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Il n’est point de bonheur sans sport, Emmanuelle Bonnet-Oulaldj*

Il n’y a pas de sport sans temps libéré. Activité d’épanouissement personnel, le sport est résolument social et émancipateur, à condition qu’on le dégage de la politique du chiffre et du résultat.

Dans un engagement sans faille, autant sportif que politique, de jeunes athlètes, hommes et femmes, affichent un bonheur éclatant, presque insolent. « Un parfum de bonheur » ou le nom d’une série de clichés de France Demay, ce jeune ouvrier des années 1930, parisien, sportif et photographe amateur, retrace la vie de ses pairs entre 1933 et 1939. Le sport contribue-t-il au bonheur ? La réponse fuse de leurs regards, poses et éclats de rire. On découvre avec eux cette quête du temps libéré, des randonnées à la campagne, de la nage en eau libre ou des premières expériences sportives en montagne. Le corps n’est plus seulement le prolongement d’une machine, soumis à la domination patronale, il sert le plaisir, l’accomplissement de soi et le partage. On devine également ces jeunes gens s’entraînant avec passion en vue des Olympiades populaires de Barcelone, organisées en opposition aux Jeux Olympiques de Hitler à Berlin. « Le sport ne se résumait plus à la compétition. D’un coup dans le mouvement qui traversait le pays, c’était devenu un des moyens de l’émancipation humaine. Partout où on allait courir, jouer au ballon, on respirait comme un parfum de fraternité », témoigne Ginette Tiercelin, une basketteuse, cycliste également, le personnage central du roman historique de Didier Daeninckx, du même titre que ce fonds photographique qui l’a inspiré.

Pas de sport sans conditions de vie dignes
Quatre-vingts années se sont écoulées. Une logique solidaire de l’histoire aurait dû prolonger ce droit aux vacances, aux loisirs, au sport. Une réduction et un partage du travail dans une société du presque tout numérique auraient dû favoriser l’accès du plus grand nombre aux joies du temps libéré. Alors que 2016 célèbre l’anniversaire du Front populaire et la conquête de droits sociaux inestimables tels que la baisse du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, les congés payés, l’augmentation des salaires de 7 à 15 %, les politiques gouvernementales optent pour une tout autre logique, libérale, facilitant les licenciements, l’augmentation du temps de travail et la baisse des salaires. Le Premier ministre affirmait il y a peu que la candidature de Paris aux Jeux Olympiques de 2024 « permettra d’encourager la pratique sportive, dont nous tous ici connaissons l’importance, pour le bien-être de chacun, et pour la cohésion de notre société ». Les décisions successives, du « travailler plus pour gagner plus » à la loi dite « travail » ne font au contraire que renforcer les inégalités et institutionnaliser la précarisation des jeunes et des femmes, déjà les plus éloignés d’une pratique sportive régulière pour des raisons sociales et économiques. Le meilleur moyen d’agir en faveur de la pratique sportive pour toutes et tous est, au contraire, d’œuvrer pour garantir les meilleures conditions de vie pour toute la population.

Faire primer le jeu sportif sur l’enjeu du score
L’idée de bonheur doit être omniprésente. Elle est intimement liée à celle de l’émancipation. Les activités physiques et sportives, comme l’éducation physique, à condition que les contenus soient adaptés, y sont essentielles. Le sport peut être émancipateur, au sens où il permet à chaque être humain, avec son corps, sa raison et sa passion, de se libérer de la coercition imposée chaque jour par la société. À l’occasion des VIe Assises nationales et internationales du sport populaire, organisées par la FSGT en mai 2015, Pierre Therme, professeur d’université en sciences du sport, décrit en quoi une activité n’existe que par l’engagement de ses participants. Le sport constitue en effet un espace culturel sous-estimé d’imagination et de création populaires. Alors que les média et la professionnalisation poussent à la spécialisation, voire à la spéculation des sportifs, le sport associatif, en particulier les fédérations omnisports, cultivent l’être humain dans sa totalité et dans son rapport à la citoyenneté. Le sportif ne peut progresser seul, comme l’être humain ne peut vivre seul. Sa construction personnelle passe par le vivre ensemble, au sens de la solidarité, et de la libre constitution collective de règles. Être heureux, comme nous y invite le philosophe Jean-Louis Sagot-Duvauroux, ce n’est pas nécessairement croire au « grand soir » mais contribuer au quotidien à créer des bulles d’utopies. C’est faire primer l’émancipation à une société émancipée, le mouvement au résultat, le jeu sportif à l’enjeu du score. Le sport, d’autant plus s’il est pratiqué dans un cadre associatif, contribue à ce mouvement.
« Être heureux est un acte de résistance politique », promet encore Patrick Viveret, également philosophe. Loin des critères standardisés de prétendues bonnes pratiques et de la seule visée mercantile, les associations sportives recèlent des pépites de vies anonymes et d’expériences joyeuses. La FSGT poursuivra ce plaidoyer en actes, les 3, 4 et 5 juin prochains à Paris, à l’occasion d’un festival inédit des innovations sportives.

*Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est coordinatrice générale de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT).

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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