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Une conception de la production profondément transformée, Alain Obadia*

Consumérisme et productivisme sont les deux faces d’une même médaille : celle de la suraccumulation financière en crise structurelle aujourd’hui.  Dans cette logique le moteur n’est pas la satisfaction des besoins mais la maximisation des profits.

Utiliser le concept de productivisme dans notre réflexion et nos analyses est objet de débats et de controverses dans nos rangs. Il peut, en effet, mettre mal à l’aise tant l’idée de combattre le productivisme est, dans trop de cas, assimilée à la volonté de s’en prendre à la production elle-même. Or cette dernière est absolument nécessaire pour répondre aux besoins sociaux. Nous savons, par exemple, que l’effondrement industriel que subit notre pays depuis des décennies nous a conduits à une situation catastrophique aux plans économique, social et politique et qu’elle met en cause notre avenir collectif. Dans ces conditions, il est compréhensible que la dénonciation du productivisme puisse poser question.
Et pourtant, malgré l’ambiguïté qui peut être attachée à ce concept, nous estimons indispensable de ne pas chercher à fuir le débat de fond en récusant le mot. Oui, nous sommes opposés au productivisme. Oui, nous le combattons. Oui notre conception du développement humain est anti-productiviste sans la moindre équivoque. Explications.

Au sujet du terme « productivisme »
Précisons tout d’abord que si aujourd’hui le terme « productivisme » est péjoratif, il n’en a pas toujours été ainsi. Utilisé au début du XXe siècle dans un contexte positiviste, où l’on considérait que la science et le progrès technique apporteraient mécaniquement une solution à tous les problèmes de l’humanité, le productivisme a été considéré comme le corollaire de cette approche scientiste. De manière plus prosaïque, pour le capitalisme industriel de l’époque, la production est le moyen de générer le profit par la captation de la plus-value. Toujours est-il qu’au plan idéologique la thèse dominante à cette période est que le progrès technique est bon en soi et qu’il permet un accroissement rapide de la production matérielle. Ainsi, cette dernière est apparue comme un objectif premier ; une clé pour le bien-être de l’humanité.
Cette vision n’a pas épargné le mouvement révolutionnaire. Même si, dans l’œuvre de Marx la production n’est jamais considérée en soi mais toujours resituée dans les rapports sociaux, le mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle est lui aussi marqué par la vision positiviste alors dominante. Les lendemains du premier conflit mondial donnent encore plus de force à cette thèse. Certains pays, comme la France, sont ravagés, tous sont exsangues, ruinés par la guerre. Relancer la production à son maximum est bien, partout, l’objectif premier. Pour l’Union soviétique d’après la guerre civile, l’enjeu de la production est vital au point qu’il devient central. Le paradigme productiviste y est donc poussé à son paroxysme. C’est l’époque – et cette approche même atténuée se poursuivra dans la seconde moitié du XXe siècle – des plans quinquennaux affichant des objectifs de production à atteindre et à dépasser. C’est l’époque du stakhanovisme. C’est celle aussi où le détournement de fleuves pour irriguer les champs de coton conduit à l’assèchement de la mer d’Aral.
La période de la reconstruction après 1945 engendre le même type de logique. Il faut relever les pays détruits par le conflit mondial. Plus encore, jusqu’aux années 1970, le schéma productiviste règne en maître sur toute la planète. Pour classer les pays on affiche leurs performances de production. Avec le boom de l’après-guerre, l’approche consumériste, pendant nécessaire du productivisme, est soutenue par le développement de la publicité et du marketing. Consom­mer de plus en plus pour faire tourner de plus en plus les chaînes de production et engranger de plus en plus de profit : tel est le schéma magnifié par les Trente Glorieuses. L’un des terrains privilégiés de la guerre froide fut d’ailleurs celui de la comparaison des performances productives des États-Unis et de l’URSS. Le modèle de développement présenté comme la
perspective pour les pays « sous-développés » est d’imiter et de rattraper les pays riches.

