La revue du projet

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Une civilisation du partage

Dans la proposition de base commune du prochain congrès, adoptée lors du Conseil national des 5 et 6 mars, le PCF a fait de l'« International » une de ses priorités. Lydia Samarbakhsh, responsable du secteur, fait le point sur la politique gouvernementale et sur notre conception de l’internationalisme.

Quel bilan pouvons-nous faire du quinquennat de François Hollande en matière de relations internationales ?
Ce bilan est accablant. Tout autant sur les enjeux de politique internationale que nationale et européenne. Ce fut à la fois une suite, aux conséquences graves, de renoncements à rompre avec la politique de son prédécesseur et une persévérance à inscrire la politique extérieure de la France dans une logique de puissances et une dynamique de remilitarisation des relations internationales. Il faut souligner une absence de vision transformatrice du monde, et un manque d’ambition pour participer d'une mobilisation internationale des États, des institutions multilatérales – à commencer par l'ONU – et des citoyens dans la lutte contre les inégalités et les injustices, pour promouvoir des rapports d’équité entre les peuples et les nations, pour faire avancer la cause du désarmement et de la dénucléarisation…
Laurent Fabius, et Jean-Marc Ayrault, qui a été le premier ministre des interventions militaires au Mali et en Centrafrique, semblent avoir du mal à penser la situation internationale et notre politique étrangère de manière nouvelle. La poursuite de la politique africaine de la France, où l'Afrique francophone est vue comme une « zone d'influence » exclusive et une « zone d'intervention prioritaire », et l’abandon de fait d’une politique extérieure indépendante sont démonstratives de grilles de lecture issues du passé. C’est un bilan négatif – qui a participé à prolonger des situations d'instabilité et d'insécurité – que le succès relatif de la COP21 ne vient pas compenser. À l'exigence de développer les cadres et les outils d'une sécurité collective, F. Hollande et M. Valls répondent « guerre ». C'est faire fi de l'échec patent de cette « stratégie » de « guerre au terrorisme » qui donne les résultats que nous vivons aujourd'hui, d'Alep à Bamako, de Tunis à Kaboul ou Ankara avec des ondes de choc à Bruxelles ou Paris.
C'est, à nos yeux, une vision archaïque fondée sur une interprétation hiérarchisée des relations internationales et qui s'enferre dans des logiques d'alliances opportunistes dont le fondement n'est pas la défense d'intérêts communs (encore moins la défense de l'intérêt général de nos peuples) mais l'opposition à des alliances adverses… La France serait censée garantir ses intérêts économiques et géostratégiques dans ces alliances – l’UE et l’OTAN – et au Moyen Orient avec l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, la Turquie et Israël alors que ces pays se révèlent tous aujour­d'hui des obstacles à la paix dans la région. Une France indépendante devait au contraire se faire l'une des protagonistes les plus actives d’une diplomatie offensive dans un cadre multilatéral qu'il est indispensable de conforter. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de choisir un réseau d'alliances contre un autre mais bien de s'extraire de cette logique. Non pour se placer « au-dessus » de qui que ce soit mais pour assumer nos responsabilités, être en capacité de parler à tous, d'aider à consolider les espaces comme l'ONU où le dialogue multilatéral peut exister. S'extraire des logiques d'alliances pour travailler à tout ce qui concoure à des processus de résolution politique des conflits, de lutte contre les causes de ces conflits. Une des actions phares de la France aurait dû être de participer à restaurer et conforter le multilatéralisme, en premier lieu l’ONU. Ne laissons pas François Hollande tranquille avec ça ; en le poussant dans ses contradictions, nous pouvons faire bouger les choses. Il a abandonné le peuple palestinien et l'espoir d'une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, pour autant la force du mouvement pacifiste qui s'appuie sur l’exigence du respect du droit international l'oblige à prendre des initiatives. À nous de faire en sorte qu'elles débouchent sur la reconnaissance effective de l’État palestinien, la libération des prisonniers politiques et un processus de décolonisation.

