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Quand la Troïka bloque les aspirations démocratiques, Christophe Chiclet*

Après la Grèce, l’Espagne, avec de nombreuses similitudes entre l’évolution de ces pays aux deux extrémités de la Méditerranée septentrionale.

En faisant plier le gouvernement grec de la Syriza, malgré deux législatives et un référendum gagnés par Alexis Tsipras, la Troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Union européenne) voulait à tout prix éviter la théorie des dominos. En clair, que la gauche radicale espagnole de Podemos prenne le pouvoir. Même si ce parti fait une entrée remarquée aux Cortes, ses dirigeants et militants sont déçus. Ils ne sont pas le premier parti d’Espagne et n’arrivent pas à devancer les socialistes pour devenir, ce qu’ils souhaitaient par-dessus tout, le premier parti de gauche.

Des pressions inadmissibles
sur les électeurs

Il semble désormais admis que la Troïka ainsi que le gouvernement allemand et ses affidés (Finlande, Pays Baltes, Hongrie, Slovaquie, Croatie),  peuvent se permettre de s’ingérer dans les affaires internes d’autres États membres de l’Union européenne, violant ouvertement leur souveraineté économique et démocratique.
En Grèce, en décembre 2014, des élections présidentielles ont lieu (le président est élu par la Vouli, le parlement). Berlin et Bruxelles demandent ouvertement aux députés grecs de voter pour le candidat conservateur de la Nouvelle Démocratie, Stavros Dimas, ancien commissaire à la Commission de Bruxelles. Cette ingérence mal vécue par les parlementaires empêche l’élection du Président, d’où, d’après la constitution hellénique, le recours à des législatives anticipées qui ont lieu le 25 janvier 2015. La Banque centrale européenne, craignant la victoire de la gauche radicale de la Syriza, coupe les vivres aux banques grecques. La Syriza obtient 36,34 % des voix et 148 sièges sur 300, siphonnant les voix des socialistes du PASOK (Mouvement socialiste panhellénique) et des crypto-staliniens du KKE (Parti communiste de Grèce).
Le lendemain de son élection, Alexis Tsipras a dû opérer des concessions douloureuses après des rencontres marathon dans les grandes capitales européennes pendant deux semaines en février 2015. Il a dû, la corde au cou, accepter la prolongation du Mémorandum. Ce dernier oblige l’État grec à appliquer les réformes ultralibérales de la Troïka. C’est ainsi que le taux de TVA dans le secteur du tourisme passe de 13 à 23 % quand Syriza voulait faire baisser ce taux dans le seul secteur de l’économie qui est encore rentable.
À l’été 2015, la Troïka coupe à nouveau les vivres financiers à la Grèce. L’Allemagne et ses affidés souhaitant un  grexit, sortie de la Grèce de la zone euro, voire de l’Union européenne pour le plus acharné des anti-Grecs, Wolfgang Schäuble, ministre allemand des Finances qui a été éclaboussé en 2009 par le scandale des caisses noires de la CDU-CSU cachées en Suisse ! Tsipras est alors obligé de fermer la bourse d’Athènes pendant un mois et d’instaurer un contrôle des changes drastique.
Le dos au mur, il organise un référendum le 5 juillet, « pour ou contre le mémorandum ». C’est pour lui une façon de démontrer à l’UE que le peuple grec soutient sa politique. Mais c’est le pot de terre contre le pot de fer. Tous les média européens annoncent que Tsipras risque de perdre ce référendum. L’intoxication venait du groupe de pression de Bruxelles. Le non l’emporte à 61,31 %. Et une première dans l’histoire électorale grecque, toutes les régions votent non, même le Péloponnèse et la Thrace occidentale, traditionnellement réactionnaires. Le lendemain du référendum, Jean Claude Juncker, nouveau président de l’UE, ancien Premier ministre du Luxembourg (1995-2013) qui fit du Grand-duché un paradis fiscal pour tous les fraudeurs, voire les mafieux, déclare : « Je n’exclus aucune hypothèse ». En clair, ce « mafieux officieux » de l’UE était prêt à virer la Grèce de l’UE.
À partir de juillet 2015, Athènes n’a plus les moyens de se battre. Elle accepte les mesures drastiques du Mémorandum la mort dans l’âme. Tsipras ne sauve que peu de chose de son programme électoral : l’interdiction des expulsions des locataires et les soins gratuits aux plus démunis. L’aile gauche de la Syriza se sent trahie. Tsipras fait alors un coup de poker politique. Il démissionne le 20 août et convoque des législatives anticipées pour le 20 septembre. Le pari est risqué car 53 membres du Comité central de la Syriza et 25 députés font sécession et fondent l’Unité Populaire. Mais finalement l’électorat grec fera confiance une nouvelle fois à Tsipras car ce dernier s’est battu ouvertement contre le Mémorandum, au vu et au su de son peuple. Au final, la Syriza de Tsipras ne perd que quatre sièges (35,5 %). Les autres partis font plus ou moins les mêmes scores qu’en janvier. En revanche la scission marxiste pure et dure de la Syriza, l’Unité Populaire, n’a fait que 2,9 %, n’atteignant pas la barre des 3 % pour entrer à la Vouli et a donc désormais disparu du paysage politique, faute de représentation et de crédibilité.

