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Le bonheur au travail : antinomie ou subversion ? Dominique Lhuilier*

La revendication de la reconnaissance d’une humanité aujourd’hui occultée dans le monde du travail passe par un éloge de la vulnérabilité.

Ineptie que de traiter du bonheur au travail ? Quand l’actualité donne à voir la multiplication des formes de souffrance au travail, des classiques accidents du travail aux maladies professionnelles en passant par la croissance exponentielle de l’usure prématurée jusqu’aux inaptitudes et invalidités, le dévoilement des suicides sur le lieu du travail… comment oser penser et parler d’un tel sujet ? Y a-t-il là une provocation ?
Quand le travail est de plus en plus manifestement en souffrance, maltraité par la prévalence des logiques financières, la mondialisation des marchés, la pression à la productivité et à la « réduction des coûts », le développement des normes et procédures gestionnaires… y chercher « le bonheur », comme on cherche le Graal, pourrait faire sourire si la question n’était pas grave. Comment pister cet ovni dans un contexte d’intensification du travail, de multiplication et de précarisation des statuts d’emploi, de développement de la sous-traitance, d’installation du chômage de masse… et de précarisation de la santé des femmes et des hommes au travail ou relégués hors des organisations productives ?

La double face du travail
À vrai dire, la question n’est pas nouvelle si on revient aux origines étymologiques du mot travail, tripalium, instrument de torture composé de trois pieux et utilisé au Moyen Âge, ou au terme de labeur, du labor latin, avec ses notions de peine, d’effort pénible, de malheur. Ce fil-là court toujours : les dispositifs d’exploitation et d’aliénation qui s’attachent au travail, à l’appropriation de son produit par les classes dominantes, ont fait l’objet de nombre d’analyses… et de luttes sociales. Le travail, inscrit dans un rapport social de domination, dans la diversité de ceux-ci, tels que l’esclavage, le servage ou le salariat, apparaît alors comme la figure inversée de la liberté et du bonheur.
On est alors bien en peine pour faire du travail un objet désirable et il faut que pèsent dans la balance nombre de « sans travail » pour se lancer dans une campagne de restauration de la « valeur travail » et oser l’incantation au « travailler plus gagner plus ». Seule la psychologie positive, qui fait du bien-être au travail une stratégie managériale au service de la performance, cherche à vendre une imposture de « bonheur au travail ».
Et pourtant… solder là la réflexion empêche de voir l’autre face du travail, celle qui fait de lui, et essentiellement, un acte producteur : production d’objets, de services, mais aussi de l’humanité de l’homme… à la condition d’humaniser le travail !
Sauf à abandonner tout projet de subversion du travail, on ne peut le définir seulement négativement, contrepartie d’un salaire contre une contrainte de présence et d’obéissance.
Le travail suppose toujours un investissement du travailleur dans sa propre projection de l’œuvre à accomplir, un procès dans lequel, comme nous dit Marx, « l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action ». Le travail est une activité vitale fondamentale.
Les nouvelles organisations et formes de gestion du travail peuvent – c’est là une expérience partagée par beaucoup – rendre le travail invivable : l’activité perd son sens, sa valeur sociale. Elle se rétracte dans une visée instrumentale de préservation de son emploi. Il ne s’agit plus alors de vivre au travail mais seulement de vivre de son travail. Pourtant, travailler n’est jamais seulement produire des biens ou des services ; c’est aussi toujours produire et affirmer son existence, persévérer dans son être.
Et le bonheur est justement une affaire d’existence : non pas un état de plénitude béate et définitive, mais une quête, une exigence intérieure d’être, et donc d’abord de dire non ! Être un sujet suppose de se dérober aux assignations de place dans le désir de l’autre, au travail comme ailleurs, et tout au long de la vie.
C’est sur cette voie qu’on rencontre l’exigence d’une réinvention du travail. Et pour l’aborder, nous faisons le choix ici de nous appuyer sur les enseignements donnés par ceux qui vivent avec une santé altérée. Quand la maladie est la compagne obligée de la vie, les exigences à l’égard de celle-ci semblent accrues, comme si s’affirmait avec force l’idée qu’on ne peut plus perdre sa vie à la gagner. Que faire de cette vie marquée par l’incertitude ? Quel compromis cons­truire entre l’agir et le subir ? Quel bricolage tenter entre désirs et possibles, en puisant dans les ressources disponibles ou à conquérir ?

