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Bertha von Suttner : une vie pour la paix, Brigitte Hamann

Bertha von Suttner :
une vie pour la paix
Traduit de l’allemand par Jean-Paul Vienne
Éditions TURQUOISE « Le temps des femmes »

Par Yvette Lucas
Rien, si ce n’est son éducation cosmopolite, ne semblait prédisposer Bertha Sophie Felicitas comtesse Kinský von Chinic und Tettau, devenue par son mariage baronne von Suttner, à devenir une figure centrale de la lutte pour la paix à la veille de la Grande Guerre, à fonder le Bureau international pour la paix et plusieurs sociétés de paix, et à être la première lauréate du Prix Nobel de la paix. L’historienne Brigitte Hamann a publié en 1986 la biographie de cette figure à la dimension internationale, dont l’effigie figure sur la pièce autrichienne de 2 €, actuellement en circulation dans l’Europe entière. Passionnant volume de 600 pages, il a fallu près de vingt ans pour que cet ouvrage paraisse enfin en France, traduit de l’allemand par Jean-Paul Vienne, lui-même militant engagé de longue date pour la paix.

Suivant étape par étape la vie de Bertha von Suttner, la naissance et le déroulé semé d’embûches, dont elle relevait indéfiniment le défi, de son engagement pour la paix, la biographe nous plonge en même temps dans l’histoire de l’Autriche et de l’Europe des années 1880 à 1914. C’est donc, avec comme support l’histoire militante d’un couple, car le baron Arthur von Suttner, mari de Bertha, accompagna constamment son combat, une remarquable étude sociale et politique de la période que nous livre Brigitte Hamann. Le découpage du récit suit bien entendu les étapes de la vie de Bertha von Suttner, les difficultés de l’existence auxquelles elle dut faire face, ses premiers essais comme femme de lettres jusqu’à la parution de son ouvrage choc Bas les armes (1889 – elle avait déjà 45 ans), fraîchement accueilli au demeurant, mais source incontestée de son engagement définitif en faveur de la paix. La biographe étudie en détail et toujours en situation, les refus, les incompréhensions, les abandons, mais aussi et grâce à l’inaltérable ténacité de Bertha, les soutiens obtenus et l’aboutissement de sa lutte pour la paix avec la tenue de la conférence internationale de la paix de La Haye (1899), du Congrès universel de la paix (Monaco, 1902), suivis de bien d’autres conférences et congrès. Ce combat s’accompagnait tout au long de l’apparition de nombreuses associations pour la paix ; il mena Bertha jusqu’à la Maison Blanche en 1904, la mit en relation avec le tsar de Russie et diverses autorités mondiales. Jusqu’à l’obtention du Prix Nobel de la paix en 1905, après lequel elle poursuivit son action.

Militante sans limites, Bertha von Suttner participa aussi à la Conférence internationale des femmes (Berlin 1904) et mena parallèlement, avec son mari Arthur, une intense lutte contre l’antisémitisme. Dans le chapitre qui traite de cet aspect on peut noter la puissance de l’antisémitisme dans l’Europe d’alors : « L’engagement de Bertha von Suttner contre l’antisémitisme finit par porter préjudice au bon renom des sociétés de la paix qui furent de plus en plus vilipendées, traitées “d’associations de juifs”, d’antiallemandes, antipatriotiques, de cosmopolites, d’impies » écrit Brigitte Hamann. Raisons pour lesquelles ce combat ne fut pas des plus faciles.

Les relations qu’avait nouées Bertha avec Alfred Nobel lors d’un séjour à Paris où elle avait travaillé pour lui furent l’occasion de soutiens financiers non négligeables de la part de l’industriel, même s’il ne manquait pas de désaccords entre eux au sujet du combat mené par l’héroïne du combat pacifiste. Elle fit aussi, assez tardivement, la connaissance de Jean Jaurès avec qui elle entretint une relation épistolaire, encore assez peu connue. Morte d’un cancer en 1913, Bertha échappa au désespoir de voir son œuvre impuissante à éviter une des plus grandes catastrophes de l’histoire.

Par le truchement de la biographie de son héroïne, Brigitte Hamann fait l’histoire d’une époque. Son livre fort bien traduit par Jean-Paul Vienne, se lit avec aisance et passion. Il présente en outre toutes les qualités d’un ouvrage universitaire : notes abondantes, glossaire, liste des journaux cités, abondantes notices biographiques, repères chronologiques sur la vie de Bertha von Suttner, liste de ses œuvres, liste des noms cités. Le tout éclairé par de nombreuses illustrations et citations que complète un cahier de photographies hors texte.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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