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Les voies d’une sobriété sérieuse, Sébastien Elka*

Économie circulaire et des usages, écoconception, écologie industrielle… autant de chemins à emprunter pour construire une grande politique éco-industrielle cohérente, tout en luttant contre la possibilité de nouvelles aliénations.

La décroissance s’efface et la sobriété s’affirme. Tant mieux ! Non dépourvu d’ambigüités mais plus souple que le premier, ce second terme dit bien mieux l’indispensable équilibre entre recherche de solutions sérieuses pour sauvegarder notre niche écologique et poursuite d’un objectif de progrès humain. Et l’économie circulaire apparaît justement comme le paradigme commun qui peut structurer les éléments de telles solutions sérieuses, c’est-à-dire à grande échelle, à la hauteur des défis d’une société de l’ère industrielle.

L’écoconception
Le principe de départ tient dans une formule simple : faire des déchets des uns des ressources pour les autres. Autrement dit, ne pas jeter n’importe comment nos poubelles, résidus de production, fumées, eaux usées et autres déchets. S’en débarrasser simplement coûte et pollue, alors qu’il peut s’y trouver encore de la valeur à recycler. Mais cela va bien plus loin : n’achetons pas tout seul le vélo ou la perceuse que l’on n’utilisera finalement que très peu, favorisons le vélo en libre-service, la location « autant que nécessaire » des moyens de répondre à nos besoins, dépassons la propriété pour nous intéresser surtout à l’usage et l’on limitera les consommations inutiles. Ne faisons pas non plus traverser la moitié de la planète à ce qui peut être produit localement, les circuits courts évitent le gaspillage de carburant autant qu’une mise en concurrence de tous contre tous qui transforme les travailleurs en chômeurs, gaspillage humain lui aussi insupportable. Un principe simple et de bon sens donc – organiser une économie qui tire le maximum de ses ressources – mais potentiellement d’énorme portée.
La mise en pratique de tout cela ne va évidemment pas de soi. Nous recyclons assez bien nos papiers ou bouteilles. Mais quid de nos ordinateurs, voitures, ampoules ? On sait assembler ces produits riches en matières rares, on devrait pouvoir les désassembler… à condition qu’ils aient été éco-conçus pour cela. Ce qui implique qu’on ait pris en compte dès la conception leur fin de vie, réparations, améliorations, l’ensemble de leur cycle de vie. Cet effort a un coût, et surtout s’oppose frontalement à la logique de produits à bas coût rapidement jetables qui caractérise le modèle de statu quo social plus ou moins redistributif de la société de consommation. Un modèle à bout de souffle sans doute mais pas encore dépassé industriellement. Ce à quoi l’écoconception semble pouvoir contribuer à répondre.

Une logique de « plate-forme »
La question des moyens est essentielle. La contrainte réglementaire, sous contrôle public réel, reste le levier premier. Mais un changement de paradigme nécessite adhésion et l’économie des usages s’affirme comme une voie d’incitation intéressante : si l’industriel ne vend plus une imprimante mais le service d’impression, en assurant la mise à disposition et la maintenance de sa machine, alors il a intérêt à ce qu’elle soit fiable et solide dans la durée. Une logique de « plate-forme » qui a le vent en poupe, notamment car elle donne à l’industriel accès aux données des utilisateurs. Un nouveau capitalisme en pleine affirmation et qui présente le risque réel de faire entrer un green big brother dans chaque foyer. Mais également la possibilité d’un rapport aux objets qui nous enferme moins dans le fameux fétichisme de la marchandise et de la propriété caractéristique du capitalisme.

Appréhender la réalité complexe des flux de l’ère industrielle
Au-delà du recyclage, de l’économie des usages et de l’écoconception, l’économie circulaire intègre aussi l’écologie territoriale. C’est-à-dire une réflexion d’ensemble sur les consommations et rejets de matières et de produits d’un territoire, afin de les réduire. Dans la logique libérale, les marchés, du carbone notamment, devraient intégrer les coûts du transport et des émissions polluantes pour effectuer cette régulation. Or ces mécanismes à courte vue sont incapables d’appréhender la réalité complexe de ce genre de flux. Seule une vision intégrée, stratégique et coopérative, un aménagement du territoire à l’échelle des « écosystèmes » économiques peut organiser intelligemment, circulairement, les flux de l’ère industrielle. Le moyen d’un développement réellement durable et responsable, qui permette de reprendre la main sur la mondialisation des échanges.
Les outils pour tout cela existent. Analyses de cycle de vie, gouvernance, parties prenantes, modélisation dynamique, outils numériques et big data [données massives]… tous ceux forgés par le système dominant pour se répartir l’argent public et mettre en tension permanente l’appareil de production peuvent être retournés au service de ce projet d’une économie qui sache valoriser sobrement et durablement ses ressources naturelles et humaines. Manquent trois choses : de l’argent pour investir, de la démocratie pour mettre de l’intelligence dans les décisions et de la suite dans les idées. Car il s’agit bien – comme pour l’autre grand sujet de notre changement d’époque qu’est le numérique en réseau – de porter à tous les niveaux une grande politique éco-industrielle cohérente.
La construction d’une telle politique est un champ de lutte à part entière. D’un côté, l’économie circulaire porte une possible réponse progressiste aux défis écologiques, la possibilité d’une relocalisation industrielle, la sortie des pires logiques consuméristes telles que l’obsolescence programmée, un changement de rapport à la propriété et la prise en compte de logiques de long terme et d’intelligence collective. Mais de l’autre, elle porte aussi – de big brother en green washing [écoblanchiment] – la possibilité de nouvelles aliénations.

*Sébastien Elka est ingénieur. Il est rédacteur en chef adjoint de Progressistes.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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