Réinventer le travail
La mise en cause des normes contemporaines du travail est portée par les travailleurs malades qui revendiquent un rôle de régulateurs d’humanité.
Dans le monde du travail, le « malade » est perçu comme une anomalie : l’arrêt maladie l’extrait du travail et ne s’y maintiendraient que les bien portants. Pourtant, le nombre de travailleurs à la santé altérée croît sous l’effet conjugué de la dégradation des conditions de travail, du vieillissement de la population active et des progrès de la médecine qui permettent de se maintenir en activité.
Et ils montrent, si on veut bien les entendre, les limites individuelles et collectives du travail soutenable. Ils cherchent comment construire des milieux pour vivre et travailler en santé. Dans une relative marginalité et clandestinité, parfois plus manifestement, ils développent une autre manière de travailler, un autre sens au travail, voire des innovations sociales qui pourraient alimenter bien des réflexions partagées sur les normes du travail, sur l’organisation du travail… sur la vie au travail.
Réinjecter la question de la maladie dans l’espace public que constitue le monde du travail, c’est y réinscrire la question des limites, de la vulnérabilité dans un monde du travail où domine aujourd’hui cette idéologie de la performance, de la toute-puissance, de l’excellence. Il s’agit là d’une nécessité à la fois sociale et politique. Aujourd’hui, la reconnaissance de la vulnérabilité humaine, ontologique, s’efface au profit de la fabrique de la vulnérabilité sociale. Alors que la vulnérabilité est un trait universellement partagé de la condition humaine, elle est devenue aujourd’hui un critère distinctif – on est « vulnérable » ou on est « résilient » – et un principe explicatif – vulnérable, on est hors jeu, inemployable… La vulnérabilité ne s’entend plus alors comme vulnérabilité intrinsèque à notre condition d’êtres de désirs et de besoins : elle devient l’attribut assigné à quelques-uns ou à des « populations » identifiées par des traits communs qui effacent les singularités : les « seniors », les « handicapés », les « harcelés », les « malades chroniques », les « inaptes », les « salariés avec enfants en bas âge ou parents dépendants », les « précaires », les « immigrés »… La discrimination croît avec cette montée du différentialisme et les processus de stigmatisation qui l’accompagnent.

Éloge de la vulnérabilité
Pourtant, la vulnérabilité est bien une condition négative de la vie : elle indique que la capacité de s’autodéterminer, ou celle d’un rapport réussi à soi-même et au monde ne sont que possibles. La vie humaine est conditionnée par son usage : au double sens du terme, l’usage que les autres font de nous et l’usage que chacun fait de lui-même. Y compris bien sûr au travail.
La reconnaissance de l’épaisseur des singularités individuelles, des différents mondes, professionnels et extraprofessionnels, dans lesquels nous sommes tous engagés, des histoires de vie non réductibles à l’ici et maintenant de la situation de travail, peut être au service du soin de la vie au travail. A contrario, l’omerta sur l’individuel, le singulier renvoie chacun à la solitude dans l’expérience inéluctable de la fragilité humaine. La revendication de la reconnaissance d’une humanité aujourd’hui occultée dans le monde du travail passe par un éloge de la vulnérabilité, celle que nous avons en partage et qui nous préserve d’une réduction à la fonction de « ressources humaines ». Sur ce chemin, des étincelles de bonheur sont au rendez-vous !
Cette travailleuse malade revendique ce rôle de « régulateur d’humanité dans notre société. On n’est pas des robots ! Dans le monde du travail, il faut juste être efficace, rien d’autre. Ils ne voient pas comment on a été enrichi par la maladie. Quand on a été malade, on a une force supérieure à avant. Il y a une richesse des gens malades, une force de vie. Et on met plus d’humain dans nos relations, y compris dans les relations professionnelles. Les malades, c’est une sorte de thermomètre. Les autres dénient, fuient. Mais c’est faux bien sûr, ils ne sont pas invincibles. Aujourd’hui, les gens sont pressurisés au travail, malheureux. Et il est temps d’humaniser le monde du travail ! »

*Dominique Lhuilier est psychologue du travail. Elle est professeure émérite au CNAM.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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