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L’industrie : élément fondateur d’un nouveau système productif, Nasser Mansouri-Guilani*

Désindustrialisation est synonyme de financiarisation de l’économie. Face à ce carcan financier, c’est un tout autre modèle de production industrielle qu’il faut promouvoir.

 L’industrie représente à peine 12 % de la valeur ajoutée globale produite chaque année en France, contre 25 %  il y a trente ans. Ce recul s’accompagne d’une dégradation flagrante des conditions sociales et environnementales. En effet, cette « désindustrialisation » traduit la fermeture des sites et la délocalisation de pans entiers de l’activité industrielle, principalement vers les pays à normes sociales et environnementales plus faibles. Les conséquences en sont nombreuses : hausse du chômage et de la précarité dans les pays industrialisés, surexploitation des travailleurs et de l’environnement dans les « pays d’accueil », dégradation de l’environnement… Si la grande majorité de l’humanité souffre de ces évolutions, une petite minorité en profite largement. Partout dans le monde la part des travailleurs dans les richesses qu’ils produisent diminue aux bénéfices des détenteurs de capitaux et particulièrement de capitaux financiers.

Bâtir un système productif articulant l’industrie et les services
Cette désindustrialisation va de pair avec une financiarisation de l’économie. Si jadis, même dans une conception capitaliste, la rentabilisation du capital induisait la création de la valeur ajoutée, c’est bien la création de la valeur patrimoniale qui détermine à présent la décision de produire. De ce point de vue, une comparaison du plan comptable classique et la présentation actuelle des comptes selon les normes comptables IFRS (International Financing Reporting Standards) est fort utile. Traditionnellement, le plan comptable commence par la valeur ajoutée ; viennent ensuite la rémunération des salariés, les dépenses d’investissement, les frais financiers, les taxes et impôts. Les dividendes versés ne viennent qu’après la réalisation de toutes ces dépenses. À présent, la logique est complètement inversée. La décision de produire, d’embaucher et d’investir est prise sur la base de la rémunération exigée des propriétaires. L’emploi et l’investissement sont ensuite modulés en fonction de cette exigence. Les normes IFRS évacuent le concept de valeur ajoutée. En revanche, l’accent est mis sur une série d’indicateurs permettant de mesurer avec précision et à brève échéance la rentabilité financière. La finalité de l’activité économique s’en trouve complètement chambardée : on ne produit plus pour répondre aux attentes de la population et aux besoins socio-économiques, mais avant tout pour satisfaire l’exigence de rentabilité du capital, à brève échéance.
La crise systémique en cours, que d’aucuns présentent comme une simple « exubérance des marchés financiers », met en lumière le caractère intenable de cette situation et la nécessité d’établir un nouveau mode de développement économique et social dont la finalité doit être de répondre aux besoins des populations, avec une visée de long terme et dans une perspective de plus en plus mondiale. L’enjeu n’est pas simplement de « réindustrialiser » ou de « reconquérir » l’industrie telle qu’elle existait il y a quelques décennies. Il s’agit de bâtir, à partir de l’existant, un système productif articulant l’industrie et les services, notamment les services publics, avec comme objectif le respect et la promotion des normes sociales et environnementales partout dans le monde. Au moins cinq facteurs justifient pleinement une telle démarche.

