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Productivisme : l’eau du bain, le bébé et la bassine, Frédéric Rauch*

Le productivisme est le produit d’une suraccumulation du capital. La question fondamentale est de savoir comment assurer la hausse de la productivité au service du développement des capacités humaines tout en sauvegardant la planète.

La condamnation du productivisme est devenue un exercice de style de la critique économique et sociale actuelle. Certes, et chacun en convient, face aux dangers écologiques, sociaux et économiques qu’il génère, le productivisme doit être discuté sur le fond et très sérieusement critiqué. Mais cette condamnation doit aussi être précisée. Car souvent assise sur des thèses discutables, elle participe trop fréquemment d’un brouillage du cadre d’analyse, pénalisant l’alternative politique et sociale à opposer au productivisme lui-même.

Productivisme : les travers d’une critique morale
Les arguments d’usage dans la condamnation du productivisme sont de deux ordres. D’une part, le productivisme est une méthode de production qui pousse à produire toujours plus et plus mal, ce qui détruit notre environnement comme les hommes et les femmes qui travaillent. D’autre part, le productivisme produit sans tenir compte des besoins réels des gens, ce qui génère des gâchis.
Déjà au XIXe siècle, des auteurs comme William Morris (1834-1896) dénonçaient le productivisme industriel et le progrès technique comme la source des malheurs modernes par la logique d’exploitation effrénée et du gaspillage humain et de ressources qu’il génère. Tâches répétitives dé­pour­vues de sens et « consommations de pacotilles » donnant l’illusion de la richesse mais ne servant en vérité qu’à l’accumulation de la valeur, avec des effets désastreux sur la nature.
L’esprit d’une thèse repris depuis par de multiples auteurs, comme par exemple Paul Ariès ou Alain Lipietz dans un spectre large. Le premier condamne le productivisme en convoquant l’idée d’un monde fini incapable de répondre à une croissance continue sauf à s’autodétruire, d’où un appel à la décroissance. Le second le condamne au regard de l’histoire, dans la mesure où le productivisme résulterait d’un « rapport salarial » hérité du New Deal [littéralement, « nouvelle donne »] de Roosevelt des années 1930 à la recherche de débouchés à une production industrielle de masse par l’émergence d’une « classe moyenne et populaire » consommatrice, le fameux American way of life [mode de vie américain]. Un deal [accord] que la crise remet aujourd’hui en cause, avec la réduction (apparente) des gains de productivité et l’écrasement des couches moyennes, en rompant l’articulation production de masse-consommation de masse. D’où l’appel à un Green deal [une donne verte] porteur de nouvelles façons de consommer et de produire… En bref, pour l’un et l’autre, il serait nécessaire aujourd’hui, face aux dangers, d’épouser une sorte de « sobriété » du développement.
Si cette critique peut s’entendre – comment par exemple ne pas s’opposer au principe d’obsolescence programmée des produits et des productions ? –, son fondement interroge tout de même.
D’abord, postuler une « croissance sobre » alors même que la satisfaction des besoins humains n’est pas assurée, y compris dans les pays développés, pose problème. Ensuite, postuler le changement de nos modes de consommation et de production pour les adapter à une croissance verte, sans traiter sérieusement la question des moyens financiers, humains et techniques de pouvoir de le faire est illusoire. Enfin, ces critiques du productivisme ne sont pas exemptes de certains dangers quant à leur philosophie. En effet, elles reposent toutes, d’une manière ou d’une autre, sur une hypothèse commune : il s’agirait de penser notre développement dans un cadre stationnaire à partir duquel adapter tous les moyens de notre reproduction. Hypothèse qui ressemble beaucoup à la formulation modernisée d’un malthusianisme dont l’histoire a montré la nature très ambiguë des principes régulateurs sur les sociétés humaines. Car si la version joyeuse de l’adaptation renvoie aux bienfaits de l’agriculture biologique, au gratuit et à la solidarité, sa version plus noire renvoie à une pratique de sélectivité des hommes de triste mémoire (pas assez pour nourrir tout le monde ? Alors laissez les pauvres mourir de faim !), les deux versions cohabitant dans le discours.
L’argument usuel selon lequel il faudrait trois planètes pour permettre à toutes les populations du globe d’atteindre le niveau de développement occidental en est une illustration. Faudrait-il donc laisser ceux qui n’y sont pas encore parvenus dans l’état de misère qui est le leur aujourd’hui ? Ou partager leur misère en renonçant à nos standards de vie, même si nous y sommes attachés ?