Costa-Gavras : le Cassandre de la réalité grecque
Le 24 février 2015, sur la chaîne de télévision Arte, le cinéaste Costa-Gavras déclarait : « La Troïka fera tout pour que Tsipras échoue ». Les événements lui ont donné raison. En juillet 2015, la Troïka oblige Athènes à remonter son taux de TVA dans le domaine du tourisme et baisser les retraites pourtant déjà très basses pour obtenir le troisième plan d’aide. De tout son programme électoral de janvier 2015, Tsipras n’a pu que sauver le minimum du minimum. En revanche il a dû accepter la privatisation de quatorze aéroports dont le plus rentable, celui de Salonique  (vendu à un opérateur allemand pour 1,2 milliard d’euros), le 14 décembre 2015 puis le 20 janvier 2016 il a laissé le conglomérat chinois Cosco s’emparer de 67 % du capital du port du Pirée. À noter que lorsque la Chine Populaire a acheté Pirée 1 puis Pirée 2, elle a aussitôt interdit les syndicats des dockers ! Enfin en janvier 2016, la Troïka a imposé une baisse des retraites minimales mensuelles de 487 à 384 euros, sachant que le coût de la vie en Grèce et particulièrement dans les grandes villes est proche de celui de l’Europe occidentale.

Chypre, un creuset
La Troïka avant de s’attaquer à la Grèce, s’est fait les dents sur la petite République de Chypre, coupée en deux depuis l’occupation du nord de l’île par l’armée turque en juillet-août 1974. Le 18 mars 2013, les « hommes en noir » comme les appelle la presse grecque demande à Nicosie de taxer tous les dépôts bancaires (particuliers et sociétés) de 1 à 100 000 euros à 6,65 %, et à 9,9 % au-dessus de 100 000 euros. Dans le cas contraire, Chypre ne recevra pas l’aide de 10 milliards d’euros pour une dette totale de 20 milliards en mai 2013. Le 20 mars, les 56 députés chypriotes votaient à l’unanimité (communistes, socialistes, centristes, droite) le rejet de ce plan. Aussitôt les banques de l’île ont fermé leurs portes pendant douze jours pour éviter que les déposants ne vident leurs comptes. Le 25 mars, le tout nouveau président de l’Eurogroupe, le Néerlan­dais Jeroen Dijsselbloem, n’a pas traversé la crise chypriote sans dommage. Le 25 mars, il annonçait que la solution trouvée à Chypre pourrait servir de modèle, applicable dans d’autres crises à venir. En clair, pour sauver les banques, on pourrait désormais piocher directement dans les comptes des déposants de tous les pays de la zone euro. À noter que dans sa précipitation la Troïka avait oublié qu’une directive européenne garantit tous les dépôts de moins de 100 000 euros dans tous les pays de la zone euro ! Il n’en demeure pas moins que la classe moyenne chypriote (70 % de la population) a été lourdement touchée.