1. Les gains de productivité sont essentiellement réalisés dans l’industrie et diffusés ensuite dans le reste de l’économie. Croire que nous serions entrés dans l’ère des « entreprises sans usine », comme le prétend l’ancien PDG d’Alcatel, n’est qu’un leurre dangereux : en abandonnant la production pour se focaliser sur les services, on a perdu usine, entreprise et compétences, y compris en matière de recherche-développement. À présent, l’accent est mis sur l’économie numérique, que certains qualifient – sans doute à tort – de « troisième révolution industrielle », censée impulser davantage de gains de productivité. Si l’hypothèse se vérifie au niveau des entreprises, ces gains sont captés essentiellement pour améliorer la rentabilité du capital. Il en résulte qu’au niveau macroéconomique, on observe une baisse de la productivité globale. Le « paradoxe de Solow » résume bien ce constat : on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité.
2. L’effet d’entraînement de l’emploi industriel est considérable : chaque emploi industriel est susceptible de générer quatre emplois indirects. On mesure les conséquences néfastes de la chute de l’emploi industriel, lequel a diminué de 1,3 million en France en trente ans. Cette chute ne s’explique pas par le développement des nouvelles technologies. L’exemple des pays comme l’Allemagne qui ont résisté à la tentation de la « société postindustrielle » prouve le contraire.
3. Généralement, le recul de l’industrie s’accompagne de la baisse du taux de croissance du Produit intérieur brut. Il y a certes débat quant à la pertinence de cet indicateur, voire de celle de la croissance comme objectif économique. L’industrie est souvent montrée du doigt à ce propos. Une façon de répondre à cette critique est de porter le débat sur la finalité de l’activité économique en général et particulièrement de l’industrie.
4. La désindustrialisation pèse sur le niveau général des salaires. Globale­ment, le salaire moyen est plus élevé dans l’industrie que dans les autres secteurs, particulièrement le commerce et les services aux personnes, en forte progression et présentés souvent comme la solution au problème de perte d’emplois industriels. Quand bien même la création de tels emplois compenserait les pertes d’emploi industriel, leur multiplication tire vers le bas le niveau général des salaires. L’externalisation et le traitement d’une partie des emplois industriels comme des emplois de service produisent les mêmes effets car les conventions collectives sont généralement moins protectrices dans ces secteurs.
5. Enfin, et non le moindre, le développement industriel permet de réduire les dégâts environnementaux en évitant la multiplication des transports superflus de marchandises. En effet, nombreux sont les produits finaux dont les composantes ont fait le tour du monde avant d’être assemblés à un endroit puis consommé à un autre.

Libérer l’industrie du carcan financier
Le développement industriel se heurte à un obstacle majeur : le carcan financier qui pèse aussi bien sur les choix de politique économique que de gestion des entreprises. En France, la part des dividendes versés dans la valeur ajoutée a été multipliée par sept en trente ans. Depuis déjà de nombreuses années, le montant des dividendes dépasse celui des investissements. Et la part des dépenses consacrées à la recherche-développement dans les richesses créées diminue alors que celle des dividendes augmente.
L’idéologie libérale justifie ces évolutions au nom du risque que les détenteurs de capitaux sont censés assumer dans un monde caractérisé par la libre circulation de ceux-ci. La réalité est tout autre. Le risque est de plus en plus supporté par les travailleurs et la société globale. En atteste la situation actuelle du marché obligataire. Depuis 2008, pour sauver les banques, les banques centrales ont injecté des milliers de milliards de dollars. Au lieu d’utiliser ces sommes gigantesques pour développer l’emploi et l’investissement productif, les banques les emploient, notamment depuis 2012, pour acquérir des obligations d’État. Si bien qu’à présent, les obligations émises par certains États (États-Unis, Japon, Allemagne, France…) sont à taux négatif. En d’autres termes, les banques privilégient les investissements financiers moins rentables et jugés moins risqués, à ceux qui pourraient éventuellement être plus risqués mais certainement plus vertueux en matière de retombées économiques et sociales. Or, cette fuite devant le risque a alimenté une nouvelle bulle financière qui commence à éclater et qui met en péril l’économie mondiale.
Plusieurs moyens existent pour libérer l’industrie du carcan financier.
- Avant tout, un État stratège pour fixer, dans une visée de long terme, le cadre général du développement économique et social et mettre en œuvre une politique industrielle permettant de développer des filières corrélées dans le cadre d’un système productif cohérent. Cette cohérence passe par l’articulation des enjeux immédiats et du futur : la lutte contre le chômage, la précarité, la pauvreté, et les inégalités ; la transition énergétique et écologique, etc. ;
- l’extension des droits collectifs pour les salariés et leurs représentants leur permettant de peser sur les choix stratégiques des entreprises, sur l’organisation du travail, la formation, etc. ;
- le développement des services publics de qualité et la mobilisation des recettes et dépenses publiques (fiscalité, aides conditionnées, etc.) ;
- la mobilisation du système financier et particulièrement bancaire pour distribuer des crédits sélectifs ;
- des coopérations à tous les niveaux, du local au mondial en passant par le régional et le national, pour assurer un développement solidaire et harmonieux, combattre les inégalités et garantir la paix et la sécurité.
Une telle conception s’oppose aux politiques d’austérité et d’affaiblissement des droits sociaux, particulièrement du droit du travail. D’où l’importance des mobilisations contre ces politiques.

*Nasser Mansouri-Guilani est économiste. Il est directeur du Centre d’études économiques et sociales de la CGT.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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