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Décolonisation et recolonisation en Algérie, Par André Prenant*

Il y a quatre-vingt dix ans, le 4 avril 1926, naissait André Prenant, géographe résistant, géographe communiste, géographe anticolonialiste. Il consacra toute sa vie de chercheur à l’Algérie, et depuis l’indépendance, à y déceler les ombres, les mécanismes économiques, sociaux et sociétaux. Décédé à 84 ans en 2010, il n’avait cessé de poursuivre la solidarité avec les progressistes algériens. Ce texte, publié dans la revue La Pensée en 1995, en témoigne, mais offre aussi un éclairage qui reste actuel.

 L’apparence veut, présentement, que des quatre pays du Maghreb qui ont subi la domination coloniale de la France, ce soit l’Algérie qui présente les traits les plus angoissants. Il est facile à partir de là, […] de répandre le « consensus » autour de l’explication de cette crise par une « décolonisation ratée » […].
La réalité est qu’il s’agit bien plus, en Algérie, aujourd’hui, d’un problème de « recolonisation » que de « décolonisation ». […] Une série de plus en plus ouverte de « restructurations » d’apparence intérieure ont conduit en avril 1994 à l’acceptation des conditions draconiennes du FMI en échange du rééchelonnement de la dette extérieure. Cette réouverture ne se fait plus sous le couvert du drapeau tricolore, prétendument porteur d’une liberté républicaine, égalitaire et fraternelle, mais sous celui des « lois du marché » prétendument « scientifiques », donc inéluctables, alors qu’elles ne sont en fait que celles du capitalisme financier dominant. Celui-ci entend faire confondre néolibéralisme avec liberté, assimilée à démocratie. Il tend à ramener l’Algérie au modèle marocain, plus encore que tunisien : au plus « ouvert » à « l’Occident » et, par là même, au plus inégalitaire. Une telle tendance impose un recul, à la mesure même des acquis antérieurs, qui ne peut être aussi sensible aux deux peuples voisins, en particulier à leurs salariés permanents moins nombreux. Ce recul est ressenti comme une frustration, surtout par les jeunes qui ne peuvent désormais accéder à ce salariat. Le masque d’une « modernité » que le néolibéralisme veut plaquer sur cette « remise à sa place », marginale, de l’Algérie dans son « Nouvel ordre économique mondial », lui sert à mieux jouer du contrepoint de l’« archaïsme » que certains veulent voir dans l’intégrisme musulman symbolisé par l’épouvantail du port du hijab. Mais ne s’agit-il pas seulement d’un jeu, tragique, sur deux pôles auxquels raccrocher les frustrés ? […]
Une restructuration […] devait se faire en l’absence d’une accumulation significative de capitaux par la bourgeoisie nationale ; seule l’intervention de l’État pour mobiliser les ressources et planifier leur utilisation pouvait s’y substituer, à moins de faire appel, à peine décolonisé, au capital étranger. Il s’agissait de réorienter la production vers la satisfaction des besoins nationaux, et d’abord des plus urgents. À cette fin, il fallait utiliser la force de travail inemployée, soit compléter la prise en charge des domaines coloniaux par une réforme agraire générale, et créer un véritable secteur industriel de production ; induire ainsi, par la diffusion du salariat, un marché national cohérent. […]
La politique algérienne de la France a […] tendu essentiellement à conserver un rôle politique, culturel et économique dominant, support d’une « interdépendance » à sens unique. Dans le domaine des échanges commerciaux, elle a cherché à maintenir à la fois le volume global des transactions et son caractère inégal, déficitaire pour l’Algérie. […] La volonté de conserver des parts majeures dans les capitaux d’entreprises ne pouvait que constituer des obstacles à la maîtrise de ses ressources par l’Algérie. […] Par ailleurs les entreprises françaises qui enlevèrent des marchés, en particulier de construction d’usines, cherchèrent plus à tirer un profit immédiat de leur position qu’à contribuer à édifier une économie productive indépendante […]
Le gouvernement algérien fut donc amené à diversifier ses échanges et ne sut conserver une balance positive de son commerce extérieur qu’en vendant, dans le cadre de l’OPEP, la moitié de ses exportations de pétrole et de gaz aux États-Unis. […] Ainsi la France, restée dominante dans ses ventes à l’Algérie, en particulier par ses contrats d’équipements « clés en main », […] fut responsable du passage de l’excédent au déficit de la balance commerciale algérienne dans la décennie 1970 […]. En contraignant à le compenser sur le marché américain, qui entraîna l’Algérie, pour valoriser ses hydrocarbures, en 1978-79, par le coûteux plan VALHYD, à s’endetter jusqu’à 19 milliards de dollars, elle est, indirectement, responsable de la charge qui a conduit en 1994 à l’acceptation des conditions mises au rééchelonnement par le FMI. […]