Productivisme : alors de quoi parle-t-on ?
Le productivisme est défini dans le Larousse comme « la tendance à rechercher l’amélioration ou l’accroissement de la productivité ». Et la productivité, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) la définit comme « le rapport quantitatif entre une production et les ressources mises en œuvre pour l’obtenir ». Où production s’entend comme l’ensemble des biens et services produits, et ressources, comme le travail, le capital technique (la technologie), les capitaux engagés, les consommations intermédiaires, mais aussi les savoir-faire… Ainsi, le productivisme est le résultat d’un processus économique et social qui ou bien accroît le volume de biens et services produit, ou bien diminue les ressources nécessaires à la production de ces biens et services, ou bien fait les deux à la fois.
Dès lors, cantonner la dénonciation du productivisme à une croissance de la production illimitée qui détruit l’environnement au sens large et les hommes qui travaillent, cela revient à ne discuter que de la partie émergée de l’iceberg. Quand bien même cela renvoie à une réalité palpable. Mais surtout, en n’offrant aucune perspective crédible de changement de paradigme, cette critique porte en elle le risque de jeter avec l’eau du bain, le bébé et la bassine. Car, comme le rappelait Michel Griffon, si « condamner le productivisme est devenu chose banale […] prenons garde à ne pas condamner dans le même élan, la productivité » (« Pro­duc­tivité n’est pas productivisme », Projet, n° 324-325, 2011).
Le problème est bien là. Comment construire une critique objective du productivisme sans invalider le principe d’une productivité au service des hommes et de la planète, qui réponde à leurs besoins respectifs, sans tomber non plus dans un green washing [écoblanchiment] qui ne changerait rien au fondement du productivisme ? Répondre à cette question ne peut faire l’économie d’une bataille politique et sociale contre le cœur du productivisme : la logique capitaliste d’accumulation du capital.

« Productivité » au service des profits versus « productivité » au service des hommes et de la planète

C’est un point aveugle de la critique traditionnelle du productivisme. En faisant de l’excès de production inutile son cœur de cible, elle a négligé de s’attaquer aux fondements de cet excès. Le but du capitaliste est d’augmenter ses profits, sans quoi ce seront les autres capitalistes qui l’augmenteront à son détriment. La production capitaliste n’a donc pas pour but de satisfaire les besoins humains et encore moins de tenir compte des réalités écologiques et environnementales. Le productivisme n’est donc pas le résultat d’une façon de produire et de consommer des hommes, mais le produit d’une suraccumulation du capital dans le but de faire du profit. L’accroissement de la productivité par l’accroissement de la production même inutile en réponse à l’accroissement des moyens à mettre en œuvre pour produire (coûts d’une maîtrise capitaliste de la révolution informationnelle et coûts financiers notamment), c’est une réponse capitaliste à la baisse tendancielle du taux de profit. En bref, c’est parce que le but des capitalistes est de faire de l’argent avec de l’argent que le productivisme est possible.
Et même l’existence d’un productivisme soviétique ne coupe pas à cet état de fait. De manière un peu raccourcie, disons que c’est lorsque la NEP [nouvelle politique économique] est lancée en 1921, c’est-à-dire lors­qu’­une partie des critères de gestion privés sont réintroduits dans l’économie soviétique face à l’échec des expérimentations initiales, que le productivisme devient progressivement la règle en URSS comme méthode de production. Il se développera sous la période stalinienne avec l’aval de l’État à la fois pour rattraper le retard productif de la Russie féodale et pour tenir tête au développement capitaliste, c’est-à-dire dans cette guerre de domination où la suraccumulation du capital s’impose comme la règle.
Dans ces conditions, la question fondamentale n’est donc pas pour ou contre le productivisme, même s’il faut traiter médiatiquement ce point, mais comment assurer la hausse de la productivité au service du développement des capacités humaines tout en sauvegardant la planète. Ceci renvoyant aux enjeux, certes d’une maîtrise des productions (pour qui et pour quoi), quand bien même cela reste une question épineuse (qui peut dire sans autoritarisme quels sont les besoins utiles à satisfaire et les besoins superflus ?), mais surtout d’une maîtrise populaire et démocratique des moyens de la production de ces biens et services.
Or, s’il est difficile de s’opposer rationnellement au développement technologique et informationnel des conditions de production, en ce qu’il participe de l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et des
personnes – lorsqu’il est maîtrisé collectivement bien sûr – et s’il est contradictoire de peser sur le coût du travail pour accroître la productivité, parce que cela contribue à une suraccumulation capitaliste, il est parfaitement possible de travailler l’accroissement de la productivité par le contrôle démocratique et populaire des moyens matériels et financiers engagés dans la production. Notam­ment par la création des conditions d’une production permettant l’économie de ressources naturelles et réduisant fortement le coût des capitaux engagés pour produire. Ceci renvoyant, d’une part, à l’enjeu de notre proposition d’un crédit sélectif, inscrit dans un pôle financier public, permettant de baisser le coût du capital et d’encourager les investissements matériels et de recherche économes en ressources naturelles mais créateurs d’emplois. D’autre part, cela renvoie aussi au rôle de la dépense publique et sociale visant en premier lieu à répondre aux besoins de la population et des territoires mais aussi à assurer une nouvelle efficacité sociale des productions, d’où notre proposition pour un fonds européen social et écologique abondé par la Banque centrale européenne permettant de financer cette dépense publique et sociale. La cohérence de ces propositions étant assurée par le renforcement des pouvoirs d’intervention des salariés sur les critères de gestion des entreprises, afin de sortir l’entreprise du seul objectif de rentabilité financière, et des pouvoirs des citoyens sur les décisions de développement des territoires.
Il y a donc un enjeu politique et social essentiel à remettre la critique du productivisme sur ses pieds : elle peut constituer un des axes d’entrée dans une dynamique de dépassement effectif du capitalisme.

*Frédéric Rauch est membre du comité du projet. Il est rédacteur en chef de la revue Économie & Politique.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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