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Le besoin d’avoir des besoins, entretien avec Claude Gindin*

Les besoins d’une société et ceux des individus et groupes sociaux qui la composent sont liés à son développement historique. Dans une perspective d’émancipation humaine, la société doit pouvoir démocratiquement décider des besoins qu’elle a prioritairement obligation de satisfaire.

La Pensée a publié assez récemment un dossier sur les « Besoins humains aujourd’hui » auquel tu as contribué (n° 376, octobre-décembre 2013). Quelles sont les idées directrices ayant présidé à sa conception ?
Précisons d’abord qu’interviennent également dans ce dossier : Gérard Le Puill (« Nourrir neuf milliards d’humains »), Christian Laval (« La culture commune dans l’école démocratique »), Bruno Chaudret (« Où en est la recherche française ? ») et Éric Hamraoui (« Le besoin de temps : entre travail et politique »). Les besoins d’une société et ceux des individus et groupes sociaux qui la composent ne peuvent jamais se comprendre en dehors du développement historique de celle-ci : ce qu’elle a été, ce qu’elle est et ce qu’elle est en train de devenir. En son sein, les différenciations sociales engendrent des besoins différents. De plus, un besoin, consciemment éprou­vé ou non, ne peut naître avant que son objet soit entré dans l’horizon du possible : Louis XIV ne pouvait avoir besoin de télévision. Nul besoin humain n’a donc de vie indépendante de l’histoire des hommes. Même les besoins les plus « naturels » sont partie prenante du processus d’hominisation qui distingue toujours plus l’espèce humaine du reste du monde animal. Marx le dit de façon imagée : « La faim est la faim, mais la faim qui se satisfait avec de la viande cuite, mangée avec fourchette et couteau, est une autre faim que celle qui avale de la chair crue à l’aide des mains, des ongles et des dents. […] La production ne fournit donc pas seulement un matériau au besoin, elle fournit aussi un besoin à ce matériau. » (Karl Marx, Introduction dite « de 1857 », Manus­crits de 1857-1858, « Grundrisse », Éditions sociales, 1980, tome I, p. 26).

Montrer que les besoins relèvent d’une construction sociale doit-il conduire à opposer des « vrais » et des « faux besoins » ou des « besoins nécessaires » et des « besoins artificiels » ?
Ce débat n’est pas nouveau et les réflexions de Patrice Grevet, Edmond Préteceille et Jean-Pierre Terrail dans La Pensée il y a plus de quarante ans n’ont pas vieilli (n° 180 « Besoins et consommation », mars-avril 1975) : les besoins dits « nécessaires », opposés au superflu, à l’artificiel, « aujourd’hui ne sont rien d’autre que ceux qu’imposent les nécessités de la reproduction de la force de travail en tant que telle comme élément de la reproduction du capital » (Jean-Pierre Terrail, p. 19). De plus, il est plus juste de parler de « dévoiement » des besoins que de faux besoins (Edmond Préteceille, p. 32). Le capitalisme entraîne « une multitude de dégradations (usure accélérée de la force de travail) », tant au détriment des hommes que de la nature ; il suscite ainsi « des besoins de ’’compensation’’ d’ailleurs largement insatisfaits en matière de santé, de repos, de vacances, etc. » ; s’attaquer réellement à la source ces dégradations, c’est limiter « les besoins de ’’com­pen­sation’’ au bénéfice des be­soins de développement des hom­mes » (Patrice Grevet, p. 109-110). Tous les besoins, en effet, ne sont pas à mettre sur le même plan. Vouloir satisfaire les besoins populaires ne doit pas masquer qu’il est des besoins dont il faut viser l’extinction en éradiquant leurs causes, tels ceux générés par la souffrance au travail. La dépendance à l’égard de certains besoins entrave la liberté des individus. D’autres besoins, au contraire, peuvent pousser les êtres humains à se déployer. Beaucoup ici dépend de ce qu’est la société, du champ de possibles qu’elle ouvre ou non, des motivations qu’elle stimule ou pas.