Une prise de conscience non reconnue
Ce n’est qu’au tournant des années 1970 qu’une prise de conscience commence à poindre. La fragilité des écosystèmes, le caractère limité des ressources naturelles, la puissance de l’effet qu’ont sur eux les activités humaines deviennent des sujets d’inquiétude et de débat.  Contrairement à une idée reçue, les communistes ont été de ce combat beaucoup plus et beaucoup plus tôt qu’on ne le dit souvent. À titre d’illustration, le rapport introductif de Pierre Juquin lors d’un comité central consacré aux thèmes de « l’environnement et du cadre de vie » en juin 1976 soulignait que le capitalisme ne satisfait pas « aux exigences d’une production qui réponde aux besoins des gens », qu’il faut « produire autrement et dans certains cas produire autre chose » ou encore que « l’écologie appelle un choix de société ».
C’est d’ailleurs au cours des années 1970 et dans la sphère agricole que la critique du productivisme se manifeste avec le plus de force. Le mouvement des paysans-travailleurs la porte avec véhémence. René Dumont, ancien candidat à la présidence de la république et ingénieur agronome de profession commence à développer ce thème à partir de 1977. Ce n’est pas sans raison qu’une telle sensibilité existe dans le monde de l’agriculture, tant les problèmes liés aux pesticides, les phénomènes d’épuisement des sols ou encore le surendettement engendré par la mécanisation massive commencent à faire sentir leurs effets néfastes. Mais bientôt, la critique du productivisme s’étendra à l’industrie et plus globalement à l’ensemble de la sphère économique. L’explosion de l’usine chimique de Seveso en Italie (1976) ou encore le naufrage de l’Amoco Cadiz sur les côtes bretonnes (1978) viennent illustrer les risques et les dégâts que peuvent provoquer les conceptions productivistes et « technologistes » alors dominantes. Mais, comme c’est souvent le cas, le débat n’a pas eu lieu « hors sol », dans toute sa pureté théorique. Bien au contraire, il fut totalement imbriqué dans les prises de position de chacune des forces en présence sur la question majeure du moment : celle des « restructurations industrielles » en cours à grande échelle en France comme dans toute l’Europe. Sidérurgie, textile, machine-outil, mécanique ou encore construction navale, les fermetures d’usines, les plans de licenciements massifs, le saccage économique et social de régions entières sévissent avec violence. Bien évidemment le PCF est partie prenante des luttes pour la défense de l’avenir du pays et pour l’emploi. Mais l’offensive idéologique qui soutient le redéploiement international du capital est d’une dureté extrême. Elle fait flèche de tout bois. Elle mobilise, notamment, le combat contre le productivisme pour discréditer les travailleurs en lutte. C’est parce qu’ils seraient incapables d’abandonner le schéma productiviste que la CGT et le PCF s’opposeraient à la casse industrielle ! Par ailleurs les sensibilités politiques écologistes de l’époque jettent en quelque sorte le bébé avec l’eau du bain et la production avec le productivisme. Le poids des « priorités » du combat politique d’alors n’a évidemment pas aidé à ce que la réalité des analyses et des prises de position du PCF apparaisse comme cela aurait été nécessaire. Nous pâtissons encore aujourd’hui de cette situation.

Valoriser la richesse
de notre approche

Et pourtant, le travail de notre parti en la matière fut considérable, ainsi que l’illustrent notamment les résolutions de congrès dès 1976 et le XXIIe congrès (voir l’article « Communisme et écologie » dans ce dossier). Il est dommageable que durant trop d’années, nous n’ayons pas valorisé la richesse de notre approche et de notre démarche sur ces questions. Nous avons accepté, nous aussi, de sous-traiter l’écologie aux écologistes ! Nous voyons aujourd’hui à quel point ce manque d’ambition est lourd de conséquences pour nous comme pour toute la société. Les efforts que nous déployons à nouveau depuis plusieurs années pour que l’approche communiste puisse gagner droit de cité en ce domaine font désormais partie de nos plus grandes priorités et non de ce qui avait été défini à une époque comme des problèmes « seconds bien que non secondaires ».
Ainsi, nous devons affirmer avec force que consumérisme et productivisme sont les deux faces d’une même médaille : celle de la suraccumulation financière en crise structurelle aujourd’hui. Nous devons montrer, en l’illustrant concrètement, que dans la logique capitaliste le moteur n’est pas la satisfaction des besoins mais la maximisation des profits – dont productivisme et consumérisme sont une dimension marquante. Nous devons également ouvrir des perspectives nouvelles de développement humain durable autour de l’impératif d’une transformation des modèles productifs. Écoconception, lutte contre l’obsolescence programmée, modularité des produits, réparabilité, recyclage, économie circulaire, réhabilitation de la valeur d’usage sont quelques-uns des maîtres mots de la nouvelle industrialisation de la France en Europe que nous voulons promouvoir.
Comme on le voit, notre prise de position antiproductiviste n’est pas une concession défensive mais l’affirmation d’une nouvelle conception de la production, indispensable mais profondément transformée.

*Alain Obadia est membre du comité de pilotage du projet. Il est responsable du secteur Production, industrie et services du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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