Des messages de peur
Le monde de la finance a finalement eu raison de l’expérience de la gauche radicale grecque. Une gauche radicale élue démocratiquement par trois fois en un an. Les partis traditionnels espagnols, Parti populaire (PP) et Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), soutenus par les informations en provenance de la Troïka, ont martelé aux électeurs espagnols que voter pour Podemos ne servirait à rien car Bruxelles a prouvé qu’elle a pu briser la Syriza et qu’avec la victoire de Podemos le pays s’enfoncerait dans la crise et les retraites seraient de nouveaux baissées.
Sachant que les électeurs espagnols suivaient de près les actualités grecques (visite d’Iglesias en Grèce et de Tsipras en Espagne), nombre d’entre eux ont eu peur en écoutant les slogans du PP, du PSOE et de la Troïka. À noter que le Portugal qui s’est récemment doté d’un gouvernement de coalition gauche radicale-Parti socialiste, a élu en janvier dernier un président de la République conservateur. Comme quoi l’endiguement de Bruxelles semble en partie fonctionner.
Ces messages de peur qui avaient irrité les fiers Grecs ont finalement refroidi une partie des Espagnols, en particulier les classes moyennes paupérisées. Les résultats des législatives du 20 décembre 2015 ont été décevants pour Podemos. Ce parti né des « Indignés » a été créé en janvier 2014. C’est donc sa deuxième campagne électorale après les municipales de mai 2015. Ses militants les plus enthousiastes pensaient faire comme la Syriza et devenir le premier parti du pays. D’autres plus réalistes pensaient être numéro deux, mais devant le PSOE. Résultat : numéro trois, talonné par Ciudadanos, un parti centro-libéralo-socialiste sans queue ni tête programmatique (l’équivalent de Potami en Grèce).

