquels je propose d’ajouter la capacité physique du corps éprouvant l’espace au quotidien et le territoire, ici seul critère spatial. La production spatiale résulte alors de la conjonction de ces critères, des temporalités qui leur sont liées – ainsi le rythme d’une journée varie selon que l’on est homme ou femme, son âge, ses revenus – et l’accessibilité du territoire. Il y a alors relations constantes entre ces critères et la constitution d’un espace-temps. (voir ci-dessus, Fig.1)

Les différentes échelles
À cette première discussion entre ces critères sociospatiaux et la constitution de l’espace-temps, s’ajoute une seconde, articulant points de vue, décisions, de la grande échelle – c’est-à-dire le niveau local, à la petite échelle – considérant un territoire plus large. L’interdépendance multi­scalaire, qui participe de la construction du territoire, joue à tout niveau et implique la nécessité de cohérence de décisions politiques, notamment en matière d’aménagement, la conscience d’être localement intégré au(x) monde(s), d’agir globalement sur les territoires de la proximité et du quotidien (voir ci-contre Fig. 2).

 

Les contradictions multiscalaires dans l’aménagement du territoire se doublent d’une divergence d’intérêts. Ainsi, l’espace de solidarité convoqué pour l’établissement des communautés de communes parle d’intérêt général, de mise en commun des savoirs, des moyens, des ressources. Et dans ce cas, la mutualisation devrait être mobilisée pour l’intérêt de l’ensemble de la population sans discrimination. En réalité, on sait que cette mutualisation peut être prétexte à la réduction des services publics et induit une discrimination liée à la distance, donc une augmentation de la précarité – on sait que la faiblesse des revenus augmente les difficultés à franchir les distances – en réduisant les relais institutionnels et administratifs de proximité.
Il en va tout autrement, lorsque l’espace de solidarité prend les atours de l’entre-soi, par exemple des gated communities, sorte de quartiers fermés, où se regroupent volontairement des ménages aux intérêts particuliers convergents. Cela se solde alors par une privatisation de l’espace public et une discrimination, temporaire ou permanente, pour son accès. Cela a à voir avec l’affirmation d’une richesse, avec une sorte de déclaration visible d’auto-exclusion du monde, de volonté d’y échapper, faisant d’un espace restreint un territoire pour une communauté réduite. Le projet existe, mais le territoire n’est plus commun : il est communautaire. C’est de la construction d’un rapport au monde qu’il s’agit, la désignation d’un commun où la communauté ne se reconnaît pas (voir ci dessous Fig. 3).


L’espace vécu participe de la construction du territoire, du sentiment plus ou moins grand de son appropriation, d’en être usager, mais aussi d’en faire le lieu d’expression et de construction d’une identité sociale et spatiale (mélange des critères discriminatoires constituant une intersectionnalité sociospatiale et d’une mémoire collective). Les actions politiques intervenant sur les territoires et sur leurs projections participent ainsi à la définition de l’espace vécu. Cet espace vécu peut s’accommoder de l’auto-exclusion volontaire, dont nous venons de parler. Cette auto-exclusion définit en négatif un autre commun, un autre territoire. L’évolution sémantique du commun à la communauté engage de plus en plus fréquemment vers le communautarisme que serait une réunion des « mêmes » ensemble. L’imaginaire collectif attribue par glissement le communautarisme quasi exclusivement à la définition d’un entre-soi propre à la périphérie, à la banlieue, aux territoires populaires, perçus, représentés, vécus comme des lieux fermés.
La particularité des territoires populaires est d’introduire une forte discrimination territoriale. Le territoire, support identitaire, construit par le commun projeté par une société, à qui l’histoire industrielle, migratoire, puis la désindustrialisation ont dessiné une histoire, une culture commune, mais aussi un statut, des situations, des difficultés communes. Plus encore, il s’est installé peu à peu une discrimination avec laquelle il faut envisager le projet de territoire.
Parler de territoires communs a finalement toute l’allure d’un pléonasme, mais aborder le territoire en tant bien commun interroge différemment. Cela fait de l’espace vécu, approprié, non plus seulement un élément constitutif d’identité, mais sous-entend que parce qu’il est un bien commun à toutes et tous, il est juste de pouvoir y accéder, de pouvoir en disposer de manière égalitaire, mais aussi de ne pas l’altérer pour que sa transmission soit possible, de le protéger collectivement. Ce rapport de justice à l’espace, à la production de territoire, a pour fondement la reconnaissance de l’être humain à son milieu, à son environnement. Jean-Paul Ferrier parle, à ce propos, de contrat géographique, parallèlement au contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Ce contrat géographique prend en considération les multiples manières de vivre et formes d’habitat et repose sur la nécessité d’en faire un savoir populaire et l’importance de la quotidienneté.
« Avec le contrat géographique, le territoire ne relève donc pas de la seule nature : un autre mécanisme y est en œuvre, le processus d’anthropisation, dont la territorialisation est l’équivalent géographique, inséparable de l’aventure de l’humanisation. Si les hommes veulent tenter d’habiter dignement avec leurs proches et leurs contemporains, de nouvelles conceptions, encore difficiles à imaginer, sont à instaurer dans ce domaine. »
Reprenons ici les termes proposés par J.-P. Ferrier : le contrat géographique pourrait encadrer ce que serait la justice spatiale, à la condition d’une volonté des êtres humains d’« habiter dignement ». Si la dignité d’habiter devient une notion centrale dans ce qui constitue le territoire comme bien commun, l’accessibilité au territoire, la possibilité non seulement de l’habiter mais aussi de le transformer, quels que soient les critères évoqués précédemment, sont garanties (voir ci-contre Fig. 4).

Un projet de territoire émancipateur
En suivant encore cette piste qui mêle dignité, bien commun, contrat géographique se dégagent deux propositions participant à dessiner un projet de territoire pour le commun, disons un projet de territoire émancipateur. Tout d’abord, proposition mineure : les paysages comme illustration des territoires. De même que le territoire, s’il est bien commun, n’est juste que s’il peut être accessible sans discriminations, dans les mêmes conditions, Jean-Paul Ferrier fait des paysages une question de justice spatiale : « Point d’ancrage de nos opinions sur le beau, occasion de penser l’accès aux ressources, les paysages ouvrent donc de grandes questions sur la justice spatiale et les moyens de sa réalisation suffisante, car comment accepter d’être seuls à jouir d’un paysage trouvé intéressant et à disposer de revenus suffisants ? »
En proposition majeure : le droit à la ville comme outil démocratique. Considérer alors le territoire comme bien commun revient donc à construire un projet commun pour un espace vécu où les critères discriminatoires évoqués au début de ce texte pourraient être contrebalancés par un binôme social dignité/bien commun et un autre spatialisé concernant la prise en compte multiscalaire de l’aménagement du territoire et le contrat géographique réinscrivant l’humain dans le milieu. n

*Corinne Luxembourg est responsable de la rubrique Production de territoires.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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