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La « science du bonheur social » des premiers socialistes, Loïc Rignol*

Avant Marx, les premiers théoriciens socialistes avaient fait de la question du bonheur un enjeu politique.

«L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous ! » (Opinions littéraires, philosophiques et industrielles) Ces paroles célèbres de Saint-Simon rappellent la mission des premiers socialistes : trouver le bonheur ici-bas. Leur volonté eu-topique les présente souvent comme des u-topistes. Cette cité heureuse serait un perpétuel non-lieu, un rêve à réprouver, un songe à oublier. Or, loin de cette utopie qu’on leur prête, ces penseurs cherchent souvent à fonder une Science pour réaliser, dès maintenant, cet épanouissement de tous.
« Le mal est la rupture de l’unité, unité avec Dieu, unité avec nos semblables » (De l’Humanité), écrit Pierre Leroux, longtemps considéré comme l’inventeur du mot « socialisme ». Le capitalisme triomphant brise tous les liens. La main invisible, vantée par les libéraux, arme les bourgeois contre les prolétaires qu’ils dominent, exploitent, affament. La société n’est plus qu’un champ de bataille où ces classes se déchirent. Encore profondément chrétiens, ces socialistes rejettent la violence. Ils veulent réconcilier ces ennemis du monde moderne, les re-lier sous une foi commune, selon l’étymologie même du mot « religion ». Revenir à Dieu pour être heureux ensemble : re-lier les créatures en les re-liant au Créateur. Élever la cité de Dieu, c’est s’unir et ne former qu’un seul corps, celui du Christ, selon la parole fameuse de saint Paul. Car, explique Louis Blanc, « suivant l’esprit de l’Évangile, tous les hommes, quoique inégaux en force et en intelligence, ne doivent faire qu’un seul et même tout, comme dans le corps humain, les membres, quoique très divers, ne forment qu’un seul et même tout » (Almanach du nouveau monde, 1850).

Une humanité enfin libérée des féodalités
Ce mysticisme ne condamne pas les socialistes à un idéalisme béat. La référence biblique n’efface pas son sens biologique. Cet organisme métaphysique obéit, comme tout organisme, à des lois physiques à l’aide desquelles la Science peut lui donner vie. Ainsi Saint-Simon crée-t-il une physiologie sociale et une politique positive donnant corps à une humanité enfin libérée des féodalités par le régime industriel. Fourier élabore un art social, c’est-à-dire une Science sociale capable d’associer l’humanité, de la « corporer » (Le Nouveau Monde amoureux). Il faut, pour cela, s’inscrire dans le réel et non le rêver. Une loi divine commande l’infiniment grand et l’infiniment petit, le ciel et la terre : l’attraction. Il s’agit de prendre appui sur cette puissance qui ordonne le monde pour créer un Nouveau Monde. « Oui, cette science du bonheur social […] n’est autre que la théorie de l’attraction passionnée » (Théorie des quatre mouvements et des destinées générales), s’enflamme Fourier. L’humanité suit elle aussi cette loi des astres. Les passions sont des attractions que la Civilisation enchaîne pour le malheur de tous. Le bien-être consiste d’abord à libérer ces forces animant les êtres pour créer un corps naturel qui les mette en séries : le phalanstère. Ce dernier n’est pas un sans-lieu à jamais inaccessible, il est plutôt un sur-lieu où s’accomplit le destin humain. Des règles objectives rendent possible cette association nouvelle, règles sans lesquelles ses liens ne pourraient se former et ses mécanismes s’enclencher. En ingénieur, Fourier détaille le plan de montage et les conditions de construction de cette machine sociale :
– condition géographique : le phalan­stère doit être bâti à la campagne, près d’un cours d’eau ;
– condition architecturale : l’édifice est à percer d’une rue-galerie qui favorise toutes les circulations ;
– condition démographique : 1 600 à 1 800 personnes doivent s’y installer, de tous sexes, âges et fortunes ;
– condition sociale : chaque sociétaire y bénéficie d’un minimum vital, sorte de revenu garanti ;
– condition anthropologique : chacun exerce successivement la totalité de ses passions en variant les activités, les séances n’excédant pas deux heures pour rendre le travail attrayant ;
– condition épistémologique enfin : ces techniques doivent être mises en œuvre lors d’une expérience – la commune d’essai – qui démontrera la validité scientifique de cet art d’associer. Elle décidera le genre humain à construire de nouveaux phalanstères afin d’entrer en Harmonie.
Ne rien rejeter, ne rien abandonner : l’unité est le levier de cette félicité annoncée. La chair n’est plus sacrifiée à l’esprit, la femme à l’homme, le pauvre au riche, le singulier à l’universel. Le libre développement de chacun devient le moyen du bonheur de tous. C’est en devenant entièrement lui-même que l’individu se relie à tous les autres. Totalité humaine et totalité sociale se créent d’un même élan.
Dans la société communiste, écrit le jeune Marx, chacun sera libre « de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de [s]’occuper d’élevage le soir et de [s]’abandonner à la critique après le repas […] sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » (L’Idéologie allemande). Sans doute cette idée d’un homme total ou générique – exerçant l’ensemble de ses facultés en suivant ses seuls désirs – vient-elle des socialistes français, que Marx a étudiés lors de son exil à Paris. Sans doute aussi les dépasse-t-il pour en accomplir la Science. De la matière, rien que de la matière. Marx porte cette Science au-delà de ses fondateurs en chassant l’au-delà précisément. Il tranche ses racines divines et l’installe dans un monde sans arrière-monde. Plus d’aliénation religieuse. Revenir sur terre est la loi du bonheur. Être réellement soi-même, c’est l’être exclusivement en bannissant toute réalité surhumaine. Humain, rien qu’humain.  

*Loïc Rignol est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-VIII Saint-Denis.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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