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Frères musulmans en Égypte et en Tunisie, Sarah Ben Néfissa*

Dès la chute des deux dictateurs en 2011, la différence des transitions entre les deux pays s’est révélée au grand jour. Des similitudes idéologiques mais des différences de contextes, avec notamment le poids d’un acteur politique d’envergure : l’armée en Égypte.

Dans les deux pays qui ont inauguré le « printemps arabe » en 2011, à savoir la Tunisie et l’Égypte, les forces politiques islamistes ont gagné les élections post-révolution qu’il s’agisse des Frères Musulmans égyptiens ou du parti Ennahda. Aujourd’hui leur réalité respective est bien différente. Si en Tunisie, Ennahda demeure le second parti du pays et fait même partie de la coalition au pouvoir avec le parti Nida Tunes, c’est loin d’être le cas en Égypte. Chassés brutalement du pouvoir le 3 juillet 2013, ces derniers, qualifiés d’organisation « terroriste » subissent actuellement une répression d’une très grande intensité.
Comment expliquer une telle différenciation dans leurs trajectoires politiques suite aux soulèvements des années 2011 ? Selon certains analystes, ce paradoxe s’explique principalement par la nature « modérée » des Frères Musulmans tunisiens par rapport à leurs homologues égyptiens et également par la force de la société civile tunisienne qui est parvenue à jouer un rôle de contrepoids et de pacificateur au moment de la grave crise politique de l’été 2013. Cette dernière est née de l’assassinat des députés Chokri Belaid et de Mohmed Brahmi, deux députés appartenant à des formations nationalistes de gauche, ainsi que de l’allongement imprévu des travaux de l’Assemblée Constituante. Élue pour rédiger en une année la nouvelle constitution du pays, la Troika au pouvoir dominée par Ennahda ne semblait plus vouloir quitter les rênes du pouvoir. C’est ainsi que l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), la Ligue tunisienne des Droits de l’homme et l’Ordre des avocats ont pris l’initiative d’un Dialogue national pour concilier les formations politiques et sortir de la crise avec la formation d’un gouvernement de technocrates, terminer la rédaction de la constitution et enfin organiser les élections de 2014.
S’il est fondamental de souscrire à une telle vision, il est tout aussi fondamental de la nuancer. En réalité, l’analyse doit également intégrer les différences des trajectoires transitionnelles entre les deux pays qui, elles-mêmes, sont lourdes de significations sur les différences des régimes politiques des deux pays avant les révolutions de 2011 avec comme principale différence, le rôle politique de l’armée en Égypte. De même, il est important de rappeler que ces deux fractions des Frères Musulmans, malgré leurs parcours historiques différents, appartiennent au même courant idéologique fondé par Hassen El Banna en 1928 en Égypte, radicalisé par Sayyed Qotb, père spirituel de l’extrémisme islamiste et de la plupart des organisations qui pratiquent, aujourd’hui encore, la violence.

