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Brésil, contrastes et disparités, Hervé Thery*

Les fortes inégalités de développement qui ont jalonné l’histoire du Brésil se retrouvent dans les résultats électoraux.

Même si l’expression est rebattue (mais elle était neuve quand Roger Bastide l’a créée en 1957), le Brésil est bien un « pays de contrastes ». Les différences de niveau de développement y sont extrêmement fortes, bien plus qu’en Europe et en Amérique du Nord, plus même qu’ailleurs en Amérique latine, il existe un tel écart entre les niveaux de vie du Centre-Sud et les régions périphériques du Nordeste et d’Amazonie que l’on se prend parfois à douter qu’il s’agisse du même pays. Bernard Bret, en s’appuyant sur la Théorie de la justice de John Rawls et en transposant la pensée de ce philosophe sur le terrain des inégalités/injustices spatiales (Pour une géographie du Juste, Lire les territoires à la lumière de la philosophie morale de John Rawls) a bien montré que, dans le cas du Nordeste on avait à faire à des inégalités, anciennes et enracinées, si fortes et si préjudiciables aux plus pauvres que l’on était bien là devant une injustice.
Pour comprendre ces disparités, le poids de l’histoire est évidemment la première clé : occupées et structurées en fonction d’activités économiques diverses, en plusieurs « cycles » distincts, les régions brésiliennes ont longtemps été organisées en bassins d’exportation presque autonomes. Les disparités qui existent entre elles reflètent donc largement l’inégale réussite de leur histoire économique particulière, et alors que le Nordeste n’a jamais vraiment pu se remettre du déclin des plantations de canne à sucre, le Sudeste a bénéficié, après le « cycle » économique du café, de l’essentiel du développement industriel qui s’est produit après la crise de 1929. Les « barons du café » avaient alors compris que l’avenir n’était plus aux exportations agricoles et réinvesti dans l’industrie les capitaux qu’ils avaient pu sauver, lors de l’effondrement des cours du café, grâce à l’intervention de l´État, qu’ils contrôlaient largement.

Des inégalités
qui se perpétuent

Or, après ce tournant, l’histoire économique brésilienne a changé de rythme. Aux cycles successifs s’est substituée la constitution progressive d’une économie nationale nouvelle, dont les bases sont toutes situées dans une seule région, le Sudeste, et plus particulièrement sur l’axe Rio-São Paulo. Le clivage principal oppose donc désormais un centre et une périphérie, le cœur développé et le reste du pays. Or les inégalités entre eux tendent à se perpétuer et à s’aggraver, car le centre bénéficie de la majeure partie des investissements, qui y trouvent une meilleure rentabilité grâce à de meilleures infrastructures, à la meilleure qualification de la main-d’œuvre, à la concentration des fournisseurs et des clients. Se développant plus vite, il réclame et obtient plus d’attention des pouvoirs publics, attire les éléments les plus dynamiques des autres régions, leurs capitaux et leurs ressources en tout genre.
Le PNUD publie sur son site brésilien un Atlas du développement humain des communes qui contient plus de 200 indicateurs. En soumettant les plus discriminants à une analyse factorielle on peut produire une carte de son facteur principal, qui représente à lui seul 66,47 % de la variance. Deux groupes de variables se détachent, dont l’un rassemble les éléments d’un clair syndrome de sous-développement : forts taux de pauvreté, de dépendance, de chômage, d’évasion scolaire, d’analphabétisme des jeunes, fécondité et mortalité infantile élevées, prédominance des femmes parmi les chefs de familles monoparentales, absence ou insuffisance des réseaux électriques, d’eau et d’égouts. L’autre groupe bénéficie au contraire d’une série de caractéristiques positives : espérance de vie et revenus par tête élevés (notamment ceux du premier décile et du premier quintile), pourcentage élevé de jeunes ayant conclu des études secondaires ou suivant des études supérieures, importance de l’emploi formel et des employés déclarés, mais aussi pourcentage élevé de la part des revenus allant aux 20 % les plus pauvres, ce qui indique une moindre inégalité.
 

 

 

 

La carte du score des communes pour ce facteur fait apparaître que le premier groupe correspond au Nordeste (y compris le nord du Minas Gerais) et à l’Amazonie, et le second au Sud-Sudeste, élargi au Mato Grosso do Sul, au Sud do Goiás et au District fédéral de Brasília, qui forment un bloc compact de hauts indices. On notera que la région de production de soja du Mato Grosso atteint désormais des niveaux comparables à ceux des régions les plus avancées du Sudeste.
En rapprochant cette carte de celle des voix obtenues par Dilma Rousseff, la candidate du Parti des Travailleurs (PT) au second tour de l’élection présidentielle de 2014, qui elle-même se superposait largement dans le Nordeste à celle des bénéficiaires de la Bolsa Familia (liseré vert sur la carte), on comprend bien quelle était la base sociale de celle qui a succédé à Luiz Inácio « Lula » da Silva. Ses deux mandats (2003-2010) et le premier mandat de Dilma (2011-2014) avaient été marqués par une très forte expansion de la politique de redistribution des revenus par le biais d’une augmentation du salaire minimum et d’un vaste programme d’allocation aux familles les plus pauvres. Politiquement comme économiquement il y a donc nettement deux Brésils.
 

 

 

*Hervé Thery est directeur de recherche émérite au CNRS et professeur invité à l’université de São Paulo.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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