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Pas de construction d’une autre société sans la participation des jeunes, Nadhia Kacel et Quentin Corzani

Dans un article de l’Humanité en date du 27 juillet 2016 Roland Gori, psychanalyste et initiateur de L’Appel des appels, affirmait que la « perte de morale et d’intelligence critique du monde est quand même ce qui nourrit aussi bien la guerre de tous contre tous sur le marché de la compétitivité et de la flexibilité, qui démolit les protections et qui favorise l’émergence de révolution conservatrice, qui en définitive fait partie de la même niche culturelle que la montée des extrêmes droites, des racismes, des nationalismes, etc. Nous avons perdu des raisons d’espérer. Or il faut redonner à la jeunesse des motifs d’espérer qui ne peuvent reposer que sur une promesse et une confiance ».
Or si tout le monde s’accorde pour dire que les jeunes sont l’avenir de la société, cette promesse d’avenir est loin d’être offerte à la jeune génération. La jeunesse est un moment de la vie sans réel début et sans réelle fin sociale, elle échappe de plus en plus à une définition d’âge. La sortie des études et l’entrée dans le monde du travail non seulement sont devenues distinctes mais de plus s’étalent entre quelques jours et de nombreuses années. La case chômage constitue, presque immanquablement, une étape de l’accès à l’emploi et à l’autonomie économique. Précédée de l’inévitable « stage d’attente » dont le sens social est explicite. Le chômage des jeunes est l’outil numéro un d’une relégation et d’une mise en attente d’une partie des jeunes par la société.
Dans le même temps, une autre partie « bien née », issue d’une classe qui a à sa disposition un capital économique, culturel et social très largement supérieur à celui du reste de la population, les distinguant très nettement de la majorité des jeunes. Comme le révèlent les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, ce groupe social assure une protection de ses intérêts économiques
et symboliques, et entretient les
éléments de sa reproduction, en envoyant ses enfants dans les meilleurs établissements scolaires et universitaires, en les mariant à d’autres enfants de bonne famille, en habitant dans des quartiers où les voisins sont des semblables.
Depuis plusieurs années, une même expression est utilisée pour parler de la jeunesse, celle de « génération de la crise », qui en plus de subir la conjoncture, se retrouve confinée dans des clichés de « fainéants », « insouciants » et « individualistes ». Pourtant cette génération de la crise c’est celle qui en France a empêché la mise en place du CPE, celle qui a manifesté contre la loi El Khomri, qui a créé des espaces collectifs de contestation et de débats politiques tels que « Nuit debout » en France, les « puerta del sol » en Espagne. C’est celle qui en Tunisie et en Égypte a participé à renverser des despotes, au Chili et au Québec a manifesté pour une éducation gratuite. Alors que tout le système semble verrouillé d’avance, que la jeunesse est préparée à accomplir sa mission de reproduction sociale, plus personne n’est dupe de l’hypocrisie du système.  Quel est le but si ce n’est de museler une jeunesse capable de lutte victorieuse dès lors que des menaces pèsent sur son avenir.
C’est le prix à payer pour s’inscrire dans le grand jeu du capitalisme et de la concurrence mondiale pire il nécessite « de réduire la jeune génération à n’être qu’un fantassin de la guerre économique qui détruit tout sur son passage : les protections sociales et salariales, les conditions de travail, comme les équilibres écologiques. » (Patrick Le Hyaric dans  l’Humanité, 25 mars 2016).
Pour y arriver deux solutions sont utilisées : le dénigrement, la précarité et les inégalités. Le taux de pauvreté des jeunes est à 20 %. Il est trois fois supérieur à celui de la classe d’âge des 65- 69 ans. L’âge moyen d’obtention d’un premier emploi à durée indéterminée est passé de 22 ans en 1992 à 28 ans aujourd’hui. Julien Lauprêtre, président du Secours populaire, indique qu’en 2010, 105 000 jeunes étaient aidés par l’association, en 2014 249 000 jeunes, dont 25 000 étudiants avaient sollicité l’association avant tout pour l’aide alimentaire.
Les conséquences sont terribles, plutôt que la recherche du bonheur et l’espoir dans le collectif, des jeunes aujourd’hui se tournent vers la destruction et la haine de l’autre, et la pulsion de mort. Depuis les crimes perpétrés en mars 2012 à Toulouse, nous avons vécu les massacres de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, les attentats du 13 novembre la même année et plus récemment celui du 14 juillet 2016. Les morts n’en finissent plus de s’amonceler.
Au-delà des attentats, 2 000 jeunes français.es sont impliqué.es dans des filières djihadistes et 600 sont effectivement sur place en Syrie ou en Irak. Autrement dit, 2 000 jeunes préfèrent participer à une entreprise de mise à mort, parfois de massacres de populations entières et ont envisagé leur propre mort plutôt que de vivre en France. Nous ne sommes pas face à un épiphénomène, ponctuel mais structurel et massif. Il doit nécessairement nous interroger.
Bien sûr, il questionne d’abord la société française qui a pris le chemin d’une civilisation valorisant la concurrence entre les individus, le repli sur soi et explose les liens de solidarité.
Une société dans laquelle l’homme n’est ni plus ni moins qu’une unité de production que l’on ajuste selon les nécessités économiques. Dans ce contexte, où la perspective de progrès, d’un projet de société partagé collectivement et dirigé vers le bien vivre semble confuse pour certains, l’idéologie de l’Organisation de l’État Islamique leur apparaît comme offrant un horizon de sens.
Ce phénomène se pose avec acuité à nous, communistes. Il nous oblige à nous interroger sur notre propre action politique et militante. Des jeunes envisageaient aussi d’aller se battre en 1936 dans les Brigades Inter­nationales parties secourir la jeune République espagnole. Quelques années plus tard, certain.es entraient dans la Résistance. Mais dans les deux cas c’était pour défendre la liberté d’un peuple et des perspectives de progrès social. L’enjeu actuel est bien d’aller contre la soi-disante lutte des générations ou choc des civilisations mais bien de construire collectivement les prémices de nouveaux rapports sociaux d’égalité et de non-violence.
Nombreux sont les jeunes à s’engager de différentes manières dans ce sens, nous ne saurons compter sans ces citoye.nes à part entière pour construire un nouveau modèle de société.

*Nadhia Kacel est reponsable de la rubrique Féminisme.
Quentin Corzani est responsable de la rubrique Grand entretien. Ils ont coordonné ce dossier.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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