La décennie 1980 marque pour l’Algérie une évolution parallèle, quoique plus lente, à celle de l’Égypte des années 1970 vers l’ infitah (« ouverture », en fait, au capitalisme occidental). Celle-ci s’est présentée comme une série de « restructurations » opérées sous Chadli, justifiées comme remèdes à une crise économique déterminée par la chute des cours des hydrocarbures, et par la politique précédente d’investissements fondés sur une mono-exportation, et présentés comme la simple redistribution d’une « rente ».
Ces « restructurations » ont, en fait, été amorcées dès le début des années 1980, bien avant la crise de 1986. Elles
s’accompagnèrent de campagnes dé­non­çant d’abord « l’inefficacité » des structures antérieures, des Sociétés natio­nales industrielles et de la RA (avant de leur retirer elles-mêmes de l’efficacité), d’un renforcement de la direction du Parti unique, reprise en main par l’armée en ses éléments les plus intégrés à la bourgeoisie, et de concessions accrues à l’islamisation de l’État pour tenter de désamorcer le populisme intégriste. […]
Le pouvoir a proclamé, pour soutenir ses « restructurations » : « Trop d’État, trop d’industrie. » Les jeunes frustrés en sont venus à considérer, dès les émeutes de 1987, l’emploi salarié en usine ou au bureau comme la redistribution d’une rente de clientèle par l’État, non comme un travail. L’appel au dépôt bancaire des devises par les émigrés en 1987, le refuge massif à l’étranger des capitaux souvent frauduleusement acquis par les cadres de l’État eux-mêmes, l’entretien des pénuries ont valorisé le trafic sur le cours parallèle du DA, ou sur les produits atteints par la pénurie, souvent de contrebande (trabendo ), comme les réajustements successifs du cours officiel du DA sur sa dévalorisation parallèle.
L’État, pour sa part, s’est surtout préoccupé après 1980 d’exclure tout mouvement ouvrier du champ revendicatif et politique, et d’offrir des concessions à son aile islamique dans l’espoir de se concilier l’islamisme d’une opposition tolérée. Par le célèbre article 120, il a voulu consolider son monopole en réservant aux membres du FLN les responsabilités associatives, et d’abord syndicales, souvent conquises par des sans-parti communistes. L’absence d’une opposition ouvrière structurée lui permettait d’éroder plus facilement les « surliquidités » qu’il dénonçait comme responsables de la crise aux dépens des salariés, en rognant leur pouvoir d’achat. En imposant en 1984, après bien des hésitations de « l’ Assemblée Populaire Nationale », un « code de la famille » s’approchant des exigences des islamistes, puis en « enrichissant » dans un esprit voisin la « Charte nationale de 1976 », le régime chadliste, une fois le vide fait face au courant islamiste, a laissé ce dernier, en dépit de l’organisation de maquis dès les années 1980 et d’actions répressives menées contre eux, recueillir les fruits de ces frustrations, surtout après la répression meurtrière des manifestations d’octobre 1988. [...]
La paralysie de l’économie algérienne par une dette extérieure dont le service a, jusqu’à présent, assuré le remboursement tous les trois ans sans l’éteindre, est en effet au cœur du problème, puisque ce service s’est substitué, chaque année, à la presque totalité des importations possibles. Son rééchelonnement, négocié en avril 1994 par le président Zeroual, l’a été contre des « conditionnalités » (dévaluation, ouverture du marché, « vérité » des prix, etc.) qui, si elles s’accordent avec les vœux du patronat, aggravent la situation fragile des travailleurs : elles entraînent hausse des prix, blocage des salaires, explosion du chômage, « trabendo » de tout niveau.
Violences, terrorisme, destructions jouent dans le même sens. La France participe à cet étranglement : les représentants de son gouvernement présentent comme un renoncement à sa part de la dette l’acceptation, dans ce cadre, de rééchelonner le principal de ses créances publiques pour n’exiger que les intérêts (très lourds) et « offrir » la poursuite de ses échanges inégaux […] 

*André Prenant (1926-2010) était géographe. Il a enseigné en Sorbonne, à Alger puis à l’université Paris-VII.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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