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« La Llorona », Victor Blanc

Dans un célèbre poème d’Une saison en enfer, « Alchimie du verbe » Rimbaud écrit aimer les « contes de fées, petits livres de l’enfance, [...] refrains niais, rythmes naïfs ». Comment comprendre ce goût pour la chanson populaire, les comptines et leur rapport à la poésie moderne ? C’est, d’abord, dans la crise de l’alexandrin dont Rimbaud est à la fois symptôme et stéthoscope, façon de se replonger dans l’enfance du vers. Ces chansons, souvent écrites en des mètres disparus, démodés, moyenâgeux, réputés moins complexes que l’alexandrin, tels l’octosyllabe, l’heptasyllabe ou l’hexasyllabe, semblent nous ramener à un état primitif du vers français, peut-être plus « pur », qui sert de pis-aller avant la résolution de la crise de l’alexandrin. C’est ce que note Jacques Roubaud dans La Vieillesse d’Alexandre. Mais pourquoi le charme de ces « rythmes naïfs » nous demeure-t-il une fois la crise résolue ?

 Le cas de « La Llorona » , délibérément choisi en dehors de toute histoire ou tradition françaises, permet de toucher du doigt ce charme qui ressort d’un sentiment du merveilleux populaire.  « La Llorona »  (littéralement « La Pleureuse ») est une chanson populaire mexicaine écrite probablement à la fin du XIXe siècle. Comme souvent, son auteur est inconnu. La musique, elle, est issue d’une mélodie traditionnelle aztèque antérieure à la conquête espagnole. Le texte de la chanson s’inspire d’anciennes légendes aztèques contemporaines de l’invasion espagnole. On raconte que, certaines nuits, les rues de Tenochtitlan résonnaient des pleurs d’une femme fantomatique que certains décrivent vêtue de blanc et voilée. Il arrivait malheur à qui la rencontrait. Plusieurs versions du mythe coexistent : s’agit-il d’une antique déesse aztèque pleurant sur ses enfants massacrés par les conquistadors ? de la Malinche, cette jeune Indienne devenue la maîtresse de Cortés revenue de l’au-delà pour expier sa trahison ? d’une mère infanticide ? d’une fiancée morte la veille de ses noces ? d’une femme assassinée par son mari ? Peu importe. Toutes ces versions semblent se cristalliser autour d’une promesse trahie ou non tenue, d’un abandon, d’une relation dénouée avant son terme, d’un honneur perdu devant être racheté… Cette apparition merveilleuse condense en elle toutes les douleurs du destin du vieux peuple mexicain humilié, trahi et traître à la fois, devant survivre dans un monde d’après la fin du monde, un monde à jamais étranger à leur souvenir… « La Llorona » porte témoignage de ce déracinement, de cette identité perdue… N’est-ce pas ce que fait aussi la poésie lyrique, par l’élégie notamment : « Ô mon ombre en deuil de moi-même » (Apollinaire). En ce sens, l’admiration de Rimbaud pour les anciens vers populaires est semblable, puisqu’eux aussi témoignent d’un passé du vers qu’il n’est plus possible de rejoindre.

La chanson paraît choisir la version d’une fiancée morte avant d’avoir pu prêter son serment, du point de vue de l’amant désormais solitaire. C’est un mythème puissant dans nombre de cultures populaires à travers le monde : celui de la Dame blanche avec toutes ses variations, ses avatars. On le retrouve aussi bien dans Les Noces funèbres de Tim Burton que dans une chanson du groupe La Rue Kétanou évoquant cette « fiancée de l’eau » qui a « Marié son sang / À celui du ruisseau ». Les éléments du mythe sont là : la figure féminine, le voile (châle), le lys symbole de la pureté, le ruisseau où finissent bien souvent les jeunes vierges dans les légendes tragiques… La chanson compte une quarantaine de strophes, certaines plus réussies que d’autres, dont il est assez peu probable, au vu des changements de style et déplacements thématiques, que toutes soient du même auteur. Certaines strophes s’éloignent du mythe et de cette simplicité qui fait la beauté de la chanson : « Tous ils me nomment : “Le Noir”, Llorona / Noir oui mais amoureux / Je suis comme le piment vert, Llorona / Piquant mais savoureux. » Des strophes restent, d’autres vont à l’oubli. Elles en reviennent quelquefois. En fonction de leur qualité intrinsèque, de leur importance relativement au noyau mythologique, de l’écho qu’elles rencontrent dans l’esprit de l’auditeur, de ce qu’elles parviennent à exprimer d’un sentiment personnel ou collectif… C’est en somme ce qui fascine les poètes dans ces chansons populaires, dans ces contes à dormir debout : en oubliant son ou ses auteurs, en transcrivant par des mots simples une pensée mythologique complexe qui va ainsi structurer l’esprit d’un groupe, elles réalisent le vœu d’Aragon : « Le merveilleux doit être fait par tous et non point par un seul. »

Victor Blanc

« Je n’sais ce qu’ont les fleurs         Llorona
Les fleurs du cimetière

Quand le vent les traverse         Llorona
On croit les voir pleurer
    Pauvre de moi, Llorona, Llorona ma chérie

On tuera notre amour        Llorona
Ton souvenir jamais

À un Saint-Christ de fer        Llorona
Mes peines j’ai contées

Ne sont-elles pas si grandes         Llorona
Qu’il s’est mis à pleurer ?
    Pauvre de moi, ma Llorona dans le Champ de Lys
    
Qui n’sait rien de l’amour        Llorona
Ne sait rien du martyr

J’ai deux baisers au cœur         Llorona
Qui ne me quittent pas

Le dernier de ma mère        Llorona
Notre premier baiser
    Pauvre de moi, Llorona, porte moi au ruisseau

Et laisse-moi ton châle        Llorona
Car je me meurs de froid. »

(Extrait de « La Llorona » )

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016

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