La fin du bipartisme
En Grèce, la Nouvelle démocratie et le PASOK avaient gouverné l’un après l’autre de 1981 à 2014, puis en coalition en 2013-2015. L’un comme l’autre cachaient la corruption, les fausses statistiques économiques gouvernementales pour entrer dans la zone euro. Ce bipartisme n’a pas résisté aux assauts de la Syriza. En revanche en Espagne, les choses sont plus compliquées, à cause entre autres des régionalistes-indépendantistes qui compliquent la donne.
En Espagne le PSOE a gouverné de 1982 à 1996, remplacé par le PP de 1996 à 2004. Le PSOE est revenu aux affaires de 2004 à 2011 (suite aux attentats djihadistes mal gérés par le gouvernement PP qui avait mis en cause à tort les basques de l’ETA !). Le PP de Mariano Rajoy est revenu au pouvoir de 2011 à 2015.
Aux dernières élections du 20 décembre 2015, le taux de participation a été plus qu’honorable : 73 % (+4 % par rapport à 2011). Le PP est passé de 44,60 % en 2011 à 28,72 %, soit 63 sièges perdus (123 sièges aujourd’hui). Le PSOE, de 29 % à 22 %, soit 20 sièges perdus (90 sièges aujourd’hui). Podemos, pour sa première entrée aux Cortes : 20,6 % = 69 députés. Ciudadanos, pour sa première entrée au parlement : 14 % = 40 députés. Les communistes du Parti communiste espagnol et du parti communiste catalan sont laminés par Podemos. Ils passent de 11 à 2 députés. Mais c’est au niveau des partis indépendantistes que les choses bougent. Les nationalistes-indépendantistes des îles Canaries passent de 2 à 1 sièges (0,6 % à 0,3 %). Au Pays basque la gauche indépendantiste abertzale souffre, alors que la gauche catalaniste se renforce ! Au Pays basque Bildu perd 5 sièges, passant de 7 à 2 sièges (1,4 % à 0,87 %), alors que la droite autonomiste du PNV (Parti national basque) passe de 5 à 6 députés. En Catalogne, la droite indépendantiste d’Artur Mas, le président sortant de la Généralité de Catalogne (le gouvernement local), l’homme qui voulait organiser un référendum sur l’indépendance, passe de 16 sièges à 8 (4,2 % à 2,25 %), alors que la gauche indépendantiste de la coalition ERC-CAT/Si obtient 9 sièges (1 % à 2,39 %).
C’est dans les régions fortement indépendantistes que Podemos arrive en tête : au Pays basque (26 %) et en Catalogne (25 %). Pourtant la direction de ce parti n’est pas particulièrement favorable à l’explosion de l’État espagnol, préférant consacrer son travail aux réformes économiques et sociales. Mais démocrate, Podemos a promis que s’il arrivait au pouvoir, il laisserait organiser des référendums sur l’indépendance. Par ailleurs la gauche radicale arrive en seconde position dans les régions périphériques du pays : Valence (25 %), Galicie (25 %), Baléares (23 %), Navarre (23 %), et exception Madrid (21 %). Dans les Asturies, aux Canaries, en Cantabrie, il est au coude à coude avec le PSOE. En revanche ce dernier se maintient bien dans ses bastions ruraux d’Andalousie et d’Estrémadure. Quant au PP, il reste fort dans l’Espagne castillane et historique : Aragon, Castille et Manche, Castille et Léon, Rioja, Madrid, Murcie, ainsi que dans les deux enclaves marocaines (Ceuta 45 %, Melila 44 %). Ciudadanos, du Catalan pro Castillan Albert Rivera, réalise ses meilleurs scores dans les grands centres urbains d’Andalousie, de Valence et de Madrid.
Pablo Iglesias, le jeune leader charismatique, pensait devenir le Tsipras d’un pays qui pèse économiquement beaucoup plus lourd que la Grèce au sein de l’UE. Aujourd’hui, à cause des pressions de la Troïka, il fait désormais référence à la Syriza de 2012 qui avait fait sa première apparition remarquée au parlement et annonce qu’il s’agit d’un premier pas de Podemos vers la prise du pouvoir. Certes Podemos a récupéré des voix communistes et socialistes, mais il n’a pas pu ou su faire exploser le PSOE. Cependant en Espagne comme en Grèce, le bipartisme qui gouvernait ces deux pays depuis le retour à la démocratie en 1974 et 1975 a volé en éclat. Mais dans l’Espagne d’aujourd’hui les quatre premiers partis n’arrivent pas à former une coalition tant les différences sur le plan économique, social et régionales sont énormes. Début février, Mariano Rajoy, le chef du PP a tenté de former un gouvernement. Sans succès, il n’a obtenu que 119 voix sur 350 aux Cortès. Le lendemain, le roi Felipe VI a chargé le leader socialiste, Pedro Sanchez, d’essayer de former un gouvernement, début mars avec les centristes de Ciudadanos, espérant rallier à sa coalition Podemos. Mais Pablo Iglesias a vu le piège et a refusé l’alliance de la carpe et du lapin. Des législatives anticipées, si elles doivent avoir lieu au printemps prochain, pourraient permettre à Podemos de se renforcer et peser plus sur la vie politique du pays. Mais rien n’est moins sûr au regard de la complexité espagnole avec ses régionalismes exacerbés, phénomène qui n’existe pas en Grèce car les Turcs de Thrace occidentale et les Macédoniens de Macédoine orientale n’ont pas ou peu de velléités autonomistes. En effet, la Grèce comme la France reste un pays fondamentalement jacobin alors que l’Espagne post-franquiste a su mettre en place une large fédéralisation. 

*Christophe Chiclet est historien. Il est docteur en histoire contemporaine.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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