Ne touche-t-on pas ici à la politique ?
Sans aucun doute. Nul n’est en droit de décréter pour tout un chacun quels sont ses « vrais besoins » et ses prétendus « faux besoins ». Car, alors, on ne serait pas loin de programmer une vie de caserne pour le plus grand nombre. Mais, dans une perspective d’émancipation humaine, la société doit pouvoir démocratiquement décider des besoins qu’elle a prioritairement obligation de satisfaire, de ceux dont elle se propose d’encourager le développement pour permettre aux individus de se construire une vie plus riche. Et ici interviennent les choix politiques. Par exemple, des droits nouveaux des salariés dans les entreprises ne feraient-ils pas croître leur besoin de se former pour bien exercer ces droits ? Ou encore, donner à l’école les moyens d’une véritable éducation sportive n’est-ce pas étendre ensuite dans la société le besoin d’une pratique sportive régulière très au-delà de la scolarité ?

À quelle échelle faut-il réfléchir ?
Il faut prendre la question dans sa dimension mondiale : celle des progrès à réaliser dans la satisfaction des besoins et dans la promotion des besoins valorisants de tous les peuples du monde. Et toujours en pensant à l’avenir, donc à la préservation de la Terre comme irremplaçable milieu de vie de l’espèce humaine. Mieux satisfaire les besoins implique naturellement de développer la recherche, car la finitude de la Terre ne signifie pas finitude de la connaissance, comme si la capacité à tirer parti des propriétés de la matière avait désormais atteint une limite infranchissable. Cela implique aussi de combattre d’immenses gâchis tels le saccage des sols et des sous-sols par des procédés agricoles et des modes d’extraction ravageurs, la dilapidation des matières premières et des ressources énergétiques dans les transports induits par les délocalisations dues à la course aux coûts de main-d’œuvre les plus bas ou encore les dépenses militaires découlant des politiques de domination sur les pays et les peuples. Mais le besoin probablement le plus sous-estimé est celui de démocratie. En effet, avec la révolution en cours des moyens d’action des hommes sur la nature et sur eux-mêmes – révolution dont le cœur est la révolution informationnelle – jamais les possibilités n’ont été aussi grandes d’agir grâce à autant d’informations sur la réalité, autrement dit autant de données, pour le meilleur comme pour le pire, y compris à l’échelle de l’humanité entière et de la planète. Or, l’actuelle monopolisation des décisions par une petite minorité, dont la recherche du profit financier est à la fois le mode d’existence et la condition du maintien de son statut privilégié, ne permet pas de faire face à de tels enjeux. Jamais le développement des capacités et des pouvoirs de tous les êtres humains n’est devenu aussi nécessaire. Il s’agit que l’humanité soit en mesure, à chaque moment, à la fois de comprendre le plus profondément possible les problèmes qui se posent à elle et de prendre les décisions les plus appropriées concevables à ce mo­ment. À cet égard, le dénuement d’une grande partie de l’humanité conduit bien souvent à placer trop bas la barre de ce qui est véritablement nécessaire. Plus personne sur la Terre ne souffrirait de malnutrition, de manque de soins médicaux et de défaut de scolarisation, que ce serait déjà un immense progrès. Mais on serait encore très loin du compte quant aux besoins réels de l’humanité si une minorité de la population mondiale, pour l’essentiel concentrée dans les pays les plus développés, continuait seule à avoir voix au chapitre quand il s’agit de prendre des décisions majeures, cette minorité fut-elle sensiblement élargie par des conquêtes démocratiques et bénéficiaire d’une formation lui permettant d’appréhender ce qu’il est devenu possible aux humains de connaître, de comprendre et de faire.

*Claude Gindin est directeur
de La Pensée.

Propos recueillis par Florian Gulli.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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