Comment intégrons-nous les institutions internationales dans notre projet ? Quelles réformes devrions-nous leur appliquer ?
Notre approche est d'ouvrir le débat dans le pays, en Europe et partout où nous le pouvons à l'échelle internationale : de quelle ONU du XXIe siècle avons-nous besoin ? Posons-nous, dans le débat citoyen qui ne doit plus être réservé à des spécialistes et experts, la question : dans quel monde vivons-nous et dans quel monde voulons-nous vivre ? L'exigence de « paix » sera écrasante dans les réponses ; et si nous admettons cette simple vérité qu'à l'évidence, dans un monde interdépendant, la sécurité de l'un dépend de la sécurité de l'autre alors il y a des réponses communes à construire et des initiatives communes à prendre, des outils et espaces collectifs à investir. La Charte qui fonde les missions et les objectifs de l'ONU est plus moderne que jamais. Elle affirme l’égalité entre les peuples, la primauté de leur souveraineté, de travailler à un progrès social et humain, de résorber les inégalités sociales, la volonté concertée de trouver des solutions politiques aux conflits. L’ONU a besoin de retrouver ses pleines capacités de concertation, de décision et de mise en œuvre de politiques de développement partagé et de paix. Pour cela, elle a notamment besoin d'un net rééquilibrage entre le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale au profit de cette dernière, de revoir la composition du Conseil de sécurité en donnant davantage de place aux continents latino-américain, africain, asiatique mais aussi de repréciser son rôle et son fonctionnement. Beaucoup de pays ont des propositions, c’est le moment d'en discuter et de faire que le Conseil de sécurité fasse des grands enjeux sociaux et économiques du moment sa priorité.
Un autre aspect sur lequel il faudrait travailler touche à la nécessité d’inverser le mouvement de « privatisation » des agences de l'ONU et ses opérateurs et d'incursion des transnationales et intérêts privés, impulsé sous le secrétariat général de Kofi Annan.
Il y a donc un double mouvement à amorcer de « déprivatisation » de l'ONU et d’affaiblissement du poids des grandes puissances sur le Conseil de sécurité et, par voie de conséquence, sur l’Assemblée générale.

L’internationalisme est lié à la fondation du PCF mais comment le concevoir aujourd'hui ?
La solidarité internationale est constitutive de la création du PCF. Et chaque génération de communistes connaît, dans son engagement politique, une forte dimension internationaliste.
L'internationalisme institué, comme cela a pu exister, n'est plus à l'ordre du jour mais le besoin de renforcer la solidarité internationale est plus fort que jamais dans un contexte de bouleversements mondiaux et de crises. Il existe partout des forces qui se battent dans le même sens, pour le progrès humain et la paix. Tous les ans, une conférence internationale des partis communistes se réunit à laquelle nous participons à un haut niveau. Il existe également les mouvements altermondialistes avec les forums sociaux mondiaux. Et nous y participons également depuis longtemps. De toutes ces initiatives et de bien d'autres, se dessinent les nouveaux contours de l’internationalisme contemporain. Il n’y a pas de forme prédéfinie et unique à cette nouvelle étape. Aussi faut-il être dans l’action et dans le débat politique partout où ces espaces existent et où on peut être utiles et en dialogue avec toutes les forces progressistes et démocratiques.
C'est pour cela que nous prenons l'initiative d'une Rencontre internationale « Pour une conférence mondiale pour la paix et le progrès » le 1er juin prochain, à la veille de notre 37e Congrès. Elle vise à réunir des forces engagées à travers le monde dans des mobilisations citoyen­nes et des mouvements sociaux, politiques et syndicaux, toutes porteuses d’une ambition commune, et qui travaillent à des solutions politiques de gauche. Notre objectif est d'envoyer un signal d'espoir depuis Paris.