Règles du jeu et différence des contextes transitionnels
Dès la chute des deux dictateurs en 2011, la différence des transitions entre les deux pays s’est révélée au grand jour. La fuite de Ben Ali a été suivie d’un vide à la tête de l’État qui a imposé aux acteurs politiques de s’entendre sur la règle du jeu de la transition avec principalement le passage par l’élection d’une Assemblée constituante en charge de rédiger la nouvelle constitution du pays. Cela n’a pas été le cas en Égypte. Le pouvoir n’a jamais été vacant puisque Moubarak a confié les rênes du pouvoir à la direction de l’armée. De même la règle du jeu de la transition est demeurée objet de conflits entre les différents acteurs principalement les militaires, les frères musulmans et les magistrats mais également les journalistes et les élites partisanes et politiques toutes tendances confondues : libéraux, nationalistes, gauche, coalitions de la jeunesse révolutionnaire, partisans de l’ancien régime etc. Pour tenter d’imposer la règle du jeu qui convient à leurs intérêts, l’ensemble des acteurs ont mobilisé les ressources médiatiques, juridictionnelles, financières, admi­nis­tratives et organisationnelles dont ils disposaient sans compter le poids du nombre et de la rue mais également la force brutale.
La scène transitionnelle égyptienne met donc en exergue le poids d’un acteur politique d’envergure : l’armée. Tel n’est pas le cas en Tunisie où le régime postindépendance marqué par son fondateur Habib Bourguiba a tenu à éloigner les militaires de la chose politique. En Égypte, la direction de l’armée a non seulement géré la première étape de la transition jusqu’à l’élection de Mohamed Morsy en juin 2012 mais elle est revenue en force avec le coup d’État du 3 juillet 2013 et l’élection de Abdelfattah Sissi en 2014. Ce rôle politique de l’armée en Égypte s’inscrit en réalité dans le cadre des caractéristiques particulières du nationalisme égyptien et de l’histoire longue de la relation des Égyptiens aux Forces armées marquée principalement par la révolution de 1952 qui continue à imprimer la socialisation politique des citoyens de ce pays. Si la société civile tunisienne a joué un rôle important pour surveiller les travaux de la constituante et résoudre la crise de 2013, en Égypte, la société civile a également joué un rôle fondamental au moment de la crise provoquée par la Décla­ration constitutionnelle du 22 novembre 2012 de Mohamed Morsy. Elle a ainsi organisé la signature d’une pétition pour réclamer de nouvelles élections présidentielles qui a recueilli un très grand succès à cause de la baisse rapide de la popularité des Frères musulmans y compris dans leur propre électorat. Une différence d’importance sépare toutefois les expériences des deux pays. En Égypte, aussi bien la société civile que l’ensemble de la population ont demandé et/ou accepté l’intervention de l’armée pour résoudre la crise politique et institutionnelle. Aujourd’hui, l’ensemble des acteurs politiques non islamistes et les acteurs de la société civile subissent les conséquences de leur alliance « contre nature » avec les forces l’ancien régime et qui prennent actuellement leur revanche de la révolution du 25 janvier avec un retour en force des méthodes les répressives.

Frères musulmans égyptiens et tunisiens : nouveaux matériaux et nouvelles hypothèses
Le passage au pouvoir des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie ont mis en lumière les particularités idéologiques et organisationnelles de ces deux formations soit par la médiation de leurs décisions et attitudes soit par leurs propres publications. Leur vision de la réforme sociale et politique est d’abord et avant tout centrée sur la réforme religieuse de l’individu pour que ce dernier devienne un « vrai » musulman. Leurs doctrines dénotent la mise sous dépendance du politique par le religieux et leur absence d’une vision positive de l’État capable de réformer la société et de résoudre les inégalités sociales. Libéraux sur le plan économique, c’est par la médiation de la bienfaisance religieuse des individus que la question sociale est traitée. Il est symptomatique de rappeler, outre les tentatives de remises en cause du statut progressiste de la femme tunisienne et les attaques contre la liberté de pensée et la production artistique, les agressions subies par le siège de l’UGTT en Tunisie en 2012 par des milices liées à Ennahda. Les mêmes propos peuvent être reproduits pour les Frères musulmans égyptiens. Une des principales revendications portée par révolution du 25 janvier a été le droit de fonder des syndicats indépendants afin de remettre en cause la non-représentativité des travailleurs par l’Union générale des syndicats ouvriers, sous contrôle de l’État et de l’administration. À l’instar de la direction de l’armée, les Frères musulmans ont refusé une telle réforme et ont préféré placer leurs hommes à la direction de l’Union générale des syndicats ouvriers. Comme autre particularité il importe de mettre l’accent sur la dimension panislamique de leur idéologie bâtie principalement à partir du mythe califal. Cette caractéristique idéologique les a mis en porte à faux par rapport à leurs propres sociétés car aussi bien les mouvements de libération nationale que les décennies d’indépendance politique ont durablement marqué les différents États et Sociétés de la région. Les Frères musulmans égyptiens et tunisiens partagent avec les formations islamistes les plus extrémistes le même universalisme islamique comme l’atteste la politique laxiste d’Ennahda vis-à-vis des salafistes djihadistes et qui a favorisé la multiplication des cellules terroristes dans le pays. Ce n’est que tardivement qu’ils se sont rendu compte qu’ils étaient débordés par ces derniers.
En réalité, alors que les Frères musulmans ont été perçus comme des alternatives démocratiques et sociales aux régimes autoritaires chassés par les soulèvements de 2011 de la région, leurs pratiques ont démontré leur attachement à la souveraineté divine, pensée comme supérieure à la souveraineté populaire ainsi que leur absence d’une vision alternative au néolibéralisme économique. Les liens historiques qu’ils ont tissés avec les familles régnantes des pays du golfe sont, de ce point de vue, significatifs. 

*Sarah Ben Néfissa est politologue. Elle est chargée de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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