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Les potentialités émancipatrices de la révolution industrielle

Quel jugement porter sur l’avènement dans l’histoire de la société capitaliste ? S’agit-il d’un progrès accomplissant les capacités de l’humanité ? Ou s’agit-il d’une catastrophe, d’une régression historique sans précédent ? Une partie de l’aristocratie féodale, récemment dépossédée de ses privilèges, rejette la modernité dans sa totalité. C’est la perspective réactionnaire rêvant de restaurer l’ordre ancien. La perspective d’Engels est toute différente. Il faut critiquer la société capitaliste, non pas au nom d’un passé révolu, mais au nom des potentialités émancipatrices dont elle est porteuse.

Que la situation des travailleurs, depuis l’introduction de la production capitaliste sur une grande échelle, ait dans l’ensemble empiré matériellement, il n’y a que le bourgeois qui en doute. Mais devons-nous pour cela regarder nostalgiquement en arrière, vers les marmites d’Égypte  (elles aussi bien maigres), vers la petite industrie rurale qui n’a formé que des esprits serviles, ou bien vers les « sauvages » ? Tout au contraire. Seul le prolétariat créé par la grande industrie moderne, libéré de toutes les chaînes du passé, y compris de celles qui l’attachaient au sol, et concentré dans les grandes villes, est en état d’accomplir la grande transformation sociale qui mettra fin à toute exploitation et domination de classe. Les anciens tisserands ruraux, avec leur maison et leur foyer, n’en auraient jamais été capables, ils n’auraient jamais conçu une telle idée et auraient encore moins trouvé la volonté de la réaliser.
Proudhon, au contraire, considère que toute la révolution industrielle de ces cent dernières années, la vapeur, la grande fabrication qui remplace le travail manuel par des machines et multiplie par mille la force productrice du travail, est un événement extrêmement fâcheux qui, à dire vrai, n’aurait pas dû se produire. Le petit-bourgeois qu’est Proudhon réclame un monde dans lequel chacun fabrique, d’une façon originale et indépendante, un produit qui peut être aussitôt livré à la consommation et échangé sur le marché ; il suffit ensuite que chacun récupère dans un autre produit la pleine valeur de son travail pour que l’exigence de la « justice éternelle » soit satisfaite et qu’ait été créé le meilleur des mondes. Mais avant d’éclore, ce meilleur des mondes de Proudhon a déjà été écrasé sous les pas du développement industriel en plein progrès, qui, depuis longtemps, a supprimé le travail individuel dans toutes les principales branches de l’industrie et le supprime chaque jour un peu plus, dans les branches secondaires comme dans celles qui ont le moins d’importance ; il est remplacé par le travail social, secondé par des machines et par des forces naturelles domestiquées, dont les produits finis, que l’on peut échanger ou consommer aussitôt, sont l’œuvre commune des nombreux individus entre les mains desquels ils ont dû passer. Et c’est précisément grâce à cette révolution industrielle que la force productive du travail humain a atteint un tel degré que la possibilité se trouve donnée – pour la première fois depuis qu’il y a des hommes – de produire, par une répartition rationnelle du travail entre tous, non seulement assez pour assurer abondamment la consommation de tous les membres de la société et pour constituer un important fonds de réserve, mais aussi pour laisser à chaque individu suffisamment de loisirs : alors tout ce qui dans l’héritage culturel transmis par l’histoire est véritablement digne d’être conservé – science, art, mœurs, etc. -, non seulement le sera, mais au lieu d’être le monopole de la classe dominante, deviendra le bien commun de toute la société et continuera à s’enrichir.

Friedrich Engels, La Question du logement, Éditions sociales, Paris, 1957.

Par Florian Gulli et Jean Quétier

Les écueils d’une nostalgie réactionnaire
Engels part d’un constat historique qui peut paraître troublant : le passage du mode de production féodal qui caractérisait l’Europe médiévale au mode de production capitaliste qui se développe avec la révolution industrielle, loin de représenter une amélioration de la situation matérielle des travailleurs, a bien plutôt accru leur misère. Cette idée, partagée par une partie de l’ancienne aristocratie dépossédée de son pouvoir par la bourgeoisie libérale à partir de la fin du XVIIIe siècle, s’appuie notamment sur les conséquences de la décomposition des structures précapitalistes de production (servage, corporations…). Les travailleurs n’y étaient pas libres mais ils étaient cependant moins exposés à certains facteurs de misère propres au capitalisme – le chômage notamment – et travaillaient en moyenne beaucoup moins longtemps qu’au milieu du XIXe siècle. Dans le livre I du Capital, Marx avait d’ailleurs montré que le capitalisme n’était parvenu à s’imposer que par l’expropriation violente de la paysannerie et par l’accroissement forcé de la journée de travail. Par ailleurs, en développant sans cesse la division du travail, en détruisant les savoir-faire propres aux anciens métiers artisanaux, le capitalisme réduit les travailleurs à des exécutants chargés d’une tâche de détail, répétitive et abrutissante.
Faut-il pour autant vouloir en revenir au Moyen Âge – ou plus loin encore, comme le suggère ironiquement Engels en parlant des « marmites d’Égypte1 » ? Certainement pas, et c’est d’ailleurs le point de désaccord entre Engels et des socialistes comme Proudhon2 qui entendent en revenir à une forme de production qui a existé avant le capitalisme. Dans Misère de la philosophie, Marx reprochait déjà à Proudhon de vouloir sauver le « bon côté » du féodalisme en se débarrassant de son « mauvais côté » (le servage, les privilèges…). Proudhon rêve ainsi d’une société de petits producteurs indépendants fondée sur un modèle artisanal. Mais ce faisant, il ne saisit justement pas ce qui fait la dynamique de l’histoire, à savoir la contradiction. Le « mauvais côté » du féodalisme est indissociable du « bon », c’est lui qui introduit de la conflictualité, de la lutte, et qui conduit ainsi à sa transformation.

Les contradictions
de la nouvelle société

La transition du féodalisme au capitalisme est une réalité contradictoire. On ne peut la réduire à l’effondrement bien réel des conditions de vie, qui voit par exemple le futur prolétaire quitter son foyer rural pour vivre misérablement dans des logements indignes. L’introduction de la production capitaliste produit d’autres effets, importants ceux-là, pour l’émancipation des hommes.
D’abord, elle concentre les hommes « dans les grandes villes », ce qui ne manque pas de les transformer. Les idées y circulent plus vite, les sentiments se transmettent plus facilement, la vie collective accroît la force de la volonté de chacun. La grande ville du XIXe siècle, malgré ses défauts évidents, était aussi synonyme de liberté. Le philosophe écossais John Millar (1735-1801) soulignait, bien avant Engels, que les habitants des villes n’étaient pas des « esprits serviles » : « Dans une ville, le moindre motif de plainte donne lieu à une émeute ; et en se propageant d’une grande ville à l’autre, les flammes de la sédition s’épandent en insurrection générale. »
Ensuite, en multipliant la force productive du travail humain, la production capitaliste a posé les conditions de la satisfaction des besoins de tous. La hausse prodigieuse de la productivité permettrait « d’assurer abondamment la consommation de tous les membres de la société » et de « constituer un important fonds de réserve ». Pour la première fois, mais il faudrait pour cela sortir du capitalisme, l’humanité pourrait être à l’abri du manque, notamment des disettes et famines qui continuent de toucher l’Europe au cours du XIXe siècle.
Enfin, la révolution industrielle, en particulier l’introduction des machi­nes dans le travail, rend possible la diminution du temps de travail. Pour la première fois, les conditions sont réunies pour que « l’héritage culturel transmis par l’histoire » (science et art en particulier) soit reçu et enrichi, non par une minorité privilégiée, dispensée du travail, mais par la société tout entière.
On voit ainsi la complexité de la position d’Engels. Aucune nostalgie pour le passé féodal et les multiples dominations qui le structuraient. Mais pas d’enthousiasme naïf pour le présent. Ce dernier est pensé dans ses contradictions. On est loin de la critique réactionnaire qui idéalise le passé et rejette le présent dans son intégralité, aveugle aux possibles qu’il recèle.
Ce refus de céder à la nostalgie est souvent compris comme une forme de mépris pour le passé. Engels, mais aussi Marx sont souvent accusés de vouloir « faire table rase » de l’histoire. Sa position est plus nuancée. Le passé, comme le présent, a ses contradictions. Il n’y a guère de sens à vouloir le rejeter en bloc. Une part de « l’héritage culturel transmis par l’histoire », en particulier, « est véritablement digne d’être conservé ». La correspondance d’Engels montre un philosophe féru de littérature ; peut-on l’imaginer vouloir faire table rase de Goethe, Shakespeare et Balzac ?
Alors « Du passé, faisons table rase » ? Du passé des dominations, assurément. Quant aux arts et aux sciences, et même une partie des mœurs, conservons-les.

Notes de La Revue du projet

1. Référence biblique. Les Hébreux quittèrent l’Égypte pour échapper à la domination de Pharaon. Les difficultés de l’exode conduisirent certains d’entre eux à regretter leur vie d’avant où, malgré la domination, ils avaient de quoi manger dans leurs marmites.
2. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), philosophe socialiste français, auteur de La Philosophie de la misère.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016

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