Dans la proposition de base commune du Conseil national, nous affirmons « vouloir transformer la mondialisation ». Est-ce vraiment envisageable ?
La mondialisation est aujourd'hui caractérisée par la domination de la logique capitaliste ultralibérale et de financiarisation de l'économie. Mais la mondialisation en soi n’est pas forcément libérale. Les travaux de Fernand Braudel, par exemple, montrent que le développement d’un système-monde n’est pas consubstantiel au développement du capitalisme. La phase du capitalisme dans laquelle nous sommes entrés imprime sa marque sur la mondialisation mais l’interdépendance des États et des nations qu’elle entraîne peut être, au contraire, le socle de solidarités nouvelles. Ces liens peuvent accroître les capacités de développement des sociétés. Le capitalisme peut être dépassé par des processus qui allient luttes politiques, sociales, citoyennes et batailles idéologiques, et la domination capitaliste sur la mondialisation n'est pas non plus un horizon indépassable. Trans­former la mondialisation, c’est chercher, par l'intervention populaire et citoyenne, la mise en œuvre de politiques publi­ques et la consolidation du multilatéralisme notamment, à promouvoir les processus d'émancipation du genre humain et de la planète de toutes les formes d'oppression, de domination et d’aliénation.

Quelles solutions envisagent le PCF pour répondre à la « crise » migratoire en Europe ?
Entre 2014 et 2015, le nombre d’arrivées n’a jamais été aussi important mais ces mouvements de population avaient été annoncés par le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR). Cela fait des années que des femmes et des hommes perdent la vie en Méditer­ranée. Le choix de l'UE est constant depuis plus de dix ans, il s'agit de forcer, subventions à l'appui, les pays d'origine à retenir leurs ressortissants sur leur sol. Qu'importe qu'il s'agisse de dictatures comme l’Érythrée, la Commission européenne continue de verser des millions d'euros pour cela. Le fait de ne pas avoir déployé les efforts nécessaires pour la paix en Syrie participe de cette situation. La possibilité existe toujours d'organiser l’accueil des réfugiés dans des conditions dignes de ce nom, par des voies sécurisées et légales en respect du droit international… Les réfugiés, selon la Convention de Genève, ont des droits et aujourd’hui l’Union européenne les piétine.
Tant qu’on traite les réfugiés comme des indésirables, on nourrit les filières de passeurs. L’extrême droite progresse non pas parce qu’il y aurait trop d’immigrés mais bien parce que nos pays souffrent de la crise aggravée par la construction européenne telle qu’elle est engagée. Les politiques d'austérité organisent la mise en concurrence des peuples européens, des catégories populaires dans chaque pays. Mais un million et demi de réfugiés pour 500 millions d’habitants, c’est très peu surtout si les 28 États membres accueillent tous des réfugiés et des migrants. La France est un des pays où le statut de réfugié et la demande d'asile sont les plus difficiles à obtenir. Notre fonctionnement pousse à l’illégalité, à l'isolement, la précarité : la durée du traitement des demandes est beaucoup trop longue, l’accompagnement juridique n’est pas satisfaisant, tout est relégué aux collectivités territoriales alors qu’elles vivent des coupes budgétaires drastiques. Les Accords de libres-échanges que l'UE a passés avec de nombreux pays d'Afrique ou du Maghreb ont appauvri les populations de ces pays ; il est temps de refonder nos relations économiques et commerciales sur des bases d'équité et réciproquement avantageuses.
L'action de nos peuples et la mobilisation des forces progressistes et démocratiques seront pour cela déterminants.
L’État doit s'engager auprès des collectivités territoriales, des associations et des ONG pour qu'elles aient les moyens d'intervenir. La moindre des choses est de mettre fin au traité du Touquet avec la Grande Bretagne, au visa Balladur en ce qui nous concerne et d'ouvrir un vrai débat européen avec des propositions pour une refonte des politiques migratoires qui allient respect des droits humains individuels et collectifs, respect du droit international, politiques de développement et de coopération, et engagements diplomatiques pour des solutions politiques en Syrie, Irak, Afghanistan… permettant d'ouvrir des perspectives à ces peuples de reconstruire leurs pays et